SUITE DU MEME SUJET
J'ai remarqué que nos Sœurs s'arrêtent trop à de petites bagatelles et niaiseries, et à je ne sais pas quoi qui se rencontre en leur chemin, elles ne s'appliquent pas assez aux vertus solides, qui est de considérer pourquoi nous sommes venues en religion, qui doit être pour nous unir à Dieu, nous faisant souvent la demande que se faisait saint Bernard : Bernard, pourquoi es-tu venu en religion? et nous verrons que notre intention doit être de nous unir à Dieu par l'exacte observance de nos règles, et de tout ce qui concerne notre Institut.
0 mes filles! ce n'est pas une petite chose que de servir à Dieu, il faut beaucoup travailler pour cela toute notre vie, et elle sera bien employée.
Il faut être soigneusement fidèles à vous entretenir en de saintes pensées, en travaillant, et à bien employer le temps que l'on donne au noviciat pour vous former à une vraie vie inté-
rieure; car, plus tard, quand vous aurez des charges, vous regretterez bien le temps mal employé, auquel vous n'auriez pas pris de bonnes habitudes, surtout au saint recueillement. Gardez-vous bien d'être lâches, et de faire vos actions extérieures par coutume, ou négligeamment, d'autant que Notre- Seigneur a dit, qu'il vomira les iièdes , et qu'il aime mieux que l'on soit, ou froid, ou chaud, que tiède, c'est-à-dire ou tout bon ou tout mauvais, comme sont les séculiers; mais les religieux sont volontiers tièdes, parce qu'ils se contentent de ne pas faire de grands manquements, aussi n'en ont-ils pas les occasions comme eux. L'on doit avoir un grand soin de n'être pas de ce nombre, et de se rendre fidèle à se préparer à l'oraison, d'autant que qui néglige l'oraison, néglige la perfection , et l'on ne saurait être parfaite sans aimer l'oraison et la mortification
Soyez donc fort attentives, mes chères filles , de bien offrir à Dieu tout ce que vous ferez, le faisant purement pour lui plaire; et, ne s'en ressouvenant pas au commencement, il le faut faire aussitôt que l'on s'en aperçoit.
Je vous recommande aussi de bien lire nos Constitutions et de vous entretenir sur icelles quelque temps, en faisant votre ouvrage et en vous promenant, et que celles qui sont douillettes pensent un peu au vœu de pauvreté qu'elles ont fait ou veulent faire. Et aussi celles qui ont des ressentiments quand quelque chose leur manque, ou bien qui n'est pas comme elles désirent, et que celles qui ont des dégoûts ou répugnances à quelques obéissances, pensent et considèrent le vœu qu'elles ont fait, tf obéir promptement , franchement et simplement , et toutes les autres conditions qui sont marquées en la constitution, considérant mûrement si vous faites bien tout ce à quoi vous désirez vous engager.
Voyez aussi un peu si vous êtes bien respectueuses et cordiales parmi nos Sœurs, et prenez bien garde de ne pas négliii. 35
ger les petites choses, d'autant que qui néglige les petites choses tombe bientôt aux grandes, et ceux qui se rendent fidèles aux petites seront constitués sur beaucoup et sur de grandes choses.
SUR LE PROFIT QUE L'ON PEUT RETIRER ÛE SES FAUTES, ET AVEC QUEL ESPRIT DE FOI IL FAUT VOIR LA VOLONTÉ DE DIEU EN TOUT CE QUI ARRIVE.
Mes chères filles, tout notre bonheur consiste à tirer profit de toutes les occasions que la divine Providence nous présente, puisque c'est une vérité de foi que rien ne nous arrive que par son ordre, excepté le péché, car Dieu ne le veut pas; mais il le permet. Toutefois, sa bonté est si grande, qu'il donne moyen d'en tirer profit par l'humiliation que nous en recevons; et, en cela, la Providence se rend admirable à faire que le mal nous le puissions convertir en bien, si nous voulons. Mais tout le reste qui nous arrive, soit tentations, aridités, contradictions, répugnances , souffrances et occasions de pratiquer la vertu , tout cela, mes Sœurs, nous est présenté par l'ordre de la divine Providence, qui a prévu de toute éternité ces occasions, pour notre bonheur et avancement en son amour; c'est pourquoi nous les devons toutes recevoir de la main de Dieu, et regarder en chacune de ces choses la volonté divine, afin de nous conformer en cela à son bon plaisir, souffrant nos peines, non-seulement parce que telle est sa volonté, qui est bien !a plus digne intention que nous puissions donner à nos souffrances; mais encore n'aimant et ne regardant que la volonté de Dieu en icelle, ce qui est encore une plus pure intention.
Et en nos fautes et imperfections, comment pouvons-nous, dites-vous, y regarder la volonté de Dieu? Oui bien, mes chères filles, car nous y pouvons toujours voir sa volonté permissive, qui nous a laissé tomber en tels et tels manquements, afm que nous nous humiliions, que nous nous accusions et aimions notre abjection; et que, par ces pratiques, nous réparions nos fautes et en obtenions le pardon; ce que nous faisons bien souvent, même avant de les avoir confessées, quoiqu'il ne faut pas laisser de les confesser toujours pour cela; mais il ne faut pas beaucoup s'empresser à les chercher. Non, mes Sœurs, mettonsnous en la présence de Dieu, et, la première vue qu'il nous donnera, après nous être ainsi mises devant lui, arrêtons-nous-y, sans en rechercher davantage , car c'est toujours la meilleure; et c'est toujours l'amour-propre qui nous fait réfléchir pour voir si nous n'avons pas fait autrement, ce qui nous fait inquiéter, quand nous ne nous savons pas bien confesser de toutes nos fautes; car il semble que nous voudrions être si justes, que nous ne voudrions rien devoir à Notre-Seigneur, et nous pensons pouvoir ric-à-ric satisfaire à sa justice sans avoir besoin de sa miséricorde. Vraiment, il nous appartient bien! Oh! mes chères Sœurs, humilions-nous bien de cela, reconnaissant que ce n'est qu'orgueil et propre recherche de nous-même, bien qu'il soit couvert de quelque apparence; car il semble que ce désir soit de grande pureté; mais, en vérité, ce n'est qu'orgueil, et encore du plus fin et subtil qu'on en saurait guère rencontrer dans les âmes. C'est pourquoi gardons-nous bien de nous y laisser surprendre, et soyons simples, retranchant fidèlement toutes les réflexions que l'amour-propre nous suggère en telles occasions.
J'ai un grand désir que nos Sœurs soient bien simples, et qu'elles soient aussi bien fidèles à bien employer tous les moyens de perfection que la divine Providence leur présentera, quels qu'ils soient, sans en désirer ni rechercher d'autres, pour bonne apparence qu'ils puissent avoir.
Il y a des âmes quelquefois qui voudraient avoir des consolations à Poraison pour moyens de leur perfection; et néanmoins Dieu ne veut pas leur en donner; ains, au contraire, il permet qu'elles aient des sécheresses, des aridités, des impuissances et aveuglements, en sorte qu'elles ne savent pas même ce qu'elles y font. Eh bien! recherchons notre perfection dans ces ténèbres et obscurités, par l'humilité, patience et résignation au bon plaisir de Dieu qui nous les envoie , et ne désirons pas les lumières qu'il ne veut pas nous donner encore. Une autre voudrait bien avoir la tranquillité d'esprit, parce qu'il lui semble qu'elle ferait bien mieux ses exercices; et cependant Dieu permet qu'il lui arrive du trouble, de l'inquiétude, des distractions, tentations et autres peines; eh! que faut-il faire à cela? Chercher la paix au milieu de votre peine, tranquilliser votre esprit au milieu de vos inquiétudes en y regardant la volonté de Dieu et acquiesçant h son bon plaisir; par ce moyen , vous vous disposez à recevoir la tranquillité que vous désirez tant, et faisant ainsi de tout autre désir qui vous pourrait venir, pratiquant fidèlement le saint document de notre Père saint François de Sales, de ne rien refuser de ce que la Providence de Dieu nous présentera pour notre perfection, et ne pas désirer ce qu'elle ne voudra pas nous donner. Enfin, il faut être bonnes ménagères et faire tout valoir pour notre avancement, même nos propres défauts et imperfections, comme nous avons dit.
Je me souviens, à ce propos, de ce que disait la bonne Mère Louise, carmélite, que je crois être maintenant devant le bon Dieu : au commencement qu'elle fut à Dijon , elle trouvait que les filles de ce lieu qu'elle recevait étaient fort propres à bien prendre leur esprit, et elle disait : «J'aime tant les Dijonnaises, parce qu'elles sont tant bonnes praticiennes et qu'elles font si bien profit de tout. 5) Faisons-en de même, mes chères filles, devenons grandes praticiennes et faisons profit de tout; car en cela consiste notre bonheur et perfection. Je ne vous dis rien
de nouveau, car ce sont les instructions communes que Ton donne aux novices et les vérités que l'on tâche de graver bien avant dans leur esprit. Dieu nous fasse la grâce, à toutes, de les bien pratiquer, et sa bonté nous bénira.
INSTRUCTION XïV