FAITES AU NOVICIAT
SUR LA NÉCESSITÉ DE PROFITER DU NOVICIAT POUR ÉTABLIR DANS L'AME LES FONDEMENTS D'UNE VERTU SOLIDE.
Je vous amène une maîtresse, mes chères filles, et vous lui aurez le même amour et respect que vous aviez à l'autre. Vous n'êtes pas des enfants; il y en a trois qui sont déjà Épouses de Dieu, et, pour cela, doivent être les plus humbles, douces, soumises, condescendantes, et obéissantes aux observances.
Nos Sœurs du voile blanc, tâchez, cette année que l'on vous donne , de vous fonder aux solides vertus d'humilité , obéissance, douceur, condescendance, et vous n'avez autre chose à faire que cela durant ce temps ; car vous êtes toujours parmi les exercices spirituels; et, pour cela, l'on vous donne des maîtresses qui sont capables de vous instruire et conduire , et qui ont toujours l'œil sur vous et sur vos actions pour vous encourager à la vertu. Voyez-vous , mes chères filles , je désire bien que vous vous fondiez en ces solides vertus pendant ces deux années, afin que quand vous serez au grand train de la communauté, rien ne vous puisse ébranler, et que vous vous soyez si bien établies aux vertus solides, dans votre noviciat, qu'il suffise d'une seule œillade de la supérieure, à laquelle on ne parle, comme vous le voyez, qu'une fois le mois, sinon quand il est requis.
Aimez-vous bien votre maîtresse, mes chères filles? Oh! il la faut bien aimer, et lui avoir une grande confiance et sincérité à vider vos cœurs dans le sien, entièrement.
Et vous, notre maîtresse, ne caressez point vos novices, car la meilleure caresse que vous leur sauriez faire , c'est de leur montrer un cœur plein d'amour pour elles, leur donnant une entière liberté d'aller à vous en tous leurs besoins. Tâchez de déraciner les épines, tant de celles qui sont maintenant sous votre charge, que de celles qui y viendront, et y plantez, tant que vous pourrez, les plantes des solides vertus, en les arrosant par votre douceur et bon exemple. Coupez et tranchez tout ce que vous verrez devoir être ôté , et présentez bien à Dieu ce petit travail, vous contentant du fruit que vous en retirerez, sans en désirer davantage, et Dieu bénira encore une fois votre besogne. Or sus, Dieu vous bénisse, petit troupeau.
SUR LA FIN QU'IL FAUT AVOIR EN ENTRANT EN RELIGION, QUI EST DE SE DÉSUNIR DE SOI-MÊME POUR s'UNIR PLUS PARFAITEMENT A DIEU.
Mes filles, ne dites point vos coulpes; car je suis bien si pauvre de temps, que je n'ai pas un bon quart d'heure de franc sans quelque interruption. Or, dites-moi, que pensezvous que je vienne faire au noviciat? Je vous viens toutes détruire; mais spécialement la petite N..., car, quand je trouve une tête tout entière , je m'essaye de tout mon cœur de l'entamer. Je viens pour toutes; mais je parlerai pour nos Sœurs les prétendantes, auxquelles je viens annoncer la destruction
d'elles-mêmes, si elles veulent être de vraies servantes de Dieu.
Voyez-vous, mes filles, «ce n'est pas le tout, dit notre Bienheureux Père, de venir en religion; il faut savoir pourquoi faire, à quelle fin et à quelle intention? » Votre intention , venant à la Visitation, doit être pour vous unir à Dieu , et vous désunir de vous-même et du monde. Les saints Pères disent bien que d'avoir quitté le monde, c'est avoir fait les trois quarts du chemin, parce que c'est déjà beaucoup d'avoir quitté le monde, les biens et les parents pour se retirer au cloître ; mais , l'autre quart qui reste n'est pas de moindre importance que les trois autres, ains il est des plus grands. Je pense pourquoi ils nomment un seul [quart], c'est parce que ce qui se fait, en un jour, en religion, vaut plus que ce qui se fait en un mois, voire, en un an dans le monde ; car, en religion , tout porte son prix par le mérite de l'obéissance que nous professons. Voici donc la fin et la prétention qu'il faut que vous conceviez maintenant, si vous ne l'avez conçue. Vous venez pour vous unir à Dieu , et, pour le mieux faire, vous désunir de tout ce qui n'est pas lui. Mais, encore, qu'est-ce que notre Congrégation, et qu'y venezvous faire, mes filles? Il est dit en la constitution que c'est un mont de Calvaire , qu'il faut continuellement se mortifier et détruire soi-même. Vous avez quitté le monde, et votre Epoux céleste vous fait monter après lui sur le mont du Calvaire, où il se laisse déshabiller, clouer et couronner d'épines , abreuver de fiel, mépriser à outrance, percer le côté, bref, mille et millions de choses âpres et douloureuses à sa sacrée humanité. Il faut que vous soyez ainsi en la religion, mes filles; car, voyezvous, il y a deux points en cette affaire : premièrement, il faut que vous vous ruiniez vous-même; je veux dire que vous travailliez courageusement et fidèlement à votre perfection.
Secondement, il faut laisser faire les autres, nous laissant écorcher, dépouiller, et plier le cœur, tout ainsi que l'on
voudra. Si vous résistez , vous ne serez pas de vraies épouses de Jésus-Christ crucifié. Pour faire un bon ménage, il faut que les partis soient bien d'accord; si Ton veut qu'il soit béni du ciel, il faut que l'époux et l'épouse n'aient qu'une même volonté et un même jugement. Et , je vous dis de même , mes chères filles,
que vous ne serez point vraies Epouses du Fils de Dieu qu'autant que vous crucifierez votre propre volonté , votre jugement et vos inclinations , pour les rendre toutes conformes à votre Époux crucifié
Dites-moi, n'est-ce pas une chose impossible de joindre une chose toute tordue avec une bien droite ? Vous voyez mon doigt, quand je le courbe, je ne puis le joindre avec ma main qui est bien droite, que, premièrement, je ne décourbe le doigt, pour le rendre droit. Nous venons du monde toutes raboteuses, toutes pleines de mauvaises inclinations; il faut redresser tout cela, afin de le pouvoir tout joindre au divin Sauveur. Ah! ce n'est pas à lui de se redresser pour se joindre à nous, car il est tout beau et tout parfait; c'est donc à nous de nous ajuster à lui; et, c'est à nous, mes filles, de nous tordre et courber par la vraie mortification, afin que nous soyons droites et capables de nous joindre à ce souverain Bien.
Vous savez, par expérience, que l'on ne peut pas faire une belle écriture sur du papier vieux et sale; on écrit bien quelque chose; mais cela est si laid, qu'il ne mérite pas le nom d'écriture. Quand nous entrons en religion, nos cœurs sont du papier sale, sur lequel Dieu ne veut pas écrire des paroles, que premièrement nous ne l'ayons frotté, rendu blanc et poli. Et, comment faire cela, me direz-vous, mes chères filles? Par le moyen d'une courageuse mortification, et anéantissement de tout nousmêmes; vous devez entreprendre de bonne heure à vous ruiner vous-mêmes, car autrement vous n'aurez jamais la paix en la religion. Si vous ne vous mortifiez que lâchement, vous ne jouirez jamais des délices spirituelles, puisqu'il est très-cer-
tain que les vraies délices spirituelles ne se trouvent que dans la destruction de la nature. De quoi jouirez-vous donc? de l'inquiétude de vos passions mal mortifiées; et vous ne serez bonne ni pour le ciel, ni pour le monde, ni pour la religion, ni pour vous-même. Avez-vous assez de courage pour entreprendre cette bataille? Oh ! mes filles, il le faut bien considérer.
Nous ne vous trompons point, en vous disant tout franchement que vous serez traitées en malades ; l'on ne vous épargnera point les médecines propres à vous guérir. Quand vous voudrez rire, Ton vous fera taire; vous voudrez coudre, l'on vous fera faire quelque autre chose; vous voudrez être en bonne estime parmi vos Sœurs, on ne fera que vous avilir et humilier, pour abattre l'orgueil que l'on apporte du monde. Enfin, pour être digne épouse de l'Epoux céleste, il faut vous parer des habits nouveaux, et quitter les vieux. Il faut vous dépouiller de l'amour de tout ce qui est sur la terre, oublier tout le monde , et tout ce que vous y avez laissé; et, vos parents, ne pensez plus à eux que devant Dieu, pour les lui recommander.
La bonne veuve de Sarepta, tandis qu'elle eut de la vieille huile en sa fiole, le Seigneur n'y en mit point d'autre; mais quand elle fut vide, ce fut alors qu'il la secourut. Tandis que vous voudrez garder dans votre cœur quelque huile , quelque souvenir du monde , quelques inclinations, jamais vous n'aurez la vraie et salutaire huile , que le Sauveur vous donnera assurément, si vous êtes si heureuses que de vous vider entièrement de la vieille. Oui, mes filles, jetez-la, elle ne vaut rien , pour la porter, et la vouloir garder à la Visitation; car il faut que toutes celles qui veulent être de vraies religieuses , se vident d'elles-mêmes, se dépouillent de leur propre peau, se laissent détruire par autrui, et se ruinent elles-mêmes; car, la Visitation est une petite terre, où, si l'on ne meurt à soi-même, on ne porte jamais des fruits dignes de cette vocation , laquelle nous oblige si étroitement de tendre à une si haute perfection , h. 33
que je vous dis, mes Sœurs (et à toutes tant que nous sommes en cette Congrégation) : Le cœur qui ne tend et ne prétend à la perfection , tend à la perdition. Pesez cette parole, elle est véritable.
Pensez-vous, mes filles, que si l'on disait à un ambitieux : Vous aurez une belle charge, la plus honorable de la cour; à condition que vous fassiez telle chose, en tel temps durant, qui sera dure et pénible ; mais aussi vous serez honoré , après cela, non pareillement : que ne ferait pas cet homme? il donnerait tout, jusqu'à sa peau, si besoin était. Et nous, mes filles, nous ne travaillerons pas à la destruction de nous-même pour acquérir, non un honneur périssable, une charge terrestre, qui souvent fait perdre l'éternité à celui qui la possède ! Mais, vous prétendez à l'honneur incomparable d'épouse du Fils de Dieu, fille par conséquent de sa très-sainte Mère ; que ne faut-il donc pas faire? Oh! il faut, sans doute, poser toute pusillanimité, et nous donner toutes à Dieu, par une continuelle attention à sa présence et une perpétuelle mortification, un entier abandonneront de nous-même entre les mains de Dieu, et de ceux qui nous conduisent. Qu'ils nous écorchent, s'ils veulent, qu'ils nous dépouillent de tout, s'il leur plaît; il nous doit être tout un, mes filles, pourvu qu'après cela vous parveniez à la dignité souveraine d'Épouses du Fils de Dieu, laquelle dignité nous donnera, non un honneur périssable, mais un honneur éternel, et vous rendra pleines de biens, et toutes glorieuses en la belle éternité; voire, dès cette vie, si vous vous délaissez tout de bon, vous aurez des suavités nonpareilles au service de Dieu; il vous donnera de son sucre; ne Pavez-vous point expérimenté?
Je l'ai expérimenté moi-même, qui ai été fille à toute folie. Quand je donnais aux étourneaux que je nourrissais un polit morceau de sucre, je me faisais suivre en haut et en bas, partout où je voulais. Quand Notre-Seigneur vous donnera un peu de son sucre divin, vous courrez après, en haut par les bonnes
mortifications, et en bas par les humiliations. Enfin ce vous sera un délice de ruiner la nature pour voir régner la grâce. C'est aussi la récompense qu'il promet à ceux qui vaincront. Je leur donnerai, dit-il , d'une manne cachée, de laquelle, dès qu'ils en auront un peu goûté, ils ne se soucieront plus des délices de la terre. Mais , remarquez qu'il faut être vainqueur pour savourer cette manne cachée. Elle n'est pas pour les lâches et les vaincus ; elle est gardée pour les âmes vaillantes , courageuses et fortes, qui se déterminent d'abattre tout ce qu'elles connaissent, qui s'élève en elles, de contraire à Dieu à sa sainte volonté, ou à ses divines intentions : elles ne se réservent rien; elles lui donnent tout, aussi tout sera pour elles.
Croyez-moi, mes chères filles, n'exceptez rien, tuez tout. L'esprit du monde et de la chair ne peuvent demeurer avec l'esprit de la religion et la vie spirituelle : il faut abattre l'un pour édifier l'autre. Il faut quitter le propre jugement, la propre volonté , le propre amour : ce sont les trois choses auxquelles vous avez le plus de peine , aussi ce sont les plus nécessaires. Il faut que vous vous démettiez tellement de vous-mêmes, entre les mains de ceux qui vous conduisent, qu'ils vous tordent à leur gré, comme l'on fait d'un mouchoir.
Bref, mes filles, je ne vous conseille que deux choses : ruinez-vous vous-même courageusement ; laissez-vous ruiner humblement et doucement par ceux qui vous conduisent. Mortifiez-vous, sans réserve d'aucune inclination, quelle qu'elle soit; tuez tout. Je ne vous en conseille pas moins, à vous autres, mes filles, qui êtes déjà voilées en noir; car je connais trèsbien que toute la perfection de la vie spirituelle gît et aboutit à la totale mortification et destruction de la nature, et à la bonne oraison.
Oh! notre maîtresse, s'il se trouve quelqu'une de nos Sœurs qui n'aime pas la mortification, il lui en faut donner sans se lasser, jusqu'à ce qu'elle l'aime. Mortifiez-vous bien, mes
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filles, je vous le recommande, mais de tout mon cœur, et, si la petite N. .. a des mines froides , venez au conseil vers moi, je \/ous dirai : Encore davantage; il faut doubler. Et les autres, qui font plus les sanctifiées, je ne sais pas si elles aiment bien la mortification; mais il faut mortifier celles qui l'aiment, afin de leur donner sujet de pratiquer la vertu, et celles qui ne l'aiment pas, afin qu'elles apprennent à l'aimer. Pour nos Sœurs prétendantes, il les faut bien aider à se rendre de vraies servantes de Dieu, à détruire leurs vieilles inclinations, habitudes et propensions.
Vous savez que j'ai promis à nos Sœurs de ne point suivre leurs inclinations; je tiens ma promesse, ou bien je ne les reconnais pas; car, toutes celles que je connais, je les ruine; faites-en de même à nos Sœurs du noviciat; faites-leur bien faire ce qu'elles ne voudront pas; empêchez-les de faire ce qu'elles voudront; mortifiez-les d'autant mieux que vous verrez qu'elles ne se mortifient pas; car, par la mort de vous-mêmes, ô mes filles, vous vivrez d'une vie éternelle en votre Epoux. Ne vous épouvantez pas de tout ce que j'ai dit, car l'on ne veut pas aller chercher des mortifications autres que celles d'une très-exacte observance. L'on ne requiert de vous que cela : ajustez toutes vos inclinations de telle sorte à la règle morte, que vous vous rendiez toutes des petites règles vivantes. Vous ne le ferez pas sans peine, c'est pourquoi je vous invite à la soigneuse et fidèle mortification, toutes tant que nous sommes.
C'est aujourd'hui la veille de la fête du très-auguste Sacrement de l'Autel; il sera notre force et notre protection.
Courage, mes filles, Dieu bénira votre travail, s'il est humble et fidèle.
(Faite en 1631)
sur l'estime qu'il faut avoir de la vocation religieuse, et la fidélité a pratiquer les devoirs qu'elle impose.
Noire maîtresse, je n'apporte que de petites choses à nos deux Sœurs novices; car, pour les autres, elles sont assez instruites, quoiqu'elles fassent bien de faire profit de ce que l'on dira aux novices.
Voyez, mes filles, si vous voulez profiter en votre vocation, il faut que vous tâchiez, de tout votre pouvoir, d'en bien connaître la valeur, et d'en bien concevoir l'estime, non par des spéculations, mais par de fréquentes lectures et considérations du propre esprit du Fondateur.
Sachez, mes filles, que la vocation religieuse est si digne et si sainte, qu'après celle des évêques et des prêtres, elle est la plus grande qui soit en l'Eglise de Dieu. Encore y en a-t-il qui, par le grand honneur qu'ils portent à la religion, l'ont préférée à l'ordre de prêtrise; et cela, parce que la religion est une académie de toutes vertus, perfection et sainteté, et un droit chemin pour conduire nos âmes à l'union avec l'Epoux céleste, qui, comme il est dit en la constitution de la directrice, doit avoir été notre unique prétention en quittant le monde pour nous enfermer dans le cloître.
Or, mes chères filles, je désire bien fort que vous graviez dans vos cœurs cette estime de la vocation religieuse, puisque c'est le plus excellent état qui soit en l'Église de Dieu, après celui du Sacerdoce, à cause de l'administration du Corps pré cieux de notre Rédempteur. Pour les évêques, comme étant
pères des peuples, ils sont en état de perfection plus parfaite, et les religieux sont dans un état auquel on travaille sans cesse pour arriver à la perfection, qui n'est autre que l'union parfaite de notre âme avec Dieu , par les voies que la religion nous fournit. Considérez, en général, quel bonheur c'est d'être tirées du monde, pour entrer dans un état si heureux que celui de la sainte religion.
Et puis, considérez encore quelle grâce Dieu vous a faite de vous avoir appelées à cette religion, qui fournit tous les moyens propres pour arriver à la plus haute perfection, et de laquelle Dieu a pris un spécial soin, et témoigne tant d'agréer les services que ce petit Institut lui rend, qu'il permet qu'il jette une odeur si douce et suave, que son Eglise en est déjà réjouie et édifiée, et chacun estime tant cet Ordre et cette manière de sarvir Dieu, que, quoiqu'il n'y ait que vingt et un ans que Dieu le fit naître, il est déjà étendu dans toute la France et autres contrées éloignées, et l'on ne peut fournir aux fondations nouvelles que chacun désire, pour avoir des filles de la Visitation. Connaissez donc la grandeur de cette grâce, et ce à quoi, celles qui sont appelées à cette sorte de vie, doivent tendre, qui n'est autre qu'à détruire et anéantir la nature pour faire régner la grâce. Vous venez de l'école du monde, qui n'enseigne à ses enfants que vanité et mensonge; vous entrez en l'école de Notre- Seigneur, dans laquelle on ne vous enseigne que vérité, mortification et humilité.
Concevez-vous bien ce que je vous dis? Si vous le concevez bien, vous serez bien heureuses. Oui, mes filles, voyez de quelle excellence est la vocation religieuse. Elle est l'école de Jésus-Christ, où lui-même se rend Maître des âmes et leur enseigne, par le moyen des inspirations, des règles et des supérieurs, ses désirs et volontés. Affectionnez-vous fort à cette connaissance et à l'amour et estime de votre vocation.
La seconde chose que je désire de vous, mes chères filles,
c'est la ponctualité à la moindre petite observance, aux plus petites pratiques de vertu; que vous fassiez conscience, je ne dis pas de manquer de promptitude à Pobéissance, car c'est une grande faute pour une novice ; mais, je dis, à la plus petite pratique, à la plus petite ordonnance. Et ceci vous est tant nécessaire, mes filles, que si vous n'entreprenez la ponctuelle pratique de ces petites vertus, vous n'arriverez jamais aux grandes et relevées; car, en la vie spirituelle, il faut marcher par en bas avant que de marcher par en haut; et, marchez en bas, jusqu'à ce que Dieu et vos supérieurs vous fassent suivre le haut. Il faut que vous soyez si exactes à suivre de point en point votre Directoire, et les pratiques que votre maîtresse vous marquera, que, s'il se peut, vous n'y manquiez jamais. Si vous y manquiez, mes filles, par fragilité, il ne faut pas s'en étonner, ni s'en troubler; mais il faut s'humilier et se relever courageusement et vaillamment.
Je désire surtout, mes filles, que vous soyez très-humbles, soumises et obéissantes, car ce sont les vraies vertus des novices. L'obéissance, qui est fille aînée de l'humilité, il la faut pratiquer inviolablement, s'il se peut. Si vous n'êtes humbles et obéissantes, vous ne serez que des fantômes de religion. Oh! ma Sœur la directrice, je vous prie, exercez fort nos Sœurs en cette pratique de l'obéissance, puisque c'est en cela que gît tout le bien d'une religieuse.
Vous devez, mes filles, vous tenir toutes si basses, si soumises que rien plus, disant en vous-mêmes: mon Dieu! que suis-je? un néant; je me veux donc tenir en cette qualité. Je suis si petite, très-petite, si chétive et incapable, que je ne vaux rien qu'à me soumettre. Si donc toutes les créatures étaient ici, je me voudrais tenir sous elles; mais, puisqu'il n'y a que mes Sœurs, et que Dieu m'a retirée de parmi les autres créatures, au moins je veux, pour son seul amour et plaisir, me soumettre à la volonté de toutes; qu'elles fassent ce que
Dieu voudra, je lui serai toujours soumise. Oh! mes filles, apprenez bien cette leçon; car, cette humilité de cœur, cette soumission de volonté et de jugement doivent être le fondement de votre perfection, et c'est en quoi Ton doit tâcher de bien établir les novices. Quelle témérité n'est-ce pas de vouloir avoir un jugement et volonté propre, au lieu de suivre celle de Dieu?
Hé Dieu! si nous considérons bien Notre-Seigneur jusqu'à sa douloureuse mort, aurions-nous de la peine à nous soumettre, petites créatures que nous sommes, indignes pécheresses et pauvres vermisseaux! Enfin, mes filles, il faut servir Dieu par une abnégation parfaite des choses de la terre, et une générosité et magnanimité de courage qui ne s'étonne point des difficultés ; mais qui s'appuie sur les forces et les secours de son Bien-Aimé , persévérant ainsi toute sa vie à faire le bien une fois commencé.
0 mes filles ! il faut faire tout par amour, et tout par obéissance , et tout pour Dieu , voire, les moindres de vos actions.
Noire maîtresse, ce que je désire que vous inculquiez à toutes vos novices, c'est la pureté de cœur qui bannit toutes sortes de péchés et imperfections volontaires, une pureté qui se plaît de plaire à Dieu et de faire tout par amour.
En deuxième lieu, faites-leur comprendre l'obligation qu'elles ont à la très-exacte observance de tout ce qui est de notre petit Institut ; être soigneuse que tout entièrement s'y pratique, voire, les moindres choses, et, par ce moyen, les rendre souples comme des gants. C'est une de nos observances que l'humble déférence des unes pour les autres ; nous rendre un honneur grand et cordial, qui, comme dit notre Bienheureux Père, ne consiste pas en gestes extérieurs, mais en véritables sentiments du cœur.
Faites-leur encore comprendre comme elles doivent s'affectionner à l'oraison et au recueillement, car c'est là où elles recevront la lumière et force pour une plus parfaite observance.
Uoyez-vous, mes chères filles, plus l'âme approche de Dieu, plus elle se rend familière avec sa boulé par l'oraison et le recueillement, plus il lui donne de force pour embrasser ce qu'elle voit lui être agréable.
Je ne vous recommande pas de mortifier nos filles que voici, car elles le sont déjà toutes, et puis, je n'aime pas ces mortifications qui surchargent et bandent l'esprit et accablent le corps, mais oui bien celles qui se rencontrent en l'observance et à chaque moment, selon l'ordre de la divine Providence.
A Dieu, mes chères filles, dans dix-neuf jours nous nous reverrons, Dieu aidant. Demeurez en Notre-Seigneur, et ne crains point, petit troupeau, car c'est Dieu qui te gouverne, et ton Père céleste a soin de toi.
SUR CES PAROLES DE LA CONSTITUTION DE LA DIRECTRICE : RAPPELER TOUTES SES FORCES AU SERVICE DE L'ÉPOUX CÉLESTE, ETC.
Il y avait l'autre jour une Sœur qui me mandait ce que c'est que rappeler toutes ses forces au service de V Epoux céleste. Ce sont deux paroles sur lesquelles nous avons à nous entretenir; mais je ne dirai guère aujourd'hui. Je ne parlerai pas sur la chasteté, mais sur ce premier point de rappeler toutes ses forces au service de V Epoux céleste. Cela se fait par le moyen de la mortification, et ne se peut pratiquer sans se mortifier : ■i car cela veut dire qu'il faut rappeler toutes ses forces pour se retirer des choses dans lesquelles nous nous trouvons engagées. Si notre volonté est arrêtée dans l'affection et désir d'être aimée et caressée, il la faut rappeler de là pour la porter en Dieu,
renonçant à cette inclination, pour ne vouloir être aimée et caressée qu'autant que Dieu voudra. Si notre entendement est engagé aux créatures, à l'amour de nos parents, à discourir et faire des réflexions inutiles, il faut se dépouiller de ces attaches et unir toutes ses forces pour nous attacher à Dieu, et nous occuper et ramasser autour de sa sacrée présence, ne discourant ni réfléchissant que sur cela. De même si notre mémoire est engagée dans des souvenirs du monde, des choses que nous y avons quittées, et des choses qui nous donnent du plaisir, il faut, dès que nous nous en apercevons, la rappeler et la remplir des souvenirs de Dieu et de ses bienfaits, de ce qu'il a fait et opéré pour nous. Si nous avons de l'inclination à faire ceci plutôt que cela, à aller ici plutôt que là, il faut, incontinent, rappeler ces inclinations pour nous soumettre à l'obéissance et à la volonté de nos supérieurs, nous rendant souples et maniables à faire ce que l'on nous dira et ordonnera.
Certes, mes chères filles, il faut servir Notre-Seigneur selon son gré, et non pas selon le nôtre. Si un seigneur donnait à un sien serviteur, une somme d'argent, et qu'il lui ordonnât de lui acheter des étoffes, pour s'habiller lui et sa famille, et que ce serviteur, rencontrant en son chemin du blé, par exemple, et autres choses qui fussent à bon marché, et que, sous prétexte de faire du gain, il employât l'argent de son maître à cela, il ne ferait pas bien, il ne serait pas bon serviteur, car il ne contenterait pas son maître, et ne ferait pas les choses selon la volonté d'icelui, d'autant que son maître n'a pas besoin du gain qu'il veut faire avec cet argent; mais il a besoin d'étoffes. C'est pourquoi il donne son argent pour en avoir, et il veut que son serviteur lui obéisse, faisant les choses comme il lui a ordonné et non pas comme il lui vient en fantaisie. De même, Notre- Seigneur nous a donné des règles, afin que nous vivions selon icelles, et des supérieurs, afin que nous leur obéissions lout simplement. Nous sommes obligées de prendre ce qu'on nous
donne, comme dit le Directoire ; néanmoins, si on nous donne une robe trop légère, ou trop pesante, ou trop usée, ou trop neuve, que sais-je moi; nous prendrons des prétextes; que si notre robe était plus légère nous ferions mieux ce que nous avons à faire, plus gaiement, plus diligemment, que nous en servirions mieux la religion ; que si elle était aussi plus pesante et plus chaude , nous n'en ressentirions pas tant d'incommodités, nous en ferions mieux nos exercices et les fonctions de la religion. Enfin tout cela sont des imperfections et infidélités. Notre-Seigneur n'a pas besoin que nous soyons saines et gaies, que nous fassions nos exercices selon notre satisfaction, et que nous le servions selon notre goût ; il veut notre obéissance et soumission, et il ne veut point tous ces gains, ni toutes ces prudences humaines ; il veut la simplicité et pureté. Rendezdonc une obéissance entière à tous nos saints règlements, mes chères filles, car l'obéissance est proprement la vertu des vraies religieuses.
Vous demandez ce qu'il faut faire quand il vous vient de la complaisance, après vous être surmontées. Oh! mes chères filles ! gardez-vous de ce larron, car il dérobe tout. Ne savezvous pas ce que dit saint Augustin en nos règles, que l'orgueil fait des embûches aux bonnes œuvres mêmes. Quand nous sentons ces complaisances nous devons nous humilier, sans nous y complaire; car, hélas l de quoi pouvons-nous avoir de la vaine gloire? Si nous avons quelque bien , n'est-ce pas Dieu qui nous le donne? Ne lui dérobons-nous pas ce qui est à lui? Quant à celles qui n'ont pas de répugnance, elles ont autant d'avance, et ont moins à travailler pour Dieu ; mais aussi, elles sont plus obligées de se tenir auprès de sa bonté, et de s'exercer aux vertus solides.
SUR CES PAROLES DE LA CONSTITUTION DE LA DIRECTRICE : ELLE LEUR APPRENDRA A NE POINT SE CONFIER EN ELLES-MÊMES, ETC.
Je veux suivre ce que j'avais commencé l'autre jour, en la constitution de la directrice. Notre Bienheureux Père dit : Parce que l'entreprise est grande, elle leur apprendra à ne se point confier en elles-mêmes, mais à jeter toute leur confiance en Dieu. Qui d'entre vous sait pourquoi nous nous devons méfier de nous-même? Je le demande aux novices; car, pour les professes , elles sont toutes doctes.
Vous dites, ma chère fille, que c'est parce que notre esprit est si inconstant qu'il va tantôt à une chose, tantôt à une autre. — Une autre novice répondit : « C'est parce que nous ne sommes rien. — Oui, ma fille, c'est parce que nous ne sommes rien, ne valons rien, et ne pouvons rien de nous-mêmes; et, ce qui est bon en nous, vient de Dieu, ainsi que dit saint Augustin , lequel demandait aux arbres, aux plantes, aux pierres. Qui est-ce qui vous a créés? Ainsi nous ne nous sommes pas faites nousmêmes. Or, cette humilité morale, cette connaissance que nous avons de nous-mêmes, que nous ne sommes rien, il n'y a personne si pauvre qui ne le sache bien , et cette connaissance ne nous peut sauver; mais, l'humilité chrétienne, c'est d'aimer, et nous réjouir lorsqu'on nous traite pour pauvres, viles et abjectes créatures, que l'on nous méprise, que l'on ne fait nul état de nous; enfin, c'est d'aimer d'être mortifiées et méprisées. Vous voyez, mes chères filles, que nous ne sommes que boue, fange et ordure, et que ce n'est pas nous qui nous sommes faites; c'est donc Dieu qui nous a tirées du néant où nous étions, pour nous faire ce que nous sommes ; car, il n'y en a
pas une ici qui ne puisse dire qu'elle n'était rien, il y a cinquante-deux ans, car je pense être la plus vieille.
Voilà donc, mes chères filles, comment nous devons nous méfier de nous-même et nous confier en Dieu. Si nous avions quelque chose de grand à faire, quelque difficile ouvrage, quelque belle harangue, nous appuierions-nous sur une fétu de paille? Oh ! non certes ; cependant nous sommes moins que cela; nous ne pouvons même prononcer le saint Nom de Jésus, comme dit l'Apôtre, sans une particulière grâce et assistance. Oh! je désire que nos Sœurs aient cette connaissance d'ellesmêmes, car c'est le fondement de l'édifice spirituel.
Ma Sœur la directrice, lisez souvent à vos novices les chapitres de la Connaissance de soi-même, qui sont dans le père Rodriguez; et les deux premiers chapitres du Combat spirituel , de la Défiance de soi-même et de la Confiance en Dieu. Enfin voilà, mes chères filles, comment nous ne pouvons rien de nousmême; mais Dieu peut tout en nous. Disons avec saint Paul : Je puis tout en celui qui me conforte. Confions-nous en Dieu , car il n'y a rien qui attire tant son esprit dans une àme, que la confiance qu'elle a en lui.
Ma Mère , faut-il chercher l'occasion de se faire mépriser? — Non, ma fille, ce n'est pas là notre esprit; mais il faut bien recevoir les occasions qui se présentent, et, lorsque nous n'en avons pas, il en faut faire des actes intérieurs, disant en soimême, que l'on n'est que vileté et misère, et s'anéantir devant Dieu. Vous me dites encore que lorsqu'on vous méprise ou humilie, vous le ressentez vivement, encore que vous ayez bien la volonté de l'aimer.
Ma Mère, cette volonté est-elle bonne ? — 0 Jésus ! Oui , ma fille, cela nous a tant été enseigné par notre Bienheureux Père, que toutes nos répugnances et nos sentiments ne nous peuvent nuire, pourvu que nous ne fassions rien ensuite, et que, quant k la volonté, nous acceptions de bon cœur le mépris, croyant
que nous le méritons bien ; ce sont là les vrais actes de vertus. Il faut encore dire ceci : c'est qu'il ne faut pas regarder les Sœurs dans leur néant, mais dans leurs vertus et les dons que Dieu a mis en elles, les regardant dans le Cœur de Dieu et voir son image en elles, et nous tenir au-dessous et aux pieds de toutes et nous mépriser nous-même. Je vais dire les pratiques : Soyez serviables, grandement condescendantes; préférez la volonté de vos Sœurs à la vôtre ; si vous ne vous estimez rien , vous serez bien aises de vous soumettre à elles et de suivre leurs volontés.
Or sus , mes chères filles , vous souviendrez-vous bien de ce que je vous ai dit, et le direz-vous bien aux autres? — Oui, nous ne sommes rien, ne valons rien, et ne sommes qu'un vrai néant ! Dites-vous souvent les unes aux autres : ma Sœur, je vous donne la joie de ce que je ne vaux rien, ni vous aussi. Mais il faut encore redire ceci : il ne faut pas regarder en nos Sœurs leur néant, mais leurs vertus et ce qui est de bon en elles ; il les faut regarder dans le Cœur de Dieu , et regarder l'image de Dieu en nos Sœurs.
Vous demandez à qui les novices se doivent adresser pour demander congé aux assemblées de la communauté, quand la directrice n'y est pas, si c'est à l'assistante de la communauté? A celle du noviciat, ma fille, car la directrice qui voudra savoir où est sa novice, ne la demandera pas à l'assistante de la communauté, mais oui bien à l'assistante et surveillante du noviciat. Elles doivent lever la vue au chœur, au réfectoire et autres lieux où la communauté est assemblée, pour surveiller les novices.
Vous dites encore, si l'on peut bien parler de choses bonnes que l'on vous dit au noviciat? Hé! oui, je n'aime pas que l'on soit si secrète, pourvu que l'on ne dise rien des coulpes et avertissements, ni rien qui puisse malédifier.
SUR LA CONFIANCE QUE NOUS DEVONS AVOIR EN l'iNFINIE SAGESSE, BONTÉ ET TOUTE-PUISSANCE DE DIEU.
Mes chères filles, je vous ai dit dernièrement que vous deviez vous défier de vous-même, et les moyens et les causes pourquoi vous devez vous en défier. Maintenant, il faut passer plus outre et nous confier pleinement en la bonté de Dieu pour toutes choses. Vous désirez peut-être s ivoir le fondement sur lequel nous devons appuyer notre confiance en Dieu, le voici en trois points : premièrement, c'est qu'il est tout sage ; secondement, il est tout bon; troisièmement, il est tout-puissant; donc il sait tout ce qu'il nous faut pour l'âme et pour le corps. Il est tout bon, et la bonté même ; ce qu'il nous témoigne en ce qu'il a fait pour nous. Il est tout-puissant pour nous donner ce qu'il voit nous être nécessaire. Voilà donc, mes chères Sœurs, sur quoi nous devons établir notre confiance, c'est en Dieu, et non pas en nous-même ; car, dites-moi, si vous aviez à passer quelque grosse rivière, et qu'il n'y eût qu'une planche toute pourrie, si vous vous fieriez sur icelle pour la passer? Non certes, vous craindriez de vous noyer; eh bien, nous ne sommes qu'une méchante planche pourrie et qu'un faible roseau; il ne nous faut pas appuyer sur nous.
Savez-vous d'où vient que plusieurs se troublent de se voir tombés en de grosses fautes et imperfections? C'est parce qu'ils ne sont pas fondés sur la connaissance d'eux-mêmes ; car se doit-on étonner de voir que la misère soit misérable, l'infirmitJ, infirme, et la faiblesse tomber par terre? Mais quand nous sommes tombées, faisons comme les enfants qui vont de tout à
leur mère nourrice; s'ils tombent, ils la regardent; s'ils trouvent quelques bûches et chose semblable, ils la lui portent; si on leur fait peur, si on les contrarie , ils se jettent entre ses bras. Faisons- en de même, mes très- chères filles, allons de tout à Dieu avec humilité.
Si nous sommes travaillées de quelques peines et tentations, recourons promptement à Lui, réclamons son secours, et il nous aidera; avons-nous quelques difficultés, jetons-nous entre ses bras et il nous consolera; et tant pour les choses extérieures que pour les intérieures, réclamons le secours de notre Père céleste et nous jetons sans réserve entre ses bras, et il nous assistera et fortifiera selon notre besoin , par exemple : si l'on vous apprend à faire l'oraison et que vous ne le sachiez comprendre, allez-vous-en à Dieu avec confiance, et il vous illuminera et inspirera. Vous donne-t-on quelque charge difficile? faites-en de même, et dites comme notre Bienheureux Père à son prédécesseur, Monseigneur de Granier, quand il lui commanda d'aller au Chablais, Ternier et Gaillard, convertir ces peuples. 11 était fort jeune, il avait sujet de s'excuser, mais il ne dit autre chose, sinon : «A votre parole je jetterai les filets. » Ainsi en devons-nous faire, disant à Notre-Seigneur que sur sa parole nous commencerons à faire tout notre possible pour nous bien acquitter de notre charge, considérant que de nous-même nous ne pouvons rien , mais qu'en lui nous pouvons toutes choses. Et celles qui ne sentent pas cette confiance ne doivent pas laisser d'en faire les actes sans s'arrêter aux sentiments, car nous ne devons pas vivre selon nos sentiments , mais selon la foi et la raison; et enfin, mes filles, il faut être fort généreuses et jeter notre confiance en Dieu.
Il n'y a rien qui attire tant sa miséricorde sur nous que quand on recourt à sa bonté avec humilité, pour toutes choses.
L'on s'en va bien à Dieu , dites-vous , mais notre esprit s'en distrait incontinent. Tant que nous serons en cette vie, nous ne
pouvons pas avoir une continuelle attention à Dieu; mais, quand vous trouverez votre esprit dissipé, il faut retournera Dieu, disant : Seigneur, vous voyez ma misère. L'on voit quelquefois des personnes avoir toute leur attention à leur ouvrage ou à leur charge, à leur quenouille, etc. Oh! il faut avoir soin de retourner souvent son esprit à Dieu. Bref, je voudrais que nous fussions fort familières avec Dieu, et que nous allassions en toutes choses à Lui, comme font les petits enfants vers leur mère. Mes chères filles, je voudrais que nous fussions dans la pratique des vertus, ainsi qu'en toute autre occasion, que nous eussions toujours recours à Dieu , en réclamant son assistance. Le Psalmiste dit : Fais bien et espère en Dieu. Il ne dit pas : Fais mal ; or, nous qui voulons bien faire, espérons en sa bonté et il nous assistera; et les pécheurs qui se veulent convertir doivent espérer en sa bonté et miséricorde, car il ne rejette personne.
Vous demandez si, lorsqu'on vous a commandé quelque chose que vous ne savez pas faire, si vous devez laisser de vous le faire montrer, sous le prétexte de vous confier en Dieu? Non pas, ma fille, ce serait tenter Dieu; car nous ne devons pas attendre qu'il fasse des miracles pour nous pendant que nous pouvons avoir des secours humains; si je puis aller au chœur sur mes ïambes, pourquoi voudrais-je que Dieu fit un miracle et m'y portât? Quand tous les secours humains nous manquent et que nous nous confions en Dieu, alors il fera plutôt des miracles que de manquer de nous assister, comme il fit, arrêtant le soleil et fendant la mer; et même il en a fait en notre Ordre; car, au commencement, nous ne savions de quoi vivre et Dieu y pourvut admirablement. Il en fit de même en plusieurs de nos maisons. Or, dites-moi, si l'on vous avait dit, de quelque personne, que vous eussiez recours à elle en toutes vos nécessités, et qu'assurément elle vous donnerait tout ce que vous auriez besoin, n'iriez-vous pas à elle en toute confiance? Dieu en est de même envers nous, car il a dit : Demandez, et il vous sera ii. 34
donné; heurtez, et l'on vous ouvrira. Demandez-lui bien toutes vos nécessités, avec confiance, et il vous donnera sans remise.
J'ai gardé trois ou quatre jours cette pensée : je considérais que notre bon Seigneur a bien permis que, dès le temps même des Apôtres, il y a toujours eu des hérésies, et il souffrait que l'on adorât des chiens, des chats et autres sortes d'idoles comme si c'étaient de vrais dieux- et je considérais que nous, chétives autres ; nous voulons que l'on nous estime, et sommes fâchées si on ne fait pas plus d'état de nous que des autres; et néanmoins, nous voyons que le Fils de Dieu a souffert tant de mépris ! Il se faut mettre, à bon escient, à travailler pour faire ce que Dieu désire de nous, car il a dit qu'e/ examinera Israël la lanterne à la main, c'est-à-dire les personnes les plus justes. Pensez donc ce qu'il ne fera pas aux pécheurs et à tout son peuple?
Il se faut bien ressouvenir de ce mot, qu'il faut que l'on fasse les avertissements avec charité et pour profiter aux Sœurs, et que celle qui est avertie tâche non-seulement de l'écouter sans réplique ni excuse, mais il faut encore qu'elle s'accuse intérieurement en faisant avouer son manquement à son jugement, et qu'incontinent elle fasse de bonnes résolutions efficaces de se corriger de ce dont on l'avertit, et doit savoir bon gré et aimer les Sœurs qui lui ont fait la charité. 0 certes! ce n'est pas le tout que d'avoir la volonté bonne, de pratiquer ce que l'on nous dit; il faut faire des œuvres, autrement nous en recevrons de la confusion et répondrons devant Dieu. Ce n'est pas que je veuille que vous ne fassiez point de faute, car je sais bien qu'il ne se peut; mais au moins humilions-nous-en devant Dieu; faisonsnous souvent la demande que se faisait saint Bernard, lequel se disait : Bernard, pourquoi cs~tu venu en religion? Ainsi disant, nous verrons que notre intention doit avoir été de nous unir à Dieu plus fortement par l'exacte observance de nos règles.
Enfin, mes chères filles, Notre-Seignenr a dit : Cherchez premièrement le royaume de Dieu et sa justice, et il vous sera donné toutes choses nécessaires; car il a plus soin de nous qu'une mère n'a pas de son petit enfant.
Il faut qu'une âme qui a la tentation qu'elle sera du nombre des damnés dise à Notre-Seigneur : Mon Dieu, il est vrai que je mérite de l'être, mais je ne laisserai pas d'espérer en vous et de faire tout mon possible pour m'acquilter de mon devoir; et puis je me résigne à tout ce qu'il vous plaira ordonner et faire de moi. C'est aussi un bon moyen que de découvrir ses tentations à ceux qui ont charge de nous; car la première chose que fait le malin esprit, c'est de nous empêcher de dire ses tentations et de nous donner de beaux prétextes en apparence, comme : il les faut souffrir sans le faire connaître; ou tel autre : parce qu'il a plus de puissance sur nous [l'ennemi] quand nous les tenons secrètes. Il se rencontre quantité d'âmes, lesquelles, après s'être découvertes de leurs peines , s'en trouvent quittes. Quand nous avons donc quelque chose qui nous trouble et fait de lapeine, illa faut aller dire simplement; mais si la chose est légère et que nous la puissions souffrir sans le dire, il le faut remettre jusqu'à ce que nous rendions compte, s'il se peut, facilement.
Grâce à Dieu, nous sommes toutes de bonnes filles et qui avons de bons désirs ; il ne faut que nous mettre en la pratique.
SUR LA MÉFIANCE DE SOI-MÊME, LA CONFIANCE EN DIEU, LA MORTIFICATION ET LA FIDÉLITÉ A L'ORAISON.
Je vous ai parlé, mes chères Sœurs, du fondement que nous devons jeter pour notre édifice spirituel, qui est de la méfiance
532 OEUVRES DE SAINTE CHAiYTAL.
de nous-même et de la confiance en Dieu. Or, il faut maintenant venir à la pratique , car nous ne saurions acquérir la perfection sans ces deux points : la fidélité à l'oraison, et la mortification en tout ce qui met obstacle à l'observance de nos règles, ou qui n'est point conforme à la volonté de Dieu, qui nous est signifiée par icelles et par nos supérieurs, comme, par exemple : vous auriez bien envie de faire quelque chose quand la cloche sonne, il faut partir promptement et tout quitter; on sonne le réveil et vous voudriez dormir, mortifiez cette inclination; vous auriez envie de lever les yeux, et la constitution le défend, mortifiezvous en cela; mortifiez encore l'inclination de parler sèchement aux Sœurs, et ainsi de toutes les autres choses, car je ne veux point commander de mortifications au delà des règles.
11 faut encore embrasser la mortification qui se trouve en la volonté de Dieu , qui nous est signifiée par nos supérieurs , et aussi celle du bon plaisir qui nous est signifiée par les événements : comme si vous tombiez malade, il vous faudrait prendre des médecines, recevez cette mortification; ou bien : il pleut, il fait chaud ou mauvais temps, et vous désireriez de vous aller promener, mortifiez cette inclination en ces rencontres : voilà, mes chères filles, la mortification que Dieu désire de vous. L'on vous vient dire la mort de quelqu'un de vos parents ou amis, allez-vous-en à Dieu, et unissez votre volonté à la sienne, et renoncez ainsi à la vôtre en toute rencontre et tout événement. Je vous assure que cette mortification nous est tellement nécessaire, que, sans elle, nous ne saurions arriver à la perfection de notre sainte vocation. Y en a-t-il quelqu'une parmi vous qui croie d'y pouvoir arriver sans cela? Qu'elle le dise. Non certes. Le Fils de Dieu, qui n'en avait nul besoin [de mortification], t'a bien voulu pratiquer, comme il nous l'enseigne au Jardin des Olives, suant le sang et l'eau. Yen a-t-il parmi vous, qui, pour vaincre ses passions, ait sué l'eau? car, pour le sang, cela n'est pas pour nous. Oui, il y a des âmes qui ont leurs passions si
fortes qu'elles sont toutes en eau, de la violence qu'elles se font pour les surmonter; mais celles-là ne sont pas même parmi nous autres; car nos Sœurs sont si bonnes qu'elles ne les ont pas si fortes, et encore qu'il y en aurait quelqu'une, je ne l'en estimerais pas moins, pourvu qu'elle fut bien fidèle à les vaincre et mortifier.
Non, non, ma fille, je ne vous demande point d'autres mortifications que celles qui sont en la règle, car je ne veux pas apporter plus de haire et de discipline que nous n'en avons. Or sus, ne pratiquerons-nous pas bien ce que nous venons de dire? avons-nous bien bon courage pour l'entreprendre? S'il vous donne quelque doute, vous me feriez plaisir de me le dire, j'espère en Dieu d'y satisfaire. lime semble cependant que cela est tout clair, il ne faut que le bien pratiquer. Ne me le promettezvous pas? « Oui, ma Mère, nous le ferons bien, s'il plaît à Dieu. » — Je vous en demanderai compte au jour du jugement... Notre maîtresse, qu'il y aura de plaisir de voir nos Soeurs qui seront si mortifiées et si recueillies !
Il faut passer au second point qui est de l'oraison, car la mortification sans l'oraison est bien difficile, et i'oraison sans la mortification est bien dangereuse. Je n'ai jamais aimé la multiplicité; je voudrais porter nos Sœurs à l'unité. Comme je disais hier, allons à Dieu de tout notre cœur; car enfin nous y irons tant qu'à la fin nous y serons portées. Apprivoisons-nous fort autour de Notre-Seigneur; faisons en sorte que notre vie soit une oraison continuelle : soit que nous allions par le monastère, soit que nous travaillions, que tout nous serve pour aller à Dieu, ainsi notre vie ne sera qu'une continuelle oraison.
Vous demandez si, pour aider cette continuelle oraison, il ne serait pas bon de n'en pas perdre de celles que la constitution permet? Oui, je vous assure, et je voudrais bien que nos Sœurs n'en perdissent pas un demi-quart d'heure, particulièrement celles qui n'ont rien à faire; et encore, quelque charge que l'on
ait, Ton peut avoir le temps, si Ton veut, de la faire; et, si Ton ne peut avoir demi-heure avant l'Office, faites-la un quart d'heure après. Vous demandez aussi si, lorsqu'on n'a pas pu faire l'oraison du matin, on la peut reprendre au silence? Oh! je vous assure, ma fille, que c'est la pénitence que je voudrais donner à celles qui la perdraient par leur faute. Oui, on peut encore employer, les fêtes, la demi-heure après Nom, en actions de grâces , encore que Ton ait fait demi-heure d'oraison devant l'Office, et demeurer une partie du silence dans le chœur, si l'on veut, pour y faire quelques prières vocales.
Vous dites encore, si, lorsque vous ne pouvez faire oraison, à cause des distractions, si vous ne feriez pas bien de lire, y trouvant plus de dévotion? Ma fille, portez un livre, lisez trois ou quatre lignes, arrêtez- vous là-dessus; et, quand vous vous sentirez distraite, lisez encore, et passez ainsi votre oraison. La première chose que nous devons faire à l'oraison, c'est de nous humilier devant Dieu, reconnaissant que nous sommes inutiles s'il ne nous occupe; et puis, comme que l'on y soit, n'importe, pourvu que l'on y soit fidèle, l'on y est assurément selon la volonté de Dieu ; quand nous ne pouvons rien faire, il nous faut, au moins, tenir en grande révérence, avec un maintien humble et dévot, car ce nous est toujours trop d'honneur d'être là, devant Dieu, et cette oraison d'humilité et de patience est quelquefois aussi bonne, pour le moins, que celle de consolation.
Or sus, mes chères filles, vous vous souviendrez de ces quatre points : 1° la méfiance de vous-même; 2° la confiance en Dieu; 3° la mortification; 4° la fidélité à l'oraison; les pratiquerons-nous bien? Nous y aurons de la difficulté; car, tant que nous serons eu cette vie, nous en aurons toujours; mais il la faut surmonter, car Notre -Seigneur a dit que : nul ne sera couronné s il ri a vaillamment combattu. Nous autres qui sommes obligées de tendre à la perfection, sous peine de péché mortel,
il faut bien que nous tendions à la sainteté de notre vocation, qui est l'union de notre âme avec Dieu, par la voie d'une exacte observance. Je voudrais avoir un pinceau , un burin , pour graver ces vertus dans le cœur de nos Sœurs avec mon propre sang; et s'il ne fallait qu'un de mes yeux, je l'arracherais de bon cœur; oui, je vous assure, mes chères filles. Amen. Dieu vous bénisse.
sur l'humilité, l'obéissance et l'oraison.
Ce noviciat fut tenu au moment du départ de notre sainte Mère pour un voyage. Après quelle eut demandé aux Sœurs novices si elles ne seraient pas abattues en perdant leur maîtresse, quelle venait leur ôter, elle leur demanda à toutes leurs résolutions et dit ensuite :
Or sus, mes très-chères filles, il nous faut embrasser courageusement la sainte humilité, car c'est de cette vertu que dépendent toutes les autres; c'est elle qui nous fait obéir, et nous ne sommes religieuses que par l'obéissance. Anciennement, le nom de religieuses voulait dire reliée ; qu'est-ce qui nous doit lier, qu'une parfaite obéissance, et l'exacte observance de nos règles? Si nous sommes bien humbles, nous serons bien obéissantes; car, la fille aînée de l'humilité, c'est l'obéissance; la condescendance est la cadette. Notre Fère saint François dit : u que ce n'est pas proprement obéir que de condescendre à ses égaux, mais c'est une espèce d'humilité. »
Voyez-vous, mes filles, une âme qui est bien humble, et qui
est tout abîmée dans son néant, se tient si basse et si petite devant Dieu et les yeux des créatures, qu'elle s'estime trop heureuse d'être employée aux offices les plus bas de la maison. Oh ! si nous pouvions une fois acquérir celte vertu, nous aurions bientôt toutes les autres; car, comme elle est la mère de toutes, elle n'enlre point en une âme sans être accompagnée de l'obéissance. C'est cette obéissance que je vous recommande, vous rendant si grandement promptes, que, soudain que l'on entend le son de la cloche, l'on ait le pied en l'air pour marcher. Oh Dieu! mes filles, les grandes vertus que celles-là! soyez bien obéissantes, afin qu'à mon retour je trouve nos novices des règles vivantes. Nous avons toutes bon courage de l'entreprendre; car, véritablement, nous ne serons jamais de vraies filles de la Visitation, si nous ne nous rendons exactes en l'observance.
Qui sont celles qui désirent les consolations à l'oraison, ou qui s'attendrissent quand elles ne les ont pas? Oh! il ne faut pas les chercher ni les désirer; mais les recevoir de bon cœur et avec actions de grâces quant elles arrivent, en tirer le profit que Dieu désire, et pour lequel il nous les envoie, qui est afin de nous donner toujours meilleur courage pour le servir.
Mes filles, mortifiez-vous bien ; soyez exactes à l'obéissance, bien condescendantes, et surtout bien fidèles à l'oraison et au recueillement ; faites force aspirations et élancements d'esprit en Dieu, et d'actes de soumission à sa volonté.
Il ne faut pas toujours être à genoux pour faire l'oraison ; mais, à l'imitation de sainte Catherine de Sienne, faire un petit oratoire dans son cœur, et, comme elle, y regarder Notre-Scigneur en tout. Aussi, quand nous faisons quelque chose, faisons-le purement pour plaire à Dieu, comme dit le Directoire; il le faut bien pratiquer.
Noire-Seigneur a dit en l'Evangile, et c'est un article de foi : Demandez, et il vous sera donné; frappez, et il vous sera ouvert;
cherchez, et vous trouverez. C'est une chose assurée que , si nous nous rendons fidèles à Dieu, nous aurons des consolations en l'oraison, toutefois, ce n'est pas en quoi consiste la perfection. Ne voyez-vous pas que, quand il y a du sucre en une viande, cela la gâte et la rend fade; le sucre, en l'oraison, engendre les petits vermisseaux de vaine gloire.
(Faite la semaine de Pâques)
SUR LES VERTUS A PRATIQUER POUR ÊTRE VRAIES RELIGIEUSES, ET SUR LE RECOURS CONTINUEL Qu'lL FAUT AVOIR A NOTRE- SEIGNEUR POUR VAINCRE LES TENTATIONS.
Après avoir demandé nos résolutions, cette digne Mère nous dit : Or sus, mes chères filles, êtes-vous bien ressuscitées? Vous avez été toute cette semaine en solitude; vous avez vu, en vos oraisons et méditations, et aux prédications que vous avez ouïes ce carême, les tourments que Notre-Seigneur a voulu endurer pour nous, tant intérieurement qu'extérieurement. Voyez-vous, mes chères filles, la grande violence que Noire-Seigneur se fit, au jardin des Olives, pour surmonter la nature humaine, et la faire unir à la volonté du Père éternel; il nous montre bien l'exemple de surmonter nos inclinations ; mais ce n'est pas pour nous faire endurer les opprobres, les humiliations, les mépris, les injures qu'il a voulu souffrir pour nous, car jamais nous n'aurons ces occasions. Mais, au moins, nous devons bien faire profit des humiliations, mortifications et anéantissements qui nous arrivent, tant de nos supérieures que d'autre part.
Enfin, voyez-vous, mes filles, nous ne sommes religieuses que par l'obéissance, car le premier fruit de l'humilité, c'est l'obéissance : la condescendance est sa fille cadelte. Mais ce n'est pas obéissance de condescendre à nos égaux, mais c'est une espèce d'humilité., Une âme qui est bien humble et qui s'est toute abîmée dans son néant, se tient si petite et basse devant les yeux de Dieu et ceux des créatures, qu'elle s'estime trop heureuse d'être employée aux offices les plus vils, abjects et pénibles de la maison. Si une fois nous pouvons acquérir cette vertu d'humilité, nous aurons aussi toutes les autres; car, comme elle est mère de toutes, elle n'entre point dans une âme sans être accompagnée de l'obéissance, qui est sa fille aînée. C'est ce que je vous recommande que cette obéissance, et la douce condescendance les unes envers les aiîlres. 0 Dieu! mes chères filles, que ce sont de grandes vertus que celles-là, car Notre-Seigneur dit qu'il n'est pas venu pour faire sa volonté, mais celle de son Père qui l'a envoyé. Soyons bien obéissantes et bien exactes à l'observance; car je veux qu'à mon retour toutes nos novices soient de vraies règles vivantes. N'avons-nous pas bon courage pour bien entreprendre? car, voyez-vous, l'observaace des règles est grandement agréable à Notre-Seigneur; quand vous les observerez bien, vous sere7 de vraies filles de la Visitation. Or sus, mes filles, ayez toutes bon courage !
Notre maîtresse, n'avons-nous pas de braves novices? Elles sont bien aussi braves que les vôtres de Grenoble; je les aime bien autant, pour le moins, et un peu plus, car elles sont miennes.
Qui est-ce qui a bien trouvé Notre-Seigneur par le sentiment? Oh! ce n'est pas ainsi qu'il faut le chercher, mais c'est avec le cœur et non pas avec le doigt. Qui est-ce qui les désire, les consolations à l'oraison, et qui est triste quand il ne les a pas? Vous dites que c'est vous, ma Sœur N. ; si vous me l'eussiez
dit, j'eusse un peu pleuré avec vous. Oh! il ne les faut pas chercher ni les désirer, mais les recevoir de bon cœur, avec actions de grâces, afin d'en retirer bon profit. Pourquoi pensez-vous que Notre-Seigneur nous les envoie, si ce n'est pour nous donner toujours meilleur courage de le servir. Mes chères filles, mortifiez-vous bien , soyez bien exactes à l'obéissance , bien condescendantes, fidèles au recueillement en faisant souvent des aspirations, des actes d'adoration, de dénuement, d'abandonnement de vous-même et de soumission à la volonté de Dieu. Il ne faut pas toujours être à genoux pour faire oraison : si nous faisons quelque chose, faisons-le purement pour Dieu, et pour lui plaire, comme dit le Directoire, il le faut bien pratiquer; car, voyez-vous, mes chères filles, c'est un article de foi, que ces paroles que Notre-Seigneur dit dans l'Evangile : Demandez, et il vous sera donné; frappez, et il vous sera ouvert; cherchez, et vous trouverez. C'est une chose assurée, si je ne me trompe, que nous aurions des consolations à l'oraison, si, véritablement, nous ne faisions rien que pour les yeux de Dieu; faisons-le, et nous aurons de grandes faveurs; Notre-Seigneur nous donnera sa grâce prévenante.
Qui est-ce qui craint bien la mortification, et qui s'étonne de la ressentir et d'avoir des répugnances? Oh! il ne s'en faut point étonner, mais quand nous avons des mortifications, ou que nous ressentons des répugnances, il se faut contenter de dire comme David : « Seigneur, je me suis tu, parce que c'est vous qui l'avez jait. » Il faut prendre notre peine et la porter au pied de la croix et se garder de ne rien faire ensuite. Remarquez cet exemple : les poussins, quand ils voient le milan, ils se retirent vite sous les ailes de leur mère; ils se cachent là. Faisons-en de même, quand nous sentons le milan de nos passions et inclinations ; portons vite cela aux pieds de Notre-Seigneur, et nous cachons sous les ailes de sa Providence, et nous tenir là comme ayant peur que l'on nous vienne prendre. Il nous
faut faire comme notre Bienheureux Père, qui me dit une fois qu'il avait pris les rênes de sa colère avec les deux mains.
Or, vous me demandez quand vous vous êtes surmontées, et qu'il vous en vient de la complaisance, comme il faut faire? Oh Dieu! mes chères filles, tranchez promptement la tête à cet ennemi de votre salut, en renvoyant à Dieu la gloire du peu de bien que vous avez fait. Saint Augustin ne dit-il pas : « L'orgueil fait des embûches aux bonnes œuvres même , afin quêtant faites elles périssent. » Quand donc nous voyons ces complaisances, ohî que nous devons nous humilier, et c'est bien alors que nous nous devons jeter en l'abîme de noire néant, reconnaissant notre misère, faiblesse et vileté. Hélas! de quoi pouvons-nous avoir de l'orgueil? Si nous avons de l'esprit, il ne faut qu'un trouble de cerveau pour nous le faire perdre; notre corps, nous ne nous le sommes pas fait : c'est Notre-Seigneur qui l'a fait et tout ce que nous sommes. Gardons-nous bien d'en prendre de la vanité, car Noire-Seigneur s'est réservé trois choses : la gloire, le jugement et la vengeance.
sur l'amour de dieu et du prochain, et l' attention a éviter
TOUTE CURIOSITÉ SUR LA CONDUITE d' AUTRUI.
Voilà, mes filles, c'est bien de dire ses coulpes, et je suis fort aise que vous vous accusiez bien; mais, je vous prie, faites le moins de fautes que vous pourrez, ayant une si grande affection de plaire à Dieu, que cela vous fasse craindre de lui déplaire. Aimez-le si fort que cela vous fasse fuir tout ce qui le pourrait fâcher. Quand on estime quelqu'un, on tâche de lui plaire le plus que l'on peut. Soyez tellement amoureuses à Dieu que jamais vous ne l'offensiez.
Notre maîtresse, nos filles sont certes bonnes; je le dis simplement devant elles; mais je veux qu'elles deviennent excellentes, qu'elles ne se contentent pas de ne point faire de mal, mais qu'elles fassent beaucoup de bien. Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'elles n'ont pas assez d'ardeur et de ferveur; et, c'est cela, mes filles, que je vous désire, et c'est à quoi il faut mettre la main. Que je voie, je vous prie, des cœurs tout enflammés de l'amour de Dieu. Mais , souvenezvous que nous ne saurions jamais atteindre à la perfection de la sainte dilection et union avec Dieu, que nous n'ayons aussi l'amour du prochain.
Saint Jean déclare que celui qui dit « qu'il aime Dieu, et n'aime pas son prochain, est un menteur. » Ainsi, mes filles, si nous n'avons pas l'amour cordial, ni la sainte dilection envers nos Sœurs, qui représentent l'image de Dieu, nous devons croire que nous n'avons pas du vrai amour de Dieu. Oh! mes chères filles, qu'il est bien vrai que l'âme qui tend à la vraie perfection, suit son chemin sans regarder par où vont les autres. Oui, la dévotion généreuse s'applique sincèrement à Dieu , et fidèlement à l'obéissance et à soi-même, sans regarder ce que font les autres; et, par cette voie, l'âme s'enrichit des vraies et saintes vertus, et des biens inestimables de la perfection qui la portent au ciel, ou, pour mieux dire, l'aident à s'y acheminer. Que si, au contraire, elle s'amuse à remarquer les actions et le chemin des autres, elle s'occupe inutilement, la bonne odeur s'évapore au dehors; car, il faut que, pour observer les autres, elle se dissipe, et perde l'attention qu'elle doit avoir à Dieu, et ainsi elle s'anéantit, se rend misérable sans vertu et esclave de la curiosité, d'autant que les esprits qui s'occupent autour des autres sont en perpétuelle action pour voir et pour savoir tout, et se mettent en grand danger d'offenser Dieu, et de tomber en des ambitions et jalousies qui leur nuiraient beaucoup, si elles n'y prennent garde.
(Faite en 1627) SUR LES DANGERS DE LA TIÉDEUR ET DES MAUVAISES HARITUDES.
Mes chères filles, nous sommes toutes venues au monastère pour servir Dieu et nous y perfectionner; mais, nous n'y travaillons pas assez. Notre-Seigneur est au fond de notre cœur qui nous y attend, et dit que ses délices sont d'être avec les enfants des hommes , et, nous le laissons là, sans nous exciter à son amour et au désir de sa présence , sans nous entretenir avec Lui. Certes, mes chères filles, je ne suis pas contente de vous voir toujours vivre avec tant de lâcheté et commettre tant de fautes. Ce n'est pas que je veuille dire que, tant que nous serons en cette vie, nous n'en commettions; mais, il faut que ce soit des fautes de pure faiblesse et fragilité. Autrefois, je voyais des noviciats qui me contentaient fort ; il n'y avait que des fautes de surprise et fragilité. Et, maintenant, je ne vois que des fautes de lâcheté; qui, suit son inclination; qui, fait sa volonté; qui, n'a pas le courage de se surmonter, que sais-je moi? Certes, mes chères filles , je ne sais pas si je deviens impatiente (ne vous bougez pas, j'aime mieux que vous abaissiez vos cœurs, et que vous fassiez profit de ce qu'on vous dit, que de faire tant de mystères), mais, il est vrai, ou je deviens impatiente, ou j'ai trop de zèle de votre perfection, ce qui est cause que je ne suis pas contente de voir si peu d'avancement parmi vous. Voulezvous demeurer ainsi? Certes, si cela est, vous nous donnerez bien de l'exercice les unes aux autres, et vous vous le donnerez les premières, et mon cœur en ressentirait une cuisante affliction.
S'il y en a quelqu'une qui n'ait pas le courage d'entreprendre, à bon escient , la perfection , et de sortir de sa lâcheté et tiédeur, je prie Dieu qu'il lui inspire de s'en retourner au monde, parce qu'elle ne vaudrait rien pour elle, ni pour la religion; car, pour moi, j'aimerais mieux être froide, femme séculière, que tiède religieuse; parce que Notre-Seigneur a dit : Je vomirai le tiède. Les froids , ce sont les séculiers qui sont en péché mortel; mais, à ceux-là, il ne faut qu'une bonne parole, une inspiration, ou entendre quelque bonne prédication pour les ramener au bon chemin; mais, les religieuses tièdes, elles croient être arrivées où elles le désirent, ce qui est cause qu'elles ne se mettent pas en peine de sortir de leur tépidité. Céans, l'on ne nous crie point, l'on ne nous va point après, pour voir ce que nous faisons; l'on ne fait que nous dire quelques paroles bien douces : votre maîtresse, votre supérieure, ne peuvent pas voir quel esprit vous portez à vos exercices, et si, quand vous allez au chœur, vous vous excitez à louer Dieu, comme marque votre Directoire, encore que l'on le puisse connaître sur le visage; pour moi, quand j'en regarde quelqu'une, je reconnais bien vite si elle est attentive à Dieu ou non. Oh! je vous prie, mes filles, faites un peu votre examen sur la manière dont vous failes vos exercices, car c'est un des principaux points pour vous avancer en votre voie.
Voyez encore comment vous vous exercez en la mortification, et si vous vous rendez fidèle au recueillement. L'on ne vous surcharge pas l'esprit d'une multitude d'exercices, vous n'avez à faire qu'à bien pratiquer ces deux points : la mortification et le recueillement. Voyez-vous, mes filles, nous ne sommes pas assez amoureuses de Dieu, et nous ne nous complaisons pas assez auprès do sa bonté qui daigne prendre ses délices en nos cœurs. Nous ne correspondons pas assez à sa grâce, ains, nous avons souvent notre esprit, l'une à son ouvrage, l'autre au feu quand elle se chauffe, etc. Eh! mon Dieu! devrions-nous jamais
manger sans penser à Notre -Seigneur et au festin éternel? Devrions-nous jamais nous chauffer sans nous souvenir de l'amour divin, tâchant d'en enflammer nos cœurs, afin qu'on nous voie aller toujours soupirant après la sainte éternité?
Nous voici proches de la sainte quarantaine, où nous verrons notre doux Sauveur, dans l'excès et ferveur de son amour, souffrir pour nous tant de travaux et de peines ; ne voulons-nous pas animer nos cœurs et entreprendre tout de bon notre amendement? Or sus! mes chères filles, Notre-Seigneur nous bénisse, allons-nous-en en paix.