NEUVIEME MEDITATION
PREMIER POINT
Bienheureux sont les pauvres d'esprit, car le Royaume des deux est à eux; malheureux donc sont les riches d'esprit qui
tiennent les choses de la terre dans leur affection; car la misère d'enfer est pour eux.
Vous avez voué la pauvreté, ô que vous êtes heureuse si vous l'observez, et que vous vous devez tenir honorée d'être en une si sainte compagnie! Notre-Seigneur, Notre-Dame, saint Joseph, furent pauvres; aimez donc cette sainte vertu, comme la chère amie de Jésus-Christ qui vécut et mourut avec la pauvreté.
DEUXIÈME POINT
Considérez, que pauvreté veut dire avoir besoin et manquer de plusieurs choses; voyez l'exemple du pauvre et divin Jésus : « Les renards, dit-il, ont des tannières es forêts , et les oiseaux « de Vair des nids ; mais le Fils de l'Homme ri a point eu où recc poser son chef. » O religieuses! qui avez fait vœu d'être pauvres avec Jésus-Christ, ne rougissez-vous point de honte, voulant avoir vos commodités à point nommé; et ne manquer de rien , vous qui devriez désirer et vous réjouir, si vous n'aviez pas même les choses nécessaires, qui devriez, dis-je, jubiler d'aise, si -avec votre Epoux vous n'aviez pas où reposer votre chef.
TROISIÈME POINT
Pesez sérieusement l'obligation de votre vœu; vous devez vivre non-seulement dans une parfaite abnégation des choses dont vous userez; mais encore dans une pauvreté entièrement dépouillée de toutes choses, selon vos saintes constitutions, par où vous devez remarquer que la religieuse s'abuse elle-même, et n'est point pauvre qui veut s'attacher au temps, au lieu, aux créatures, à l'estime, aux consolations; car de toutes ces choses elle fait sa richesse, et, partant, elle n'est pas dans la nudité de cœur et pauvreté d'esprit qu'elle professe.
Première affection. — Je vous rends grâce, Seigneur, de quoi votre bonté m'a mise en ce lieu où, entre vos Epouses,
cette parole tien et mien n'est point entendue qu'en ce seul sujet, où il fut permis à l'amante de dire : Mon Bien-aimé est tout mien : Ah! Seigneur! donnez-moi un vrai amour pour cette bien-aimée pauvreté avec toutes ses incommodités et disettes, défendez-moi de cette ambition qui ne règne que trop , de vouloir l'honneur d'être tenue pour pauvre, et avec cela avoir les commodités des richesses.
Deuxième affection. — Véritablement, mon Dieu, je devrais grandement m'humilier, vous voyant, Roi de toutes choses, n'avoir pas seulement où reposer votre chef, et me voir, moi chétif ver de terre, si bien pourvue de toutes mes nécessités, et que mon ingratitude passe jusqu'à ce point que je veux avoir au monastère, sainte maison des pauvres, les superfluités et toutes les commodités dont les mondains usent, que je n'eusse pas même eues au monde. 0 Seigneur! qui pour mon amour avez embrassé la pauvreté, je me jette à vos pieds pour me repentir de ce désordre.
Oui, Seigneur, je veux observer mon vœu avec toute fidélité; je chérirai et cacherai entre vous et moi les petites disettes qui m'arriveront 5 j'aimerai les choses viles et grossières, comme ce qui vraiment m'appartient; bref, je vous demande cette grâce que tous les jours de ma vie je sois comme une pauvre : en l'office, au travail, à la vie, au vêtir, en la maladie , en la santé et en tout.
Troisième affection. — Dieu de toute bonté, qui avez autrefois dit : « Je ne veux 'point que ceux qui me servent en mon « Temple aient dliéritage, car je veux être leur possession. » Eh! mon Seigneur! d'où vient que tant d'âmes religieuses ne vous possèdent pas, sinon parce qu'elles veulent posséder autre chose? Sus donc, mon âme, dépouillons-nous de tout. Arrière de moi biens et commodités du corps, arrière vaines consolations; sortez de mon cœur, affections superflues, car désor-
mais je veux vivre dans une totale nudité [du cœur] ; je veux rendre mes vœux à mon Dieu, qui est mon lot, mon partage et mon éternelle possession, dans laquelle je jouis [d'autant] moins, que plus je veux jouir d'autre chose.