SUR LA DÉVOTION A NOTRE BIENHEUREUX PÈRE
Mon Dieu I mes chères filles, à la vérité je ne trouve pas que nous soyons assez dévotes à notre Bienheureux Père. Nous devrions être autour de lui comme des enfants autour de leur nourrice, nous adressant librement, avec une singulière confiance, à lui, en tous nos besoins et nécessités. Quand il était sur la terre, quel amour n'avait-il pas pour nous autres! quel désir de notre perfection et avancement ! que n'a-t-il pas fait pour contribuer à cela ! combien suavement excitait-il nos cœurs ! combien de saints documents nous a-t-il donnés! Mais il disait : Je ne puis pas donner la perfection; iljaut travailler de son côté et correspondre à la grâce. Or, il n'y a point de doute que maintenant il nous aide encore du ciel, où son crédit est si grand. Il voit nos nécessités en Dieu; et, partant, il nous impétrera, de sa bonté, les grâces qui nous seront requises pour faire notre devoir, si nous avons notre recours et pleine confiance en lui. Il dit une fois en un sermon, que la Sainte-Vierge avait dit aux noces de Cana : Faites ce que mon Fils vous dira. . . nous montrant par là que nous ne la saurions plus honorer qu'eu faisant ce que son sacré Fils nous a dit. Et moi, je vous dis, mes chères filles, voulons -nous bien honorer et contenter notre Bienheureux Père et Fondateur, faisons ce qu'il nous a dit; imitons-le, et pratiquons au pied de la lettre les saints documents qu'il nous a laissés, et je vous assure que si nous le faisons, nous accroîtrons sa gloire accidentelle, et il nous assistera à parvenir là où il est, en cette félicité, où nous aspirons toutes. Si nous prenions seulement tous les mois un de ses Entretiens, de la Condescendance, de Y Obéissance , de la Cordialité et des
autres, pour faire particulière attention à la pratique, avec une fidélité extrême et remarquable; dans peu de temps nous serions parfaites.
Ce Bienheureux disait que les filles de cette maison d'Annecy doivent faire conscience de tout. Certes, elles sont mises comme les gardes et gardiennes de tout l'Institut. Tous les monastères doivent avoir leur recours ici, en leurs doutes, et es choses de l'observance. Si donc tout n'est pas pratiqué céans au pied de la lettre, que sera-ce? Oh Dieu! ce serait une grande honte si les filles de Nessy n'étaient telles qu'elles doivent être, et qu'elles se laissassent devancer par les autres, ayant été prévenues de tant et tant de bénédictions, ayant eu la grâce et le bonheur d'avoir douze ans de suite, pour directeur, leur Fondateur
et Instituteur, à la vérité cette faveur est nonpareille!
Elles la doivent bien reconnaître et accroître la gloire accidentelle de ce Bienheureux, ce qu'elles peuvent faire en s'avançant en la perfection, par la fidélité qu'elles doivent avoir à l'imiter et à pratiquer les saints documents qu'il nous a laissés.
Pour Dieu , mes Sœurs, ayons, ayons un peu de ces grandes vertus d'abandonnement et dépendance; cette obéissance établie en une parfaite abnégation de sa propre volonté, cette pauvreté dépouillée de toutes choses, cette pureté angéliqueî
0 Dieu! qu'il y a du chemin à faire d'ici là! Mous sommes de bonnes filles, mais nous dépendons tant de nos inclinations que c'est pitié! Nous ne faisons pas de fautes de grande importance, grâce à Notre-Seigneur. Je n'en vois pas une qui veuille nourrir aucune de ses imperfections, qui n'ait la volonté bonne pour travailler à son avancement. Je ne me soucie pas de voir commettre des fautes; pourvu qu'on se relève avec générosité et confiance en Dieu, et qu'on en tire l'humilité, cela n'empêche pas qu'on ne soit vertueuse et parfaite. Faire des fautes et des péchés véniels, les Saints en ont fait, et ne laissent pas d'être Saints. Le juste tombe sept fois le jour et se relève, dit l'Ecriture.
Notre Bienheureux Père dit que nous faisons bien des fautes que nous ne connaissons pas, mais que nous nous relevons aussi quelquefois sans nous en apercevoir.
Il y a plusieurs âmes qui se sont perfectionnées et se perfectionnent tous les jours en suivant les avis qui nous ontétédonnés par ce Bienheureux; et nous qui les avons, qui les lisons si souvent, qui devons avoir tant d'affection à les méditer, qui les devons regarder comme le pain céleste, et la doctrine divine qui a été faite pour nous, et nous pour elle, faudra-t-il que, par notre lâcheté, elle manque d'opérer en nous les effets qu'elle opère dans les autres? Mon Dieu ! mes chères filles, serait-il bien possible que, par trop d'infidélité, nous nous privassions des bénédictions que les autres reçoivent par la lecture et pratique de ces saints enseignements? Il est vrai, mes chères filles, que ce Bienheureux a pris cet Institut sous sa spéciale protection , comme en étant l'Instituteur, et tout particulièrement ce monastère d'Annecy; mais il est vrai aussi que si les autres monastères lui sont plus fidèles que celui-ci, il les assistera et les gratifiera de beaucoup plus de grâces et bénédictions; et si d'autres Instituts sont plus fidèles que le nôtre à la pratique de ses avis et enseignements, il n'y a point de doute qu'ils recevront plus de grâces de lui, que non pas nous qui lui serons moins fidèles.
0 Dieu! quel sera le jugement que nous en devons attendre? et cette maison plus que nulle autre, qui a toujours été nourrie, non du lait, mais de la crème de ses saints documents. Mon Dieu! mes chères filles, faisons bien, je vous en prie! J'ai une si grande envie que nous soyons toutes saintes, que, si nous ne le devenons, j'en serai très-marrie; mais il faut que ce soit d'une vraie sainteté, qui consiste en une profonde humilité et amour de la petitesse, en une grande pureté et douceur. Oh! que nous serons heureuses quand nous serons saintes ! car alors cette douceur de cœur paraîtra sur nos visages. Quand je verrai régner parmi nous ce respect, cette cordialité, ah! certes, alors
je vous croirai saintes , de la sainteté de laquelle notre Bienheureux Père était saint, car ce sont les vertus qu'il a fidèlement pratiquées et qu'il nous a tant enseignées.
[Les Entretiens particuliers de quelques supérieures avec notre sainte Mère feront partie de ses Avis de direction pour le gouvernement].
FAITS AU PREMIER MONASTÈRE D'ANNECY, (Recueillis par les contemporaines de la Sainte et reproduits textuellement).
\ Notre digne Mère parlant un jour de l'aversion qu'elle avait à la prudence humaine , dit ces admirables paroles :]
Dieu m'a donné une si grande aversion à ces conduites et prudences humaines, et une si grande inclination à la simplicité et bonne foi, que je ne pense pas que j'en puisse avoir, au moins je ne le connais pas. Je vois aussi que tout notre bonheur consiste à suivre la conduite de la Providence de Dieu sur nous, et non de la devancer, et je m'étonne comme l'on a tant de soin et de prévoyance humaine, et qu'on se laisse si peu entre les bras de cette Providence. Il m'est avis que c'est faute de bien considérer et être attentive à cette vérité : Rien ne nous arrive que par l'ordre de la divine Providence , selon que dit l'Ecri-
ture : 0 Père! votre Providence gouverne toutes choses dès le commencement.
Les péchés mêmes arrivent par la permission de cette divine Providence, quoiqu'elle ne le veuille pas. Et combien ne nous présente-elle pas d'occasions, par iceux, de pratiquer la vertu? Car, si quelqu'un pèche contre nous, quelle occasion n'avonsnous pas de nous exercer en icelle? Voire même, il faut regarder nos propres péchés comme permis par cette divine Providence , pour nous donner sujet de faire plusieurs bons actes de vertus, ainsi que nous le témoigne notre Bienheureux Père. Et Notre-Seigneur lui-même n'a-t-il pas dit qu'une feuille d'arbre ne tombe pas sans la permission de son Père céleste ? Comment donc mêlons-nous tant nos prudences humaines avec la Providence divine? Que ne la laissons-nous conduire? Car nous voyons-bien que nos trop grands soins gâtent, pour l'ordinaire, tout. Je vois cela en moi-même : après que je me suis prou peinée à penser à quelque affaire, il n'en est souvent rien, ou elle va tout autrement. A quoi a servi ma prévoyance, sinon à me fournir matière de préoccupation inutile?
Si nous avions bien cette vérité en l'esprit : 0 Père! votre Providence gouverne tout! nous nous abandonnerions bien mieux à la conduite amoureuse de notre bon Dieu. Ceci est la particulière pratique des filles de la Visitation , que de regarder et de recevoir tout de l'amoureuse Providence. Oh ! qu'elles sont obligées à Dieu de leur avoir donné un Fondateur qui la leur a si bien enseignée ! et ne nous dit-il pas que si on nous présentait quelque chose qui ne soit pas à notre gré, quelle qu'elle soit , nous devons la recevoir comme de la main de Dieu ; et cela était toute la dévotion de ce Bienheureux, et m'est avis aussi que c'est la vraie pratique pour devenir Sainte.
Notre Bienheureux Père disait souvent : « II se faut bien gar- » der d'user des finesses de la prudence humaine, car elles » gâteraient tout, et ne pourraient rien faire subsister. » Et,
pour cela, il a voulu que la prudence humaine fût si entièrement bannie de notre Congrégation, et que nous allassions avec tant de simplicité et dépendance de la divine Providence , en toutes choses, que nous attendissions les événements en paix, sans nous tracasser, n peiner nos esprits pour devancer ses ordres ou ses permissions. Oh ! pour moi , j'ai tant d'aversion à la prévoyance, que quand je vois des esprits qui se conduisent de cette sorte-là, il m'est impossible de leur celer la vérité, parce que je vois que ce n'est pas là l'esprit de notre Bienheureux Père qui voulait tant qu'on laissât faire à Dieu.
Il m'est avis que la vraie dévotion consiste principalement à se donner et abandonner entièrement soi-même à Dieu, avec tout ce qui nous appartient, et, après cela, lui laisser le soin de tout ce qui nous regarde; n'en ayant point d'autre que de nous remettre et abandonner continuellement, et sans aucune réserve, à son bon plaisir, car, que peut faire une âme, sinon de se donner toute à Dieu , et lui laisser faire d'elle ce qu'il veut? Pour moi, je crois qu'en cela consiste la vraie dévotion, et la dévotion des dévotions, et la plus excellente de toutes, ainsi que l'assure notre Bienheureux Père dans sa Philothée.
{Cette sainte Mère parlant un jour de V admirable soumission de notre bon Sauveur, nous avoua qu'en lisant la Passion, en saint Matthieu, elle avait remarqué une façon de prier de Notre-Seigneur, et que sans doute nous serions bien aises qu'elle nous communiquât sa lumière. Elle nous dit donc :]
La première fois que le divin Maître priait au jardin des Olives, il dit : Mon Père, s* il est possible que ce calice passe,
pour nous montrer que n'ayant pas encore la connaissance requise, nous pouvions demander à Dieu entièrement une chose, pourvu que nous ajoutions : Votre volonté soit faite, et non la mienne. Mais lorsque Notre-Seigneur retourna pour la deuxième fois, il dit : Mon Père , s'il nest pas possible que ce calice passe, sans que je le boive, fiât! Voyez la résignation; c'est une manière d'oraison d'une parfaite simplicité avec Dieu ; et il m'est venu en vue que c'est ainsi qu'une personne angoissée, parlant tout confidemment avec son ami, lui dit qu'elle a besoin de consolation, et s'il peut la lui donner. L'ami ayant allégué un peu de raisons, cette personne répond : S'il ne se peut pas, si cela ne doit pas être fait, soit, je ne veux que ce qui se pourra, ce qui sera pour le mieux, et que vous jugerez m'être convenable. Ainsi on expose à Dieu et le désir humain et la soumission de l'esprit.
Que la réponse de notre bon Sauveur me plaît! Mon Père, non ce que je veux, mais ce que vous voulez ; comme si ce bon Sauveur eût dit : Je souhaite, d'un désir ardent, de mourir pour sauver l'homme, mais je ne veux pas mourir par cette mienne volonté, ains par celle que vous avez, o mon Père! non comme je veux, mais comme il vous plaira ! non ma volonté, mais la votre !
[A toccasion d'un voyage quelle fit à Lyon, cette digne Mère dit quantité de choses pour nous exciter à la confiance en Dieu; et, entre autres belles paroles , elle dit celles-ci : ]
Mes Sœurs, je vous assure que Pâme qui est si heureuse que de se reposer en Dieu par une entière confiance n'est jamais ébranlée de rien; tout lui succède bien; tout ce qui est au gré de Dieu , est au sien. L'âme qui a fixé toute sa confiance en Dieu n'a jamais besoin de rien, parce que Celui sur lequel elle se confie, en a un tel soin, qu'il a toujours l'œil sur elle, pour son bien.
Il me fâche que nous nous appuyions trop sur les créatures. Les filles de la Visitation doivent être tellement remises et abandonnées à Dieu, et avoir une telle confiance en ce doux Sauveur, que, quand tout le monde leur manquerait, elles ne s'en devraient point troubler, ni affliger. Mes chères Sœurs, je m'en vais, mais Dieu vous demeure; le Père céleste a soin de tout; pourquoi craindre et appréhender? les créatures ne peuvent rien ; leur service est inutile aux âmes sans le secours de Dieu.
[En l'année 1632, plusieurs Sœurs ayant fait la retraite annuelle avec notre digne Mère , l'une d'elles a déposé ce qui suit ; Cette sainte âme ne parlait que de mortification, d'abaissement, de mépris de cette vie , et du désir de posséder la bienheureuse éternité. Voici ses paroles les plus remarquables : ]
Je ne puis goûter la méthode de ceux qui ne veulent parler et penser qu'à des choses hautes et sublimes. Plus je vais en avant, plus Dieu me fait connaître que tout le bien de l'àme gît à s'anéanlir et détruire, et laisser Dieu régner paisiblement en elle. Les supérieures qui ne veulent parler que des choses hautes à leurs filles, n'en ont pas, à mon avis, quantité de bien mortifiées, anéanties, et toutes soumises à tout, et en tout ce que l'on veut d'elles.
Croyez, mes Sœurs, que le chemin qui conduit à la vie est étroit. Il faut faire concevoir cela aux filles, afin qu'elles embrassent l'étroite mortification, et non pas l'excellence des pensées, lesquelles, si elles ne sont accompagnées de profonde humilité, obéissance, modestie, vérité, droiture, mépris de soi-même, ne sont propres qu'à enfler le courage, et n'ont aucun effet qui ne soit vain.
ii. 32
J'aime fort le père Dom Sens de sainte Catherine, et désire fort que les filles de la Visitation l'aiment; il n'est point rude, ains il est véritable. Il est bien vrai qu'il a des sentences un peu outrées à l'abord, et un style un peu pressant et mouvant ; mais le considérant de près, et sans appeler l'esprit sensuel au conseil, certes, l'on voit que c'est le vrai esprit des Saints, et que ce bon Père qui l'a fait, a l'esprit de vrai religieux.
Les filles amies d'elles-mêmes ne goûtent pas ce livre-ci, parce qu'il parle contre elles; mais celles qui ont un vrai désir de leur perfection, le trouveront bon et solide, et en aimeront la lecture. Notre Bienheureux le goûtait grandement, et m'en dit beaucoup de bien, lorsque nous étions à Paris. Vous voyez qu'il a écrit de sa propre main au commencement de celui qu'il nous donna céans, et qu'il destinait à notre usage.
Je conseille souvent et de tout mon cœur, aux supérieures, de le donner pour lecture les premiers jours de solitude, et encore pour l'oraison, à celles qui vont par la voie des considérations, spéculations, prenant seulement, si elles veulent, les enseignements et résolutions qui sont admirables pour les jours mitoyens, et même pour le reste de la solitude.
[Après les trois premiers jours de retraite, une défluxion couvrit tout le visage de la Sainte, en telle sorte quelle ne pouvait plus lire, ni presque faire aucun autre exercice. Une Sœur lui dit : Ma Mère, pouvez-vous faire l'oraison? A quoi elle répondit : ]
Je me tiens soumise à la volonté de Dieu qui me suffit pour tout, ne pouvant remuer mon esprit pour faire autre chose Oh ! mes Sœurs, c'est le grand secret de la vie spirituelle de ne point confondre les temps : pâtir, quand Dieu veut que nous pâtissions; agir, quand il veut que nous agissions; enfin, faire en tout sa volonté. Si sa bonté juge que ma solitude soit plus à sa gloire, en n'y faisant rien que souffrir mon mal, que son Nom soit béni !
[Le mercredi des Cendres 1635, cette sainte Mère a recommandé de bien accompagner le jeûne extérieur de l'intérieur, disant avec un air tout recueilli :]
Mes Sœurs, faites jeûner vos passions, particulièrement la langue, ne disant point de paroles inutiles, ne parlant que pour les choses nécessaires, courtement, hors le temps des récréations, et que vous soyez grandement fidèles à vous avertir en charité, et à en dire vos coulpes quand vous y manquerez.
[Puis, elle ajouta avec un grand sentiment :] Que bénites soient, et que mille bénédictions tombent sur celles qui le feront fidèlement, et sécheresses, et doubles sécheresses sur celles qui ne le feront pas.
De même en nos récréations, que nous en bannissions les choses du monde et dissipantes , que Ton avertisse aussi celles qui manqueraient en ceci. Je ne demande rien que ce que nos constitutions nous ordonnent : de faire la récréation saintement joyeuse, de faire une attention toute particulière à y parler souvent de bonnes choses; néanmoins, je ne veux pas en bannir quelques petits contes de récréation ; mais il faudra éviter ces grands bruits et ces grands éclats de rire et parlement de niaiseries; que chacune, à part soi, lise plus attentivement la règle et les constitutions pour y conformer sa conduite, et que notre vie devienne semblable à celle de notre Epoux solitaire, priant, jeûnant, occupé jour et nuit à glorifier son Père céleste, et à nous obtenir des grâces de salut et de vie éternelle. Pour cela, mes Sœurs, tenons-nous dans nos cellules, n'allant parle monastère que le moins qui se pourra. Et si nous sommes fidèles à faire ce qu'enseigne le Directoire, nous serons instruites et aidées pour vaincre les ennemis de notre salut. Ainsi, mes chères filles, j'attends de vos bons cœurs une sainte quarantaine toute de fidélité à l'observance et à la prière.
[Le samedi avant l'Ascension, à l'obéissance du soir, Sa Charité a dit : ]
Mes Sœurs, nous avons tous ces jours-ci de beaux Evangiles qui promettent que tout ce qu'on demandera à Dieu, au nom de son Fils, on l'obtiendra. Je vous prie, mes Sœurs, de prier très-soigneusement, et de bien demandera Dieu qu'il lui plaise de donner sa sainte lumière aux Sœurs de nos maisons qui doivent faire des élections, lesquelles sont en si grand nombre cette année, afin qu'elles fassent choix de celles que sa Bonté leur a destinées dès son éternité; et si nous joignons à nos prières la mortification, l'observance de nos règles et la purelé et sainteté de vie que demande notre vocation, infailliblement nous serons exaucées. Faisons-le, mes Sœurs, mais sérieusement, je vous en conjure.
[Le samedi après l'Ascension, à la fin de la récréation du matin, en donnant l obéissance, Sa Charité a dit :]
Mes Sœurs, montrez, je vous prie, que vous êtes dépendantes de la volonté de Dieu. Si je me décharge du fardeau de celte maison, je ne me décharge pas du soin et de l'affection que je conserverai, Dieu aidant, tant qu'on le désirera. Attachez-vous à Dieu mes Sœurs; aimez-le; aimez-vous les unes les antres; que cet amour et dilection régnent parmi vous, je vous en conjure ; c'est ce que je vous recommande, et l'observance de nos règles. Allez votre train dans ce chemin, et vous tenez entre les bras de cette exacte observance , sans jamais vous en départir : attachez-vous si fortement à cela que rien ne vous en puisse déprendre. Aimez franchement les choses basses et petites; ne faites état que de la bassesse, abjection, petitesse et anéantissement.
[ Une âme fort craintive disant un jour à notre digne Mère qu'elle appréhendait , plus qu'il ne se pouvait dire, le dernier passage , parce que bien peu de gens iraient au ciel, à cause de la pureté qu'il faut pour aller voir et jouir de Dieu, cette sainte Mère lui répondit : ]
Mon Dieu ! ma très-chère 611e, je vous assure que quand je regarde mon Sauveur, je ne puis croire autre chose , sinon que je le verrai dans le ciel; et, pour vous dire le vrai, si c'était sa
volonté, je voudrais y être déjà Oh! quand je me regarde
moi-même en moi-même, hors démon Sauveur, certes, de vrai, je frémis, et vois que véritablement je mérite l'enfer; mais, quand je me regarde avec toutes mes misères, au côté percé de mon Piédempteur , j'espère le ciel, car je me vois là dedans comme un misérable gueux à la porte d'un seigneur, et je me liens pour l'exercice de sa divine miséricorde. J'ai deux maximes, l'une de David, l'autre de notre Bienheureux Père, qui tous deux rne disent : <c Faites le bien, et espérez en Dieu, car sa miséricorde est éternelle. Je ferai donc, avec la grâce divine, le mieux que je pourrai, et puis, je n'espérerai pas en moi ni en mes œuvres, mais en mon Dieu et en sa miséricorde, et au désir qu'il a de me donner sa gloire. Notre Bienheureux Père m'a si fort mis en l'esprit que Notre-Seigneur veut donner son paradis aux pauvres petites âmes abjectes et misérables , qui désirent de l'aimer, que jamais cela ne me sortira de l'esprit; ains, je crois fermement et espère qu'assurément, par les incompréhensibles mérites de la très-copieuse rédemption du Sauveur, je le verrai un jour dans la terre des vivants. Quoique je sois toute misérable et la pauvreté même, n'importe, j'espère en Dieu; il est mon Père tout bon, Tout-Puissant et tout miséricordieux. Ohl ma très-chère fille , Dieu est incompréhensiblement plus bon que l'homme est mauvais.
[Une Sœur disant un jour qu'elle espérait voir cette digne Mère arriver à une heureuse vieillesse, la Sainte repartit :]
Dieu vous pardonne, encore, encore tant d'années çà-bas, où nous cheminons, comme dit mon grand saint Paul, au milieu des obscurités et des ombres de la mort. Le Seigneur fasse de moi sa volonté; mais je ne désire pas qu'il prolonge mes jours. Ceux que j'ai vécu, je les ai si mal employés, que je crains la prolongation de mon pèlerinage. Que pensent les mortels de désirer la vie? Certes , cette vie n'est qu'un fantôme de vie , et les plaisirs ne sont que des ombres de plaisirs. La vie des vivants, c'est le ciel, qui peut s'appeler vie; la mort, c'est ce monde. Je sais bien que la vie des morts-vivants, qui meurent toujours de ne pouvoir mourir, c'est l'enfer. Néanmoins, c'est une pensée qui me vient assez souvent : cette vie n'est point une vie, parce que l'âme peut y mourir, outre qu'elle n'est pas entièrement unie à Dieu qui est la souveraine vie , et la vie des vrais vivants ; si le plaisir se trouve çà-bas , il est plus frêle que l'ombre, car la vraie satisfaction de l'âme est de tendre et d'arriver à sa fin qui est Dieu, et à cette perdurable et si désirable éternité.
L'on me disait aujourd'hui la disgrâce du favori d'un grand; oh! me suis-je dit : parce que nous sommes misérables, nous nous attachons à ce qui périt et es choses esquelles il n'y a non plus d'assurance que sur des planches pourries; et nous ne faisons point compte d'être en grâce auprès de Dieu, du Roi de la gloire éternelle, qui donne des honneurs, des biens immuables.
[Une Sœur lui demanda ce qui la chatouillait de plus près?] Le désir de voir Dieu (dit-elle tout simplement), vient souvent frapper à la porte de mon cœur; mais je ne lui ai pas ouvert, par la grâce de Dieu ; car je me suis dépouillée de tout , au moins désiré-je le faire; je ne désire le désir d'un désir de volonté absolue que de faire la volonté de Dieu en toutes choses.
Mes Sœurs, oh! le grand bien de se perdre en Dieu et de se tenir tout à l'aise dans cette mer de bonté souveraine î 0 mes chères filles! Dieu, par la main de son Verbe, ne cesse d'opérer et de travailler dans l'âme, qui, dépouillée de tout autre soin, souci, prétention, désir et amour, se démet et dépouille d'ellemême pour se donner toute à Lui.
J'ai toujours eu cette lumière, que la gloire de notre entendement git dans la captivité et l'assujettissement aux choses obscures de notre foi, qui surpassent les sens et l'intelligence humaine , comme sont ces quatre principaux mystères : celui de l'adorable Trinité, de l'Incarnation, du Très-Auguste Sacrement de nos Autels, et de la Résurrection.
J'ai longtemps regardé aujourd'hui une abeille qui cueillait du miel sur une petite fleur; je n'ai jamais su comprendre comme quoi, après l'avoir tiré par sa petite bouchette, elle en avait sur les jambes pour le porter en sa ruche, et j'ai pensé : Misérables mortels! si nous ne pouvons comprendre ce que ces petites bestioles font, pourquoi voudrions-nous comprendre ce que Dieu fait? Ah! il me semble (la gloire en soit à l'auteur de tout bien) que lorsque je sais que Dieu ou l'Eglise ont dit une chose, je la crois mieux que je ne crois que j'ai mes deux yeux à la tète,
Tout ce qui se fait par la règle de l'obéissance est fait pour Dieu, c'est pourquoi il nous doit être indifférent d'être occupée ou d'être en repos dans notre cellule ; pourvu que nous fassions ce qui nous est ordonné, avec pureté d'intention de plaire à Dieu , cela suffit.
Nous n'estimons pas assez la dignité que nous portons de servantes de Dieu et le choix qu'il a fait de nous pour nous rendre ses Epouses et chanter ses louanges, quand nous nous attachons à lant de petites choses et que nous manquons d'attention à faire ce qui est de notre devoir.
C'est le plus haut point de la perfection que d'être entière-
ment remise et soumise à tous les événements de la Providence; si nous avions ce vrai abandon, nous aimerions autant être à cent lieues d'ici, qu'ici même plus, car nous y trouverions plus du bon plaisir de Dieu et plus de mortification; il nous serai* tout un d'être conduite par les déserts des tentations ou par lg plaine des consolations.
Nous devons toujours dire avec le grand saint Augustin notre Père : « 0 Seigneur Jésus! coupez, taillez, brûlez-moi, pourvu » que je vous voie, vous possède et jouisse de vous, je suis plus » que content. » Oh! quand sera-ce, mes chères Sœurs, que nous verrons la beauté, l'utilité, la valeur, la bonté et mérites des afflictions, tentations, pressures de cœur, contrariétés, dérélictions, maladies, bref, de tout ce qui répugne à nos sens naturels : sous cette cendre est cachée la divine douceur du feu divin , et Notre-Seigneur reçoit suavement les âmes que les créatures rejettent; quand elles le supportent pour lui seul, il les tient près de lui et les fait reposer en son sein paternel.
Les retraites annuelles sont établies pour quatre sujets :
1° Pour honorer et adorer Dieu;
2° Pour restituer à Dieu, par notre humiliation profonde, la gloire que nous lui avons ravie, ayant abusé de ses grâces et du bienfait de notre vocation;
3° Pour nous renouveler dans l'esprit de notre saint état et dans celui de retraite intérieure;
4' Pour traiter, négocier et communiquer avec Dieu. De ce point dépend tout l'affermissement des âmes intérieures; car quiconque accomplit tout par esprit de retraite ou de récollection ne s'embarrasse point dans quelque emploi que ce soit. Cet esprit met dans une entière conformité avec Dieu, lequel, bien
qu'il se répande en toutes choses par sa divine Providence, si est-il toutefois retiré et séparé de tout par sa sainteté, qui le met en une solitude sacrée de toutes les créatures. Cet esprit de retraite et de séparation du créé est une des plus grandes nécessités que nous ayons dans la vie chrétienne et surtout dans la vie religieuse.
C'est une grande partie de notre perfection que de nous supporter les unes les autres en nos imperfections. Je crains que les aversions et répugnances, qui sont les tentations des Saints, n'entrent en notre vigne; étouffez-les en leur naissance. Notre Bienheureux Père disait : « Les vrais signes de la bonté de nos œuvres, c'est quand l'accès y est toujours difficile, le progrès un peu moins, la fin bienheureuse. » Croyez-moi, mes chères filles, il faut semer en angoisses pour recueillir en joie; ne vous confiez pas de pouvoir réussir en vos affaires par votre industrie, ains seulement par l'assistance de Dieu. Lisez les louanges de l'oraison qui sont en Grenade, Bellintani et ailleurs. La dissimulation, en fait d'injures, guérit plus de mal en une heure que les ressentiments en un an.
Les occasions de désapprouvements sur nos actions et conduite nous doivent être précieuses; il les faut aimer et chérir tendrement; la voie des combats intérieurs est la plus assurée.
Dieu m'a fait connaître qu'après le saint Sacrifice de la Messe et la sainte Communion, une personne religieuse ne peut rien lui offrir de plus satisfactoire ni déplus agréable, pour les âmes du purgatoire, que le soin et la peine que l'on prend pour observer exactement sa règle. La routine avec laquelle on approche des Sacrements est la ruine de la vraie piété dans une âme, et la cause du déchet dans la religion. Si l'on est lâche à l'oraison, on est de même en l'action.
Dieu sevré les âmes qui sont à lui : premièrement, des plaisirs qu'on reçoit par les sens; secondement, des lumières de la raison; troisièmement, du secours qu'on reçoit des personnes de piété; quatrièmement, de la dévotion sensible; cinquièmement enfin, Dieu permet, à ces âmes chères à son cœur, qu'elles tombent dans des états où il leur semble être dépouillées de la paix et confiance en Lui. C'est alors que ces âmes chéries de Dieu ne trouvent plus qu'amertume dans les choses extérieures; que la raison avec toutes ses précautions ne servent qu'à augmenter leurs peines; que le secours des hommes leur paraît inutile, et que la paix intérieure leur manque dans le temps qu'elles croient en avoir plus de besoin. Il est très-utiie à l'âme d'être dans ces privations, afin qu'étant parfaitement dénuée et vide de toutes les choses créées, Dieu soit sa lumière, sa vie, son plaisir, son secours, son vêtement, son repos et son tout. L'amoureuse soumission à la volonté de Dieu , dans les souffrances intérieures, nous est plus utile, pour une plus intime union, que la consolation de nous soulager en disant notre mal.
Qui n'affectionne que Dieu le sert gaiement et également en tous les lieux : qu'importe, à une fille de Sainte Marie d'être ici ou là, pourvu qu'elle rencontre une maison de la Visitation où elle puisse observer ses règles? Nous devons accoutumer petit à petit notre volonté à suivre celle de Dieu , par quels sentiers il lui plaira, et faire qu'elle se sente fort piquée lorsque notre conscience nous dira : Dieu le veut! et peu à peu ces répugnances, que nous sentons si fortes, s'affaibliront, et bientôt après cesseront du tout.
Il n'y a rien qui détruise tant la paix et l'union que la liberté
qu'on prend de laisser voir et examiner toutes choses à son
esprit , car cela donne une grande facilité à s'en expliquer dans
les occasions, au préjudice de l'estime et de la charité du pro-
, chain.
Puisque les supérieures sont les pierres fondamentales de la maison de Dieu, elles doivent se poser si basses qu'elles ne puissent plus se trouver pour monter en haut.
L'âme qui soutiendra bien céans l'amour à la sainte humilité, à la bassesse et la parfaite soumission aux supérieurs, par viendra bien haut, tout en ne remplissant que les emplois les plus bas (si toutefois il peut y en avoir dans la maison de Dieu, ou c'est régner que servir), car c'est l'amour de notre abjection qui doit faire notre élévation. Toute la perfection de nos règles est comprise dans cette sentence de l'Evangile : Celui qui veut venir après moi, qu'il renonce à soi-même, qu'il porte sa croix et qu'il me suive. Avançons, mes sœurs, dans ses trois pratiques : renoncer à soi-même par la sainte abnégation; prendre sa croix, c'est-à-dire toutes les occasions mortifiantes, et s'offrir chaque jour à Notre -Seigneur avec une absolue détermination de le suivre dans la pratique de toutes les vertus. Pour être vraie fille de notre Bienheureux Père, il suffit d'avoir ces trois choses : l'amour de Dieu , l'amour du prochain et l'abnégation de nous-même.
Notre saint Fondateur voulait que nous eussions une entière liberté d'esprit : il nous a enseigné qu'il se faut faire tout à tous par charité; que si nous nous plaisons en Dieu dans la solitude, Dieu se plaît en nous dans l'embarras des affaires, où nous nous devons toujours exposer sans crainte, quand l'obéissance nous y emploie sans notre choix.
Une âme véritablement humble ne doit réclamer ni l'abaissement ni l'élévation, mais demeurer dans une sainte indifférence, recevant de la main de Dieu tout ce qu'il lui envoie. On connaît la volonté divine par la voie de l'obéissance ; le propre choix,
au contraire, peut tromper quelque saint qu'il paraisse. On ne peut être en assurance que par une entière soumission à ses supérieurs : c'est par là qu'on se met à couvert de la vanité, qui, sous une humilité apparente, se nourrit bien souvent de la bonne estime qu'on aura de nous-même en nous voyant si bien rabaissé.
La pauvreté ne consiste pas à n'avoir rien, mais à détacher son cœur de tout ce qu'on possède. Il en est ainsi de l'humilité : elle doit nous tenir dans une sainte indifférence pour l'élévation ou l'anéantissement, dégagé de l'un et de l'autre par un vrai mépris et de bas sentiments de nous-même.
11 faut être entre les mains de Dieu comme l'argile entre les mains du potier, nous laissant donner la forme qu'il lui plaira et réduire au néant par l'humiliation, l'abjection, la défaillance. C'est là le creuset dans lequel Dieu éprouve l'âme, comme l'or parle feu, afin que, convaincue de sa corruption, elle y ensevelisse sa propre estime et ne se regarde qu'avec frayeur, ne s'attribuant aucun bien, mais rendant gloire à Dieu de tout. Il faut en venir là pour faire une heureuse course et continuer d'éprouver les effets merveilleux de la divine miséricorde.