LES PASSIONS INTÉRIEURES
Mes chères filles, vous voulez que je continue de vous parler sur l'article de la directrice. 0 Dieu! qu'il nous faut bien prendre à cœur cette pratique de la mortification de nos sens extérieurs, et encore plus de nos passions intérieures. Voilà bien de la besogne, mes chères filles; quelles sont celles qui la
feront bien, et qui désirent d'embrass r, à bon escient, cette pratique de la mortification de nos sens extérieurs, et encore plus de nos passions intérieures ? Oh ! que nous serons heureuses, si nous travaillons puissamment à ceci! Ne le voulonsnous pas bien faire?
Mortifions nos sens extérieurs : que notre vue soit pour l'ordinaire baissée, lorsque nous allons par le monastère , et quand nous parlons aux séculiers. Levons-la aussi quelquefois seulement pour les voir; mais que ce soit courtement et rarement. Tenons-la aussi baissée es autres lieux que la constitution nous marque, et la mortifions à ne pas lui laisser regarder les choses qu'elle désirera de voir par curiosité.
Mortifions notre ouïe pour ne pas entendre les nouvelles du monde, les devis inutiles, et autres choses que nous désirons de savoir par curiosité.
Mortifions notre langue, lui faisant faire le silence quand il est ordonné, l'empêchant de dire des paroles inutiles, sèches et mal gracieuses aux Sœurs, de s'excuser, dédire des paroles de plainte, de suffisance et semblables. Ohî qu'il la faut bien mortifier, cette langue! car il y a bien de quoi, et c'est l'un des sens qui nous fait faire le plus de mal. Il est bien difficile de ne point parler mal à propos, et de ne pas dire des paroles inutiles et inconsidérées, quand on parle beaucoup. Or donc, il faut mortifier la langue , pour parler bien à propos , pour se taire et parler quand il faut.
Mortifions le goût, en sorte que nous mangions tout simplement ce que l'on nous mettra devant, soit-il a noire goût ou non; et à même ordre qu'on nous le donne, sans tourner le plat ni l'assiette. Il faut rendre cet honneur à la parole de Notre- Seigneur, qui ordonne de manger ce que l'on nous présente, et au document de notre Bienheureux Père, qui nous a tant enseigné cette pratique, et qui l'enseigne tant en son livre de Philothée. Non, mes chères filles, il ne faut point chercher de
perfection hors de là, sous prétexte de se mortifier. Je n'approuve pas que Ton choisisse le pire, et ce qui est moins à son goût. Si Dieu nous veut donner aujourd'hui cette consolation, de nous présenter ce qui est le meilleur et à notre goût, il le faut recevoir simplement, pourvu que Ton soit également fidèle, une autre fois, à recevoir le pire, et ce que nous n'aimerons pas, quand il nous sera présenté.
Et, pour ce que vous dites, quand on donne deux portions, si l'on doit manger de toutes les deux? Pour moi, mes filles, j'approuverais fort que l'on mangeât celle que l'on a prise la première, entièrement si Ton peut, et, si elle ne nous suffit pas, que l'on mangeât encore de l'autre; car ce serait suivre plus exactement ce que Notre-Seigneur a ordonné. Certes, mes filles, cela serait bien odieux, que nous voulussions préférer notre goût aux paroles de Notre-Seigneur et à sa volonté, et que nous nous privions des grâces qu'il nous a préparées et des goûts spirituels , faute de nous surmonter pour un goût qui est aussitôt passé que îe morceau est avalé; il ne faut pas néanmoins le faire à l'intention de recevoir des goûts spirituels ; mais pour accomplir la volonté de Dieu ; car, il faut tout faire pour îe seul bon plaisir éternel, tendant et battant perpétuellement là, en tout ce que nous faisons; recevons donc toujours humblement et très-simplement ce qu'il nous enverra comme venant de sa main. Quand il nous présentera la consolation, prenons-la, et quand il nous enverra l'affliction et désolation, faisons-en de même, et ne pensons pas vouloir ni l'un ni l'autre, ni en faire aucun choix.
Pour le toucher, en quoi le mortifierons-nous? Quand on donnera des chemises bien étouppées [grossières et dures] , la chair sera mortifiée; de cela il faut être bien aise, le recevoir et le caresser de tout son cœur.
Oh! mes chères filles! quelles seront celles qui feront bien tout ce que nous venons de dire? Ne voulons-nous pas bien l'en-
treprendre? Certes, il faut avoir l'amour de Dieu pour bien laire tout ceci. Il me semble que nous ne l'aimons pas assez, j'en reviens toujours là ; car, si nous n'avons de l'amour, il n'y a moyen de se bien mortifier, ni de rien faire qui vaille; et, si nous n'avons de la fidélité à faire les choses qui nous sont ordonnées, nous n'avancerons pas à la perfection. Faisons-le donc, mes chères filles, car nous nous sommes données à Dieu pour cela, et nous en avons fait les vœux ; que donc celles qui les ont faits, et qui ont le voile noir, y pensent, et que celles qui ne l'ont pas encore, et qui prétendent à la sainte profession, le considèrent bien. Certes, mes chères filles, il faut s'évertuer, et que cette année soit remarquée belle en la mortification, autrement vous me ferez vieillir avant le temps. Or su?, c'est assez; je suis lasse; que l'on fasse les avertissements...
Pour Dieu , mes Sœurs, faisons attention de nous amender de nos fautes et imperfections. Quand nous sortons du noviciat, emportons chacune quelque chose pour faire notre profit : que l'une emporte de s'amender de tel et tel défaut, dont on l'aura avertie ; une autre , de pratiquer une telle vertu , de laquelle on a parlé ; une autre, d'être bien fidèle à suivre un tel et tel enseignement, que l'on a donné, ainsi des autres; et, je vous assure, que si nous faisons de la sorte, nous profiterons davantage que nous ne faisons, et Dieu nous donnera de grandes bénédictions et grâces particulières.
(Faite en 1631)
SUR CES PAROLES DE NOTRE-SEIGNEUR I « SI QUELQU'UN VEUT VENIR APRÈS MOI, QU'IL SE RENONCE LUI-MÊME, ETC. »
J'ai pensé, ce matin, à cette parole de Notre-Seigneur : Qui veut venir après moi et être parfait, quil renonce à soi-même, prenne sa croix et me suive. Voilà le fondement de toute la perfection chrétienne et religieuse.
Je voudrais bien savoir si ces filles savent ce que c'est que renoncer à soi-même? C'est renoncer à toutes les volontés de la chair, à toutes nos inclinations, désirs, contentements, satisfactions, recherches, goûts, plaisirs, humeurs, habitudes, propensions, aversions et répugnances, es choses rudes; enfin, renoncer en tout et partout à ce mauvais nous-même.
Ce renoncement, mes chères filles, est l'exercice auquel vous êtes, et auquel vous devez être en votre noviciat, si vous voulez commencer à suivre Noire-Seigneur : or, vous ne le pouvez suivre qu'en le laissant détruire, et détruisant vous-même, vos humeurs, passions et inclinations, bref, votre nature ; vous ne la pouvez laisser détruire qu'en vous renonçant vousmême, que par une forte volonté, généreuse et persévérante mortification de tout vous-même.
Il faut savoir qu'il faut seulement mortifier les inclinations imparfaites, ou es choses mauvaises, et non pas les bonnes, et celles qu'on a aux choses bonnes, par exemple : on me commande de faire un ouvrage, et mon inclination est à un autre, il faut mortifier cette inclination et l'assujettir à l'obéissance. Mais, l'on me donne un ouvrage auquel j'ai de l'inclination, il
ne faut pas, sous prétexte de mortifier son inclination, refuser cet ouvrage; mais je dois offrir à Dieu cette besogne, et dire : je la fais, non pour l'inclination que j'y ai, mais parce que l'obéissance me l'ordonne. Une fille a un grand amour à la solitude et au recueillement, il ne faut pas qu'elle mortifie cela, ni qu'elle se dissipe, suffit qu'elle ne veut de solitude que selon la volonté de Dieu, et qu'elle reçoive doucement les sujets de distractions et divertissements, quand l'obéissance le voudra. Mais, j'ai inclination à voir mes parents, à penser et parler du monde, à être ferme en mes opinions, et semblables; c'est cela, mes filles, qu'il faut mortifier sérieusement et courageusement, et toutes vos mauvaises inclinations, petites ou grandes. J'ai inclination à penser au monde (quoiqu'en vérité il n'y ait rien parmi les mondains qui ne soit périssable, méprisable, vil et abject, et l'objet des dédains d'un cœur noble et généreux qui désire un peu le ciel), je mortifierai en telle sorte, cette inclination, que, quand les pensées, que je ne peux pas empêcher, m'en viendront, je leur ferai un si mauvais traitement, je les regarderai d'un si mauvais œil, avec un mépris et rejet si absolu, que mon ennemi craindra de m'en présenter; que s'il continue, je les laisserai à la porte, et ne les regarderai pas seulement, sinon de temps en temps, par quelque acte de mépris, comme elles le méritent : voilà comme les cœurs vaillants et généreux se font la guerre à eux-mêmes.
J'ai une forte répugnance à ceci , n'importe, je l'étouffé pour suivre la raison; d'autre côté, j'ai une bonne inclination, trèsardente à cela, je lui mettrai courageusement le pied sur la gorge; j'ai un désir nonpareil de telle chose, cela ne veut rien dire; j'ai un autre meilleur désir, qui est de suivre en toutes choses la sainte obéissance, je ruinerai donc le premier désir, pour suivre le second. Si vous faites cela, mes chères filles, avec une sainte et absolue détermination, je vous promets que bientôt vous jouirez de la suave paix intérieure, qui vaut mieux
que tous les plaisirs de la terre , car c'est la paix de Dieu qui surpasse tout sentiment, et laquelle sa bonté donne aux vainqueurs.
Mais souvenez-vous de donner vos premiers coups fermement et fortement; autrement, vos ennemis se fortifieront de telle sorte, que vous n'en pourrez venir à bout, et vous demeurerez toute votre vie immortifiée, troublée, inquiétée, et sans paix en vous-même. 0 mes filles! mes filles! tuez hardiment vos ennemis, faites vaillamment mourir ce mauvais vous-même; il ne cherche que votre ruine, et, par sa mort, vous gagnerez la paix et la vie de votre âme.
Vous êtes venues céans avec intention de suivre IVotre-Seigneur : or sus, à la bonne heure, écoutez donc des oreilles de votre cœur, ce que ce divin Maître vous dit : Si vous voulez venir après moi, renoncez à vous-mêmes, prenez votre croix, qui sont tous les sujets de mortifications, petits et grands, que je vous présenterai, et que vous trouverez en l'observance, et ainsi suivez-moi, inclinez vos oreilles à la voix de mes inspirations; oubliez votre maison paternelle et tout votre peuple, et ainsi suivez-moi; servez-moi; aimez-moi; et apprenez, à mon école, que je suis oï un cœur humble et débonnaire.