DU BÉNÉFICE SINGULIER DE LA VOCATION RELIGIEUSE
PREMIER POINT
Considérez, que Salomon ayant regardé tout ce qui est sous le ciel proteste que tout n'est que vanité et affliction d'esprit; qu'est-ce donc que nous quittons pour Dieu, quand nous entrons en la vie religieuse? Certes, ce ne sont que des fantômes et apparences de bien, et si le Prophète assure que toutes choses sont comme si elles ri étaient point devant Dieu, si tout n'est rien,
ô Dieu! et qu'avons-nous quitlé en noire particulier? Et toutefois notre misère est si grande, et frappée d'un tel aveuglement, que nous nous persuadons d'avoir fait grande chose pour Dieu en quittant ces néants; et toutefois, ô Seigneur! c'est vous qui avez fait grande chose pour nous , en nous les faisant quitter.
DEUXIEME POINT
Considérez, que vous n'étiez pas capable de vous donner vous-même à une vocation si sainte; c'est Dieu qui vous y a appelée, par un amour incomparable, vous faisant contraindre sans violence de sortir de Sodome et d'entrer en son banquet. La vie religieuse n'est pas une vie naturelle, elle est au-dessus de la nature; il faut que la grâce la donne, et soit l'âme de cette vie.
TROISIEME POINT
Considérez, quelle reconnaissance vous devez avoir au divin Sauveur, qui a daigné, par l'entremise de sa très-sainte Mère, changer votre eau en vin, et vous rendre toute sienne. Demandez à Dieu une vive reconnaissance de cette grâce, car elle n'est pas moindre que la grâce même de la vocation. L'ingratitude des enfants d'Israël, retirés de la servitude d'Egypte en la solitude du désert, irrita si fort le Seigneur, qu'il les voulait tous exterminer.
Première affection. — O Seigneur, hé ! qu'est-ce que j'ai quitté en quittant le monde, qu'une pauvreté pleine de soucis, ou quelque chétive possession pleine d'inquiétude? J'ai quitté le trouble, l'angoisse, la dissension, les continuelles occasions de me perdre, et vous m'avez donné une vie douce, tranquille, pleine de sainte union, et fournie de mille moyens pour unir mon âme à vous. Hélas! ô mon Dieu! je confesse que vous avez beaucoup fait pour moi, et je n'ai rien fait pour vous,
entrant en cette vocation; je suis une servante inutile, mais plutôt ingrate si je ne fais ce pourquoi vous m'avez appelée à votre service.
Deuxième affection. — Que vous rendrai-je, mon Dieu, pour ce bienfait si précieux que vous m'avez départi? Je vous rendrai mes vœux par une ponctuelle observance devant tout votre peuple, c'est-à-dire, mon Roi, qu'avec votre grâce je vivrai en vraie religieuse, l'àme toujours élevée en vous, faisant continuelle violence à ma nature, me rendant amoureuse du mépris de moi-même, sans jamais blâmer ceux qui me blâmeront, ni sortir de l'étroite voie qui conduit à la vie. Ah! très-sainte Vierge, puisque c'est par votre moyen que j'ai cette grâce d'habiter en votre maison tous les jours de ma vie , eh ! faites par votre faveur que j'y vive en sorte que vous ne me déniiez pas la grâce d'être avouée votre fille.
Troisième affection. — - Seigneur, qui disiez autrefois: Quai-je pu fa ire pour Israël que je ne l'aie fait? hélas ! il me semble que cette parole s'adresse à mon âme. 0 religieuse malavisée! qu'est-ce que le Seigneur n'a pas fait pour vous, et vous ne lui rendez pas les reconnaissances dues? Hélas! vous devriez être toute joyeuse de vous voir hors d'Egypte, vous tenir amoureusement retirée, solitaire, fuyant tout ce qui sent le monde, et, au contraire, vous irritez l'Epoux, recherchant peut-être plutôt vos contentements et commodités , que si vous étiez encore au siècle. 0 mon Bien-aimé ! je confesse que je n'ai pas mérité de goûter votre douce manne, mais dorénavant, ha! je renonce à tout, je me déclare morte au monde, et bénis mille fois le jour que j'y mourus , pour vivre seulement à vous.