‹ Œuvres diversesChapitre 14 sur 281 · ET RÉPONSES FAITES PAR LUI · texte numérisé non relu

ET RÉPONSES FAITES PAR LUI

AU NOM DE f JÉSUS ET MARIE.

Notre Sainte Mère Jeanne-Françoise de Chantal (parlant ici à son âme). Premièrement, tu dois demander à ton très-cher Seigneur s'il trouve à propos que tu renouvelles, tous les ans, en reconfirmation, tes vœux, ton abandonnement général et remise de toi-même entre les mains de Dieu ; qu'il spécifie particulièrement ce qu'il jugera qui te touche le plus, pour enfin faire cet abandonnement parfait et sans exception, en sorte que je puisse vraiment dire : Je vis, non pas moi, mais Jésus-Christ vit en moi. Que, pour parvenir là, ton bon Seigneur ne t'épargne point, et qu'il ne permette que tu fasses aucune réserve, ni de peu ni de prou.

Qu'il te marque les exercices et pratiques journalières requises pour cela, afin qu'en vérité et réellement l'abandonnement soit parfait.

Réponse de saint François de Sales. Je réponds, au nom de

1 L'original est conservé par les héritiers de madame la marquise de Barol, née Colbert.

Notre-Seigneur et de Notre-Dame, qu'il sera bon, ma trèschère fille, que toutes les années vous fassiez le renouvellement proposé, et que vous rafraîchissiez le parfait abandonnement de vous-même entre les mains cle Dieu.

Pour cela, je ne vous épargnerai point, et vous vous retrancherez les paroles superflues, qui regardent l'amour, quoique juste, de toutes les créatures, notamment des parents, maison, pays, et surtout du père; et, tant qu'il se pourra, les longues pensées de toutes ces choses-là, sinon es occasions esquelles le devoir oblige d'ordonner ou procurer les affaires requises, afin de parfaitement pratiquer cette parole : « Ois, ma fille, et entends , et penche ton oreille; oublie ton peuple et la maison de ton père. » Devant dîner, devant souper, examinez si, selon vos actions du temps précédé, vous pouvez dire sincèrement : « Je vis , moiy mais non pas moi, ains Jésus-Christ vit en moi. »

Question. Si l'âme étant ainsi remise ne se doit pas, tant qu'il sera possible, oublier de toutes choses pour le continuel souvenir de Dieu, et, en lui seul se reposer, par une vraie et entière confiance?

Réponse. Oui, vous devez tout ouoner ce qui n'est pas de Dieu et pour Dieu, et demeurer totalement en paix sous la conduite de Dieu.

Question. Si l'âme ne doit pas, spécialement en l'oraison, s'essayer d'arrêter toutes sortes de discours, industrie, réplique, curiosité et semblables ; et, au lieu de regarder ce qu'elle a fait, regarder Dieu, et ainsi simplifier son esprit et le vider de tout, et de tout soin de soi-même?

Réponse. Il faut faire cet exercice hors de l'oraison comme en l'oraison.

Question. [Si] demeurant en cette simple vue de Dieu et de son néant, tout abandonnée à sa sainte volonté, dans les effets de laquelle il faut demeurer contente et tranquille, sans se remuer nullement pour faire des actes de l'entendement ni de la volonté. Je dis même qu'en la pratique des vertus et aux fautes et chutes, il ne faut bouger de là, ce me semble ; car Notre-Seigneur met en l'àme les sentiments qu'il faut, et l'éclairé là parfaitement; je dis pour tout, et mieux mille fois qu'elle ne pourrait être par tous ses discours et imaginations. Vous me direz : Pourquoi sortez-vous donc de là? 0 Dieu! c'est mon malheur et malgré moi; car l'expérience m'a appris que cela est fort nuisible; mais je ne suis pas maîtresse de mon esprit, lequel, sans mon congé, veut tout voir et ménager.

C'est pourquoi je demande encore, à mon très-cher Seigneur, l'aide de la sainte obédience pour arrêter ce misérable coureur, car, il m'est avis, qu'il craindra le commandement absolu.

Réponse. Puisque Notre-Seigneur, dès il y a si longtemps, vous a tirée à cette sorte d'oraison, vous ayant fait goûter les fruits tant désirables qui en proviennent, et fait connaître les nuisances de la méthode contraire, demeurez ferme, et, avec la plus grande douceur que vous pourrez, ramenez votre esprit à cette unité et à cette simplicité de présence, et d'abandonnement en Dieu; et d'autant que votre esprit désire que j'emploie l'obéissance, je lui dis ainsi : Mon cher esprit, pourquoi voulezvous pratiquer la partie de Marthe en l'oraison, puisque Dieu vous fait entendre qu'il veut que vous exerciez celle de Marie? Je vous commande donc que simplement vous demeuriez ou en Dieu, ou près de Dieu, sans vous essayer d'y rien faire, et sans vous enquérir de lui de chose quelconque, sinon à mesure qu'il vous excitera. Ne retournez nullement sur vous-même, ains soyez là près de lui.

Question. Je retourne donc demander, à mon très-cher Père,

si l'àme, étant ainsi remise, ne doit pas demeurer toute reposée en son Dieu, lui laissant le soin de tout ce qui la regarde, tant intérieurement qu'extérieurement, et, demeurant comme vous dites, dans sa Providence et sa volonté, sans soin, sans attention, sans élection, sans désir quelconque, sinon que Notrc- Seigneur fasse en elle, d'elle, et par elle, sa très-sainte volonté, sans aucun empêchement ni résistance de sa part? 0 Dieu! qui me donnera cette grâce que seule je vous demande, sinon vous, bon Jésus, par les prières de votre bon serviteur?

Réponse. Dieu vous soit propice, ma très-chère fille! L'enfant qui est entre les bras de sa mère n'a besoin que de la laisser faire et de s'attacher à son col.

Question. Si Notre-Seigneur n'a pas un soin tout particulier d'ordonner tout ce qui est requis et nécessaire à cette âme ainsi remise?

Réponse. Les personnes de cette condition lui sont chères comme la prunelle de son œil.

Question. Si elle ne doit pas recevoir toutes choses de sa main, je dis tout, jusqu'aux moindres petites, et lui demander aussi conseil de tout?

Réponse. Pour cela, Dieu veut que nous soyons comme un petit enfant. Il faut seulement prendre garde de ne pas faire des attentions superflues, s'enquérant de la volonté de Dieu en toutes particularités des actions menues, ordinaires et incondsiérées.

Question. Si ce ne sera pas un bon exercice de se rendre attentive, sans attention pénible, de demeurer tranquillement dans la volonté de Dieu, en tant de petites occasions qui nous contrarient et voudraient nous fâcher (car pour les grosses on

les voit de loin), comme d'être détournée de cette consolation, qui semble être utile ou nécessaire, être empêchée de faire une bonne action, une mortification, ceci ou cela, quel qu'il soit, qui semble être bon, et, au lieu, être divertie par des choses inutiles, et quelquefois dangereuses et mauvaises.

Réponse. Ne consentant point aux choses mauvaises, l'indifférence, pour le reste, doit être pratiquée en toutes rencontres, sous la conduite de la Providence de Dieu.

Question. Se rendre fidèle et prompte à l'onservance et obéissance des règles, quand le signe se fait. Il y a tant d'occasions de petites mortifications; cela surprend : au milieu d'un compte, de quelque action on a peine de se déprendre; il ne me faut plus faire que trois points pour achever l'ouvrage, une lettre à former, se chauffer un peu, que sais-je, moi?

Réponse. Oui, il est bon de ne s'attacher à rien tant qu'aux règles, de sorte que, s'il n'y a quelque signalée occasion, allez où la règle vous tire, et la rendez plus forte que tous ces menus attraits

Question. Se laisser gouverner aosoiument pour tout ce qui est du corps, recevant simplement tout ce qui nous est donné ou fait, bien, mal, incommodité ; accepter ce qui sera de trop, selon notre jugement, sans en rien dire, ni témoigner nulle sorte de désagrément; prendre les soulagements du dormir, reposer, chauffer, de l'exemption de quelque exercice pénible, ou de mortification, dire à la bonne foi ce que l'on peut faire : que si l'on insiste, céder sans rien dire. Ce point est grand et difficile pour moi.

Réponse. Il faut dire à la bonne foi ce que Ton sent, mais en telle sorte que cela n'ôte pas le courage de répliquer à ceux qui

ont soin de nous; au reste, de se rendre si parfaitement maniable, c'est ce que je désire bien fort de votre cœur

Question. Se porter avec grande douceur à la volonté des Sœurs et de toute autre, sitôt qu'on la connaîtra, encore que l'on pût facilement s'en détourner, et examiner : ceci est un peu difficile, et pour ne rien laisser à soi-même; car, combien de fois voudrait-on un peu de solitude, de repos, de temps pour soi? Cependant, on voit une Sœur qui s'approche, qui désirerait ce quart d'heure pour elle, une parole, une caresse, une visite, que sais-je?

Réponse. Il faut prendre le temps convenable pour soi, et, cela fait, regagner l'occasion de servir les désirs des Sœurs.

Question. Voilà ce qui m'est venu en vue, où il me semble que je pourrais m'exercer et me mortifier. Mon très-cher Seigneur l'approuvera, s'il le trouve à propos, et ordonnera ce qu'il lui plaira, et, mon Dieu m'aidant, je lui obéirai.

Réponse. Faites-le et vous vivrez. Amen.

Question. Je demande, pour l'honneur de Dieu, de l'aide pour m'humilier. Je pense à me rendre exacte à ne jamais rien dire, dont il me pût revenir quelque sorte de gloire ou d'estime.

Réponse. Sans doute, qui parle peu de soi-même fait extrêmement hien ; car, soit que nous en parlions en nous excusant, soit en nous accusant, soit en nous louant, soit en nous méprisant, nous verrons que toujours notre parole sert d'amorce à la vanité. Si donc quelque grande charité ne nous attire à parler de nous et de nos appartenances, nous nous en devons taire.

Le livre de Y Amour de Dieu, ma très-chère fille, est fait

particulièrement pour vous; c'est pourquoi vous pouvez, ains devez avec amour pratiquer les enseignements que vous y avez trouvés.

La grâce de Dieu soit avec notre esprit à jamais. Amen. Amen.

Question. Je ne veux oublier ceci, parce que souvent j'en ai été en peine. Tous les prédicateurs et les bons livres enseignent qu'il faut considérer et méditer les bénéfices de Notre- Seigneur, sa grandeur, notre rédemption, et, spécialement, quand la sainte Eglise nous les représente.

Cependant, l'âme qui est en l'état ci-dessus, voulant s'essayer de le faire, ne le peut en façon quelconque, dont souvent elle se peine beaucoup ; mais il me semble néanmoins qu'elle le fait en une manière fort excellente, qui est un simple ressouvenir ou représentation fort délicate du mystère, avec des affections fort douces et savoureuses. Monseigneur l'entendra mieux que je ne pourrais le dire : mais aussi quelquefois on se trouve durant la mémoire de ces bénéfices, ou en quelque occasion où il serait requis de discourir, comme quand on veut faire des confessions ou renouvellements, qu'il faut avoir de la contrition; et, cependant, l'âme demeure sans lumières, sèche et sans sentiments; ce qui donne grande peine.

j Réponse. Que l'âme s'arrête aux mystères, en la façon d'orai- } son que Notre-Seigneur lui a donnée; car les prédicateurs et ! livres spirituels ne l'entendent pas autrement. Et, quant à la \ contrition, elle est fort bonne, sèche et aride; car c'est une action de la partie supérieure, ains suprême de l'âme.

Non, mon Dieu, non que je n'aie plus de confiance en chose aucune qui se puisse vouloir pour moi; mais vous, mon Seigneur, veuillez de moi tout ce qu'il vous plaira de vouloir, car c'est ce que je veux, puisque tout mon bien est et consiste à vous contenter, et ne veuillez point me contenter, accomplissant ce que mon désir vous demande : mais, par votre Providence, pourvoyez aux moyens qui me sont nécessaires, afin que mon àme vous serve plus à votre goût que non pas au mien; ne me châtiez point, en me donnant ce que je désire, si votre amour, lequel vive en moi, ne le désire ainsi. Qu'ores ce moi meure, et qu'en moi vive un autre qui est plus que moi, afin que je le puisse servir; qu'il vive, lui; qu'il règne en moi, et que je sois son esclave et captive, et que mon âme ne serve point d'autre.

Savez-vous ce qu'est d'être vrais spirituels? c'est se rendre esclaves de Dieu, et, étant marqués de son fer et à sa mode, qui est la croix, il nous pourra vendre pour esclaves de 1 . . . le monde ainsi qu'il a..., puisque nous lui avons donné notre liberté, et, en cela, ne nous fera point de tort, beaucoup de grâce. Ainsi soit-il. Amen. Jésus.

Sainte Catherine ne voulait jamais d'elle ni mal ni bien, ni ne se voulait nommer ni en mal ni en bien, afin de ne rien estimer sa partie propre qui prend plaisir de s'ouïr nommer, et faisait soigneusement ce que Notre-Seigneur lui enseigna... « ne dit jamais : Je veux, ou, Je ne veux pas, mien, moi, mais toujours : notre; ne t'estime jamais, mais t'accuse toujours. » Elle disait qu'il était nécessaire que nous nous délaissions nousmêmes et remissions le soin de nous et de nos affaires à celui qui nous peut défendre de tous, et il fera ce que de nous-mêmes nous ne saurions faire. Pour ce, elle s'était entièrement abandonnée

1 On a suppléé par des points aux mots que l'on n'a pu lire, et qui avaient été altérés ou détruits par le temps. Un très-ancien manuscrit de nos Archives a permis de combler quelques lacunes.

QUESTIONS A N. lî. P. SAINT FRANÇOIS. 47

entre ses mains, où elle se voyait plus assurée, ayant posé et mis toute confiance en lui, et lui avait donné le gouvernement de soi, se couvrant et cachant sous le manteau de son soin et de sa Providence divine, que si elle se fût vue en toutes les félicités qu'on pourrait désirer.

0 bienheureuse Pâme, laquelle, par volonté, meurt à soimême en tout ! alors elle vit toute en son Dieu, ou même Dieu vit en elle. Nous ne devons jamais vouloir autre chose, sinon ce qui nous advient de moment en moment, recevant tout de la pure ordonnance et disposition divine, et, en tout, par volonté, nous unir à Dieu, nous exerçant néanmoins toujours au bien; car, autrement ce serait tenter Dieu, ne faisant ce que nous pouvons de notre part; et, ce qui n'est pas en notre pouvoir, le recevoir de Dieu.

Un entendement humilié voit, sent et goûte, et arrive bientôt à la... et dit à IVotre-Seigneur : Vous êtes mon intelligence, je saurai ce qu'il vous plaira que je sache; je ne me donnerai plus de peine à chercher, mais je demeurerai en paix avec votre intelligence.

Cette sainte âme 1 disait qu'elle ne voulait avoir aucune étincelle de désir pour aucune chose créée, mais qu'elle voulait tout laisser à la disposition divine. Elle reconnaissait que tout désir de perfection manquait à celui qui avait [quelques] désirs, parce que celui qui désire quelque chose, il n'a pas Dieu qui est tout. Quand Dieu trouve une âme qui ne se puisse mouvoir en soi-même, alors il y opère à sa mode. Cette sainte, pour ne point donner de peine aux autres, était duite à souffrir toute chose, ce qu'elle faisait sans murmure avec silence et extrême patience. Notre-Seigneur lui dit : Quisejîeen moi, n'a besoin de se soucier de soi, et ne doit douter de rien. Quand elle allait voir les malades, elle les consolait en peu de paroles humbles et dévotes.

1 Sainte Catherine de Sienne.

Page 1