ET SANS L'OBÉISSANCE
Mes très-chères filles, il faut que vous mettiez cette maxime bien avant dans vos esprits, que rien ne peut profiter à l'âme religieuse sans la soumission à l'obéissance. L'amour est vraiment ce qui donne le prix à nos œuvres, mais l'obéissance est la preuve du prix que valent nos œuvres , lesquelles ne sont prisables qu'autant qu'elles sont faites avec charité et obéissance.
Je vous assure, mes chères tilles, que quand même vous auriez le don des larmes, jusqu'à vous consumer à pleurer les péchés de votre prochain ; quand vous auriez le don de prophétie; quand vous seriez ravies et verriez les anges; quand vous seriez toujours récolligées et unies à Dieu , si vous n'êtes obéissantes et simples, tout ce que je viens de dire n'est
que tromperie de votre ennemi, et votre amour n'est qu'illusion; car Notre Sauveur a dit : Tous ceux qui me crieront, Seigneur, Seigneur, c'est-à-dire qui prient souvent, ri entreront pas au royaume des deux; mais seulement ceux qui feront la volonté de mon Père. Voyez comme ce bon Sauveur a mis la marque du vrai amour en l'obéissance : Si vous iri aimez, faites ce que je vous commande; en cela je connaîtrai que vous m'aimez. Et, en un autre lieu , il fait voir que la béatitude se donne à cause de l'obéissance : Vous serez bien heureux, dit-il, quand vous aurez fait tout ce que je vous ai enseigné, et que vous aurez accompli tous ces petits commandements. Mes chères filles, toutes ces choses sont vérités de l'Ecriture; la récompense se donne à proportion de l'amour, et l'obéissance est la preuve du vrai amour. Or, je désire grandement que vous aimiez souverainement cette pratique d'obéir en tout, se soumettre en tout, ne rien faire sans obéissance, et cela époinçonné de l'amour de votre Epoux.
Je ne veux point que vous pensiez qu'il faille faire de grandes choses pour montrer à Notre-Seigneur que vous l'aimez : non , mes filles, les grandes choses sont bonnes quand Dieu les offre; mais, nos petites, offrons-les à sa bonté avec un grand amour et grande soumission, et la récompense sera à l'égal de ces deux choses : amour et soumission.
Notre-Seigneur, dans aucun endroit de l'Ecriture, ne dit pas: Mon fils, donne-moi ta tête, tes bras , ta vie , mais seulement : Mon enfant, donne-moi ton cœur; qui a le cœur de l'homme a tout l'homme. Le cœur est le siège de l'amour; quand j'aurai ton cœur, j'asseierai mon amour dessus; et même je iogerai mon amour dedans, et puis tout le reste suivra en conséquence.
J'ai toujours lort estimé ce que saint Ignace dit à un frère qui balayait lâchement : « Pour qui faites- vous cela, mon trère? » lui dit-il. — u Pour Dieu, mon père. » — «Oh! mon frère, répondit le Saint, vous le faites pour quelque faquin de
boutique. Dieu est si grand Seigneur, qu'il serait hors de raison de lui offrir une chose faite si négligemment. » Remarquez, mes filles, comme ce grand Saint veut que tout, jusqu'aux moindres actions, soient faites nonrseulement par obéissance, mais encore avec un amour fervent. Quand on ne vous commanderait que de donner trois ou quatre coups de balai dans une chambre, ne laissez pas d'accepter amoureusement cela, et de le faire avec dilection, soin et ferveur; et ne pensez point que cela soit sans récompense, parce qu'il est petit; car écoutez ce que dit le Sauveur : 5/ vous donnez un verre d'eau froide en mon Nom, vous aurez la vie éternelle. Vrai Dieu, quelle bonté! qu'y a-t-il plus à notre commandement que de l'eau? Cela nous signifie que pour petite que soit la chose qu'on nous commande, dès que nous la faisons au nom de Notre-Seigneur, c'est à-dire pour son amour, pour lui plaire , il nous donne un degré de grâce dès cette vie et nous assigne un degré de gloire dans l'autre; et, par là, il nous montre l'incomparable profondeur de sa miséricorde, l'inconcevable hauteur de ses richesses et libéralités, donnant des choses si précieuses pour de si minces : qu'en pensez-vous, mes filles? un seul degré de grâce ne vaut-il pas plus que tout le monde? un seul degré de gloire, plus qu'on ne saurait dire? Saint Paul dit que ces choses célestes sont au-dessus de tout ce que l'homme peut penser. ïl ne fau! point travailler pour la récompense, mais pour l'amour de Notre-Seigneur, purement et simplement; néanmoins, il faut quelquefois considérer ce que je viens de dire pour en bénir Notre-Seigneur.
Retenez bien ce premier point, cheminez toute votre vie avec ces deux pieds : l'amour et l'obéissance, soit aux règles, coutumes ou ordonnances de vos supérieures ou directrices, et croyez assurément que ce que vous faites sans cette intention d'obéir et plaire à Dieu ne vous peut profiter de rien pour l'éternité, ainsi qu'il fut assuré à ceux qui dirent : Nous avons
chassé les démons en votre Nom, auxquels Notre-Seigneur répondit : Retirez-vous de moi, ouvriers d'iniquité, je ne vous connais point. Je ne veux cependant pas dire, mes filles, que vous bandiez votre esprit pour dire à chaque pas : je fais ceci pour Dieu; mais il faut, outre l'offrande générale du matin , avoir encore la virtuelle et l'actuelle es choses principales.
La seconde chose que je désire vous voir pratiquer, c'est l'amour du prochain. Ayez ces trois choses : l'affection à l'aimer et honorer, la promptitude à le servir et secourir en ses besoins, et le doux support qui vous fasse prendre garde à ne jamais vous ombrager de ses fautes ni d'en concevoir de la mésestime ; gardez-vous-en bien, mes filles, et croyez que nous sommes tous fragiles. Votre Sœur choppe maintenant, supportez-la doucement et priez pour elle; cela n'est rien, ce sont des fruits de cette misérable vie où chacun à son tour fait quelques fautes; maintenant ma Sœur, et tantôt moi; et ainsi n'ouvrez jamais votre cœur à la mésestime du prochain; mais d'une cordiale affection aimez-le constamment et parfaitement. Notre- Seigneur n'a jamais dit : Aimez vos prochains qui sont parfaits ou ceux qui ne font pas de fautes , car il savait bien, ce bon Sauveur, que peu de mortels sont parfaits, et que point ne sont exempts de quelques fautes; c'est pourquoi il a dit indifféremment : Aimez-vous les uns les autres comme je vous ai aimés.
Je désire en troisième lieu, mes filles, que vous vous affectionniez grandement à la pratique de ce document : Ne demandez rien, ne refusez rien; ayant obtenu de notre Sauveur la grâce de la vocation religieuse, ne demandez rien, ne refusez rien de tout ce qui se trouve en icelle; mais tenez votre cœur dans une sainte abnégation de tout ce qui se trouve çà-bas. L'àme vraiment indifférente ne demande pas seulement sa propre perfection, ains , d'une douce et constante fidélité, elle em-
ploie les occasions que Notre-Seigneur lui présente pour le servir et lui laisse le soin du surplus.
Lorsque l'on a des incommodités, il les faut exposer simplement à la supérieure ou à la maîtresse, puis ne rien demander ni refuser.
Quand nous avons quelques pensées orgueilleuses, il les faut traiter sévèrement et dire : Hé quoi, petit ver de terre, chétif avorton, tu n'es qu'un petit monceau d'ordure et tu veux lever la tête? Je te mettrai le pied dessus; tu crèveras ou tu t'approfondiras et t'humilieras.