ENTRETIEN LXXIII
(Fait à nos Sœurs de Netrers, en novembre 1641)
SUR TROIS VERTUS FONDAMENTALES : l' OBÉISSANCE, L'HUMILITÉ, ET LA DÉPENDANCE DE DIEU.
[Le 21, jour de la Présentation, la Sainte, après avoir renouvelé ses vœux, écrivit sur le Livre du Couvent les lignes suivantes :]
Notre Bienheureux Père disait que, sur toutes les vertus, il n. 31
aimait singulièrement et nous désirait l'humilité et la douceur de cœur, la simplicité et pauvreté de vie dans l'exacte observance : ce qui contient ce que nous pouvons désirer pour nous unir à Dieu et nous acheminera la bienheureuse éternité. Puisque c'est la voie que la céleste Providence nous a marquée pour y parvenir, marchons-y, mes très-chères filles, humblement, amoureusement et gaiement; je vous en conjure par les entrailles de la divine miséricorde, par la pureté de la très-sainte Vierge , et par les devoirs que nous avons à notre Bienheureux Père. Je vous laisse en la protection de notre bon Dieu , que je supplie vous bénir. Je vous dis à Dieu , mes très-chères Sœurs. Mes chères Enfants, je vous emporte toutes dans mon cœur. Demeurez dans la paix de Notre-Seigneur, en parfaite dilection et unité d'esprit entre vous et votre bonne Mère ; ne m'oubliez jamais devant Dieu ; mais impétrez de sa miséricorde que je vive et meure en sa grâce et au parfait accomplissement de sa volonté.
Sœur Jeanne-Françoise Frémyot.
[Le jour de saint André, cette sainte Mère fit un long entretien à la communauté sur le bonheur des souffrances , et y ajouta ces paroles : ]
Mes très-chères filles, je ne suis pas grande prédicatrice, comme vous savez, je ne sais presque point parler qu'en répondant, je veux pourtant vous dire deux petits mots sur trois choses que je désirerais être pratiquées par toutes les filles de la Visitation.
La première, c'est l'obéissance, qui est vraiment la propre vertu des âmes religieuses. Mes très-chères Sœurs, vous la devez rendre entière à tous vos saints règlements ; en les suivant, vous êtes assurées d'être dans la bonne voie et d'accomplir la volonté de Dieu. Qui néglige sa voie seratuéy disent nos saintes règles ; aimons-les, ces saintes règles, et les pressons trois fois
le jour sur nos poitrines, ainsi que disait le Bienheureux. Reudons-leur nos obéissances avec beaucoup de respect, comme aux desseins que la Providence a sur nous ; soumettons amoureusement nos esprits à cette sainte conduite, soyons-y invariables et fermes , en sorte que rien ne nous puisse ébranler ; le bien que nous ferons, faisons-le parce qu'il est marqué dans nos règles; le mal que nous éviterons, il le faut éviter parce que nos règles nous le défendent. Mais surtout, mes chères Sœurs, je vous prie, ne permettez pas que la raison humaine se mêle de vos affaires, elle gâterait tout. C'est ce que j'appréhende; que le sens humain ne s'introduise à la place de nos saints règlements, et que nous fassions les choses parce que nous avons conçu qu'il les faut faire ainsi, et qu'elles sont conformes à notre jugement et à notre raison, ce qui nous éloignerait fort de la pureté de l'obéissance, laquelle, pour être parfaite, doit être rendue sans autre considération que celle d'obéir à la volonté de Dieu, qui nous est signifiée dans nos observances.
Voyez-vous, mes chères filles, pour bien obéir, il ne faut pas s'appliquer l'obéissance, mais il faut se laisser appliquer l'obéissance, par exemple : si vous observez votre règle, parce qu'elle vous est agréable et conforme à votre sens et à votre jugement, vous vous appliquez l'obéissance ; mais si vous l'observez, parce que Dieu le veut et l'ordonne ainsi, sans avoir égard à ce que votre raison vous dicte, vous vous laissez appliquer l'obéissance. Je ne voudrais pas même que, dans les différentes affaires que nous traitons, l'on apportât d'autres raisons, sinon : Nos règlements disent une telle chose; et, quoique nos raisons soient conformes à nos règlements, il ne les faut pas alléguer, mais toujours : nos règles, notre Coutumier. Voilà donc le premier point de l'obéissance.
Le second est d'obéir à la règle vivante et parlante, je veux dire à la supérieure ; mais savez-vous , mes chères Sœurs , comme il lui faut obéir? comme à Dieu même. Si vous ne
regardez Dieu en sa personne, quelque obéissance que vous lui puissiez rendre, je n'en fais point d'état; c'est une obéissance humaine, et non une obéissance religieuse, qui ne doit avoir que Dieu pour fondement. Quand nos obéissances seront établies là-dessus, toutes sortes de supérieures nous seront bonnes : prenez donc garde, mes Sœurs, je vous prie, de ne pas obéir à vos supérieures à cause des conditions naturelles, parce qu'elles sont agréables, de bonne mine, fort intelligentes, fort estimées, ni même parce qu'elles sont vertueuses ; il faut purifier vos intentions et ne regarder qu'à Dieu ; autrement vos obéissances seront purement humaines et se trouveront vides à l'heure de la mort. N'obéissezjamais à vos supérieures parce que vous leur avez de l'inclination; c'est un point où il est dangereux de chopper dans la religion ; il faut obéir d'aussi bon cœur quand nous avons des supérieures maussades, de mauvaise grâce, qu'à celles qui nous sont bien agréables. Nous devrions souhaiter, mes Sœurs, d'avoir des supérieures qui bouleversassent et renversassent toutes nos inclinations. Quand on nous commande quelque chose à quoi nous avons bien de l'inclination, nous sommes les plus braves enfants du monde, nous obéissons de si bon cœur; mais, quand les choses nous répugnent, nous nous ennuyons et témoignons bien par-là que nous n'obéissons pas pour Dieu.
[Une Sœur demandant si une aide est obligée d'obéir à sonojjicière, elle en eut cette réponse :] Qui en doute? et, si elle y manque, c'est matière de confession; et, de même, les malades, si elles n'obéissent à l'infirmière, elles s'en doivent confesser.
Mes chères filles, nous nous sommes embarquées volontairement dans le grand vaisseau de la sainte obéissance, il faut voguer au gré de la sainte et divine volonté, qui doit être le seul ondement de notre soumission. Il faut bien aimer nos supérieures, mais il leur faut porter un grand respect, regardant Dieu en elles ; si nous faisons cela , mes très-chères filles , nos
obéissances seront toutes divinisées, ce ne sera plus à une créature que nous obéirons, mais à Dieu. Que de joie à nos cœurs de pouvoir dire à l'heure de la mort : Je vous ai rendu toutes mes obéissances. Vous savez, mes Sœurs, que ce divin Maître a dit, parlant des supérieurs : Qui vous écoute, m'écoute; qui vous méprise, me méprise ; faites ce quils disent et non pas ce qu'ils font. Non, jamais il ne faut regarder si la supérieure est vertueuse ou imparfaite, parce que ce n'est pas sur cela que doit rouler notre obéissance. Voilà, mes chères Sœurs, ce que j'avais à vous dire de cette vertu. N'y a-t-il point de difficulté?
[Une sœur demanda s'il ne faudrait pas rejeter la complaisance qui nous viendrait, si l'on nous commandait des choses qui nous fussent agréables?] — Oui, certes, mes chères filles, car la complaisance ôte bien souvent le prix de nos obéissances ; il faut de même rejeter la répugnance que nous y sentons, et nos obéissances n'en valent pas moins ; au contraire, un acte fait avec répugnance est plus agréable à Dieu que cent faits avec suavité.
[Si l'on avait répugnance à quelque charge, répliqua une Sœur, serait-il mieux de n'en rien dire, pour donner plus de liberté à la supérieure de nous la laisser tant qu'il luijilaira ?] — Cela est bien pur, ma tille ; mais il faut dire le bien et le mal à la supérieure sans ce préambule : Ma Mère, encore que j'aie de la répugnance, ne laissez pas de m'y laisser, je supplie Votre Charité de prendre la confiance de m'exercer, et semblables belles paroles qui satisfont notre amour-propre, lequel se glisse imperceptiblement dans nos meilleures actions; c'est un petit renardeau qui vient démolir la vigne de notre intérieur ; il lui faut couper chemin dès que nous l'apercevons. Les âmes religieuses ne sont pas tentées de faire de gros péchés, cela est trop grossier ; mais un peu de propre volonté, quelques petites désobéissances, etc. ; prenons-y garde, mes Sœurs, et sachez
que la religion ne saurait non plus subsister sans obéissance , qu'un corps, sans âme.
La deuxième chose que je désire à toutes nos Sœurs , c'est une profonde humilité, qui ne cherche point l'éclat, ni rien qui paraisse aux yeux du monde. J'appréhende que l'esprit de vanité ne s'introduise céans, et que vous ne preniez de la complaisance d'avoir une belle église, de beaux ornements, un beau portail.
[La Mère Marie Suzanne lui dit que ce serait sujet de son abjection, puisquen cela elle avait contrevenu aux intentions de noire Bienheureux Père et aux siennes, et que cela servirait seulement à humilier.']
C'est, [répondit la Sainte,] ce qu'il faut faire, mes Sœurs, si vous voulez être filles de notre Bienheureux Père, qui aimait si fort la petitesse, la simplicité, la pauvreté, qu'il n'eut jamais de maison à lui; et, quelquefois, quand il revenait de quelque part, et qu'on le faisait attendre à la porte, il demeurait tout anéanti, comme un pauvre qui demande le couvert par charité ; ses paroles et son maintien étaient très-humbles et rabaissés ; il disait souvent : J'aime la pauvreté et simplicité de vie ; aussi ce Bienheureux a-t-il caché sous les larges feuilles de son abjection tant de grandes et rares vertus, qui le rendent recommandable.
0 Dieu , mes chères Sœurs , que n'ai-je un dard enflammé pour jeter dans vos cœurs l'amour à l'humilité ! ayez toujours devant les yeux ce point de votre Directoire, où il est dit : Dieu voit volontiers ce qui est méprisé, et la bassesse agréée lui est toujours fort agréable.
Tout ce qui est dans ce béni Coutumier est sorti de la bouche de notre Bienheureux Père; il voulait, ce Bienheureux, que nous fussions dans l'Eglise de Dieu comme de petites violettes, sans éclat, sans apparence extérieure, mais toutes ramassées dans nos saintes observances. Mon Dieu! mes Sœurs, qu'elles sont aimables et qu'elles nous rendront de bonne odeur à Dieu
et aux hommes ! Elles nous mettent tout à fait dans la pratique de cette sacrée leçon de Notre-Seigneur : Apprenez de moi que je suis doux et humble de cœur; et, encore, ce divin Maître voulait que nous fussions faites comme petits enfants; pour cela, mes Sœurs, il faut être bien humbles et bien petites.
Il faut maintenant dire un mot de cette absolue dépendance que nous devons avoir de Dieu. Nos Sœurs, que cette pratique est sainte et capable de vous faire faire de grands progrès dans la vertu , savoir que cette grande Providence de Dieu ordonne toutes choses, qu'elle voit tout, et qu'elle fait tout pour notre bien! N'est-il pas vrai, mes Sœurs, qu'il s'y faut abandonner sans réserve? Vous avez tout bien fait avec sagesse, disait David. Oui, puisque ce grand Dieu ne dédaigne pas d'employer sa sagesse à la conduite d'une pauvre petite créature, pourquoi donc, mes Sœurs, prendrions-nous encore des soins superflus de nous-mêmes ? Une âme bien abandonnée à la divine Providence ne veut que Dieu, ne s'attache qu'à Dieu; elle est inébranlable dans tous les événements, enfin elle est à Dieu.
C'était la chère vertu de notre Bienheureux Père, que cet abandonnement total et cette dépendance parfaite du bon plaisir de Dieu. Les trois dernières années de sa vie, il répétait sans cesse ces chères paroles : Ne demandez rien et ne refusez rien. Et nos Sœurs de Lyon lui demandant ce qu'il désirait qui demeurât le plus gravé dans leurs esprits, il leur dit que tout était compris dans ces deux mots : Ne demandez rien et ne refusez rien. Cette sentence est écrite en plus de trente endroits à Annecy. Il me semble, mes Sœurs, que rien ne nous met dans un plus parfait dénûment, et dans une plus grande dépendance de Dieu, que la pratique de ces deux mots : Ne demandez rien et ne refusez rien. 11 faut s'attacher à cela dans les plus petites occurrences : sommes-nous à l'infirmerie, où l'on
ne nous servira peut-être pas à notre gré, où Ton nous baillera un bouillon salé, amer, ou quelque autre chose qui ne sera pas à notre goût? Faisons profit de ces petites rencontres, acceptons-les de la main de Dieu, qui nous envoie cette mortification pour notre plus grand bien. Mon Dieu ! que nous amasserions de richesses spirituelles par la fidélité à cette pratique! Je me souviens d'une parole de mon père [le président Frémyot] , lorsque je fus prendre congé de lui pour ma retraite; après quelques mots de tendresse, il leva les yeux au ciel et dit : « 11 ne m'appartient pas, ô Seigneur, de pénétrer les secrets « de votre adorable Providence ; qu'il soit fait de cette fille selon « vos desseins éternels. » C'était une parole vraiment chrétienne que celle-là !
[Ma Mère, interrompit une Sœur, rf est-il pas permis de penser que les choses qui nous arrivent ont été ménagées par les créatures?] — Ma fille, c'est une ignorance; les créatures ne font rien dans nos affaires, sinon autant que Dieu le permet.
[On ajouta : Serait-il loisible de s'offrir à la supérieure pour faire quelque action pénible, lorsqu'on la voit en peine de trouver quelqu'une pour y employer?] — Savez-vous, mes Sœurs, comme je m'offrirais dans cette occasion? je dirais simplement : Ma Mère, me voici, et puis attendrais son ordonnance, ainsi que faisait un prophète. Dieu lui ayant fait voir qu'il avait besoin de quelqu'un pour une action importante, il ne lui dit pas : Seigneur, où vous plaît-il que j'aille? mais il lui dit : Seigneur, me voici. Cette façon de s'offrir est bonne et ne contrevient pas à l'indifférence.
[On lui demanda encore : Serait-il permis à une fille de désirer d'être employée à des choses quelle estime servir à son repos?] — Mes Sœurs, il ne nous est pas permis de faire cette distinction ; il ne faut rien désirer ni rien refuser.
[La directrice souhaitant savoir s'il fallait mettre les filles, dès leur entrée en religion, dans cette voie d'indifférence et d'aban-
donnement, la Sainte répondit :] Ma fille, voyez voire Directoire ; s'il vous marque ces pratiques, il s'y faut attacher fortement, et à toutes nos saintes observances ; elles ont été toutes dressées par notre Bienheureux Père, qui est un docteur approuvé de tout le monde; on voit que toutes les personnes qui font profession de piété prennent l'esprit de ce Bienheureux, dont nous avons reçu les prémices. Pourvu qu'un livre porte son nom, il est bien reçu d'un chacun. Quel amour devons-nous avoir pour ses Ecrits, nous qui sommes ses filles ! Ce doit être notre pâture et nourriture; aimons-les, mes chères filles, et je vous dis, derechef, aimons la pauvreté et simplicité de vie.
Mes chères filles, je vous conjure de vivre toutes en la dilection de notre bon Sauveur et de vous aimer cordialement en lui; qu'il soit lui-même le lien sacré de notre union. Honorezvous les unes les autres, ainsi que disent nos saintes règles, comme le temple de Dieu, et, si vous faites cela, mes chères filles, votre union sera toute divine; vous honorerez Dieu en vos Sœurs, et vous honorerez vos Sœurs en Dieu. Vivez toutes unanimement et conformément, n'ayant qu'une âme et un cœur en Dieu. Priez-le pour moi, mes chères filles; je vous aime toutes et vous connais toutes ; il me semble que je vous laisse en la grâce de Dieu ; je prie sa Bonté de vous y maintenir et de vous donner sa sainte bénédiction.
Ne vous départez jamais de nos saintes observances.
A Dieu encore une fois, mes très-chères Sœurs; je ne sais si nous nous reverrons encore en cette vie ; il faut tout laisser à la divine Providence; si ce n'est en ce monde, ce sera en la sainte éternité. Je vous visiterai souvent et vous verrai des yeux de l'esprit. Je ne sais ce que veut dire cela, mais je vous connais toutes très-bien.