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SES QUATRE VERTUS CARDINALES

§ I. Sa prudence.

Le 29 du même mois de juillet, à sept heures du malin, elle a répondu au vingt-huitième article en ces termes :

Je dis que c'est chose véritable, que notre Bienheureux avait une prudence toute divine ; je crois qu'il ne se peut voir un homme plus circonspect ni plus avisé qu'il était en toutes ses paroles et actions. Il faisait toutes choses sagement, posément, et rien à la légère; on attribuait cela à la force de son jugement qui était véritablement, ainsi que chacun l'a reconnu, l'un des plus grands, solides et clairvoyants qu'on ait vus de son temps, capables de toutes sortes d'affaires. Il parlait avec une si grande sagesse, et ses paroles étaient si moelleuses et exprimantes ce qu'il voulait dire, que chacun était satisfait, ainsi que j'ai vu arriver, particulièrement deux fois, au logis de monseigneur l'archevêque de Bourges, qui avait invité ce Bienheureux à dîner avec plusieurs personnes doctes, ecclésiastiques et de justice ; ils s'entretenaient de discours fort relevés, et s'échauffaient à cela. Notre Bienheureux les écouta longuement; puis, en fort peu de paroles qu'il dit, chacun se lut et s'arrêta à son jugement.

Jamais ce Bienheureux ne faisait de reparties promptement, ni même il ne s'opposait au mal qu'avec mûre délibération, disant qu'il ne fallait point faire de fautes quand on s'opposait aux fautes. L'admirable règlement qu'il a fait en tout son dio-

cèse, sa conduite envers toutes sortes de personnes en une si grande variété d'affaires, sans que jamais j'aie su qu'aucune soit périe entre ses mains, sont une preuve sûre de sa prudence; aussi adressait-il toutes ses actions à la seule gloire de Dieu, sans aucune prétention, comme il m'a dit, que celle de l'honneur de le servir.

Ce Bienheureux haïssait la prudence mondaine, comme on a pu voir par les choses dites ci-dessus. Un religieux lui demanda une fois s'il serait permis d'éluder la prudence humaine, il lui répondit froidement et doucement : « Je ne suis guère amateur de la prudence humaine. »

Ce Bienheureux m'écrivit un jour : «Je ne laisserai jamais sor- » tir de mon esprit, Dieu aidant, cette maxime qu'il ne faut » nullement vivre selon la prudence humaine, ains selon la foi -a et l'Evangile; car cette prudence humaine est une véritable » niaiserie. Oh! Dieu, disait-il, nous en veuille à jamais dé- » fendre, et nous fasse continuellement vivre selon la direction » de l'esprit de l'Evangile, lequel est doux, simple, aimable, » qui rend le bien pour le mal î »

La grande pratique de la prudence de notre Bienheureux était en la simplicité d'une parfaite confiance, et totale dépendance de la providence de Dieu; et cela je le sais assurément, est vrai et notoire,

§ II. Sa justice.

Quant à la justice, je dis que c'est une vérité toute notoire, et que j'ai toujours crue et reconnue, que notre Bienheureux Prélat était juste envers Dieu, autant que notre condition mortelle le peut être. Il lui rapportait l'honneur de toutes choses, car jamais il ne s'attribuait rien; il était très-reconnaissant envers Dieu pour les bénéfices qu'il en recevait.

Il me dit une fois, parlant de la revue qu'il avait faite de sa conscience, laquelle il examinait plusieurs fois l'année, et par

quelques exercices spirituels extraordinaires, il remontait son cœur et renouvelait ses résolutions de servir Dieu toujours plus purement et saintement. Faisant donc cet exercice, il m'écrivait qu'il avait confiance de servir Dieu en justice et sainteté tous les jours de sa vie.

Il faisait toutes les choses qui regardaient le culte divin , avec très-grande majesté, révérence et dévotion; il parlait toujours de Dieu, des Saints et des choses sacrées, avec un respect et sentiment qui montraient assez combien était grande la révérence, la piété et l'amour qu'il avait à la divinité.

Il disait qu'il fallait toujours parler de Dieu comme de Dieu, qu'il ne fallait jamais prononcer le sacré nom de Jésus qu'avec révérence, et ne pouvait souffrir qu'on le nommât, ni en des écritures, ni en des occasions profanes et vaines; il reprenait de cela sérieusement, et ne voulait point que l'on dît : Il fait trop chaud ou trop froid, et semblables, [disant] que c'était désapprouver le gouvernement de la divine Providence.

J'ai reconnu que ce Bienheureux avait une dévotion générale aux Saints et pour tous les vrais serviteurs de Dieu, excepté qu'il révérait davantage la sainteté de ceux qui avaient été plus universels et qui avaient plus souffert et travaillé pour le prochain. Ce Bienheureux prêchait et parlait volontiers de leurs louanges et avec tant de rehaussement qu'il lui était possible, particulièrement de la très-Sainte Vierge, du prince des Apôtres et de saint Joseph, lequel il nommait fort souvent à sa messe. Il était fort dévot à ses Anges, aux deux saints Jean, saint Louis roi de France, saint Thomas d'Aquin, saint Bernard. Il était très-ardent et plein de ferveur extraordinaire, prêchant eu leur fête, ce qu'il faisait pour l'ordinaire. Il avait encore une spéciale dévotion à saint Charles Borromée; il alla exprès à Milan pour visiter ses reliques dont il reçut grande consolation. Il avait aussi une spéciale dévotion aux pénitents, à la Magdeleine , au bon larron, et à ceux qui avaient fort tra-

vaille pour l'Eglise, et qui s'étaient plus abandonnés à la divine Providence, comme saint François-Xavier.

Il portait un très-grand respect à l'Eçriture-Sainte, de laquelle il avait reçu une particulière intelligence, ainsi que j'ai déjà dit. Il dit à un sien aumônier qu'il tenait cela d'une très-spéciale grâce de Dieu.

Ce Bienheureux honorait toutes les cérémonies et ordonnances de la sainte Eglise, et s'y assujettissait, ainsi que plusieurs ont remarqué. Parlant une fois à l'aumônier d'un grand prélat, afin qu'il l'avertît de quelque petite cérémonie qu'il omettait en disant sa messe, il ajouta : « Il faut nous assujettir et obéir à ce qui nous est ordonné. »

Ce Bienheureux portait un respect non pareil au Saint-Siège apostolique, au Pape, aux cardinaux, évêques et autres officiers de l'Eglise, leur rendant à tous un respect extraordinaire ; et quand il en parlait, c'était avec tant d'honneur, que rien plus. J'ai ouï dire à des personnes dignes de foi et témoins oculaires, qu'une fois on apporta à notre Bienheureux certaines ordonnances du Pape, pour exiger quelque argent des bénéfices de son diocèse. Quelques ecclésiastiques qui étaient près de lui commencèrent fort à s'étonner et fâcher, leur semblant que la pauvreté des bénéfices ne pouvait supporter cela. Après que ce Bienheureux les eut un peu laissé décharger, il leur dit : « Le Supérieur spirituel, à la requête du Supérieur temporel, commande cela : quij a-t-il à dire ? Il faut obéir. » Et en même temps, il commanda les moyens pour exécuter la dite ordonnance.

L'on dit communément qu'en la distribution des choses ecclésiastiques, il disait que sa loi et sa règle était le sacré concile de Trente.

Il honorait semblablement les ecclésiastiques, chacun selon sa dignité ; il avait commandé à ses domestiques de leur porter à tous un respect particulier, et même en tous ceux qui,

en quelque manière que ce fût, étaient dédiés particulièrement pour le service des églises.

Jamais il ne voulut recevoir aucun service des prêtres, non pas même de ceux qui lui étaient domestiques.

Il respectait également, chérissait et servait, en tout ce qui lui était possible les religieux, ne témoignant jamais aucune partialité en son affection, bien qu'il estimât plus particulièrement ceux qui se rendaient plus utiles au service de l'Eglise et des âmes.

Cela est tout notoire que ce Bienheureux veillait soigneusement sur son troupeau; il a fait infinies courses par tout son diocèse, tant pour le bien des églises que pour celui des particuliers ou maisons religieuses qui l'employaient souvent.

C'est une vérité publique et notoire que notre Bienheureux a rendu à son prochain, surtout à ses chères brebis, tous ses devoirs et assistances tant spirituelles que temporelles qui lui ont été possibles, et qu'il était un vif exemplaire de toute vertu et sainteté parmi les autres ecclésiastiques; et tout ce que l'on peut dire de la justice de ce Bienheureux n'est rien en comparaison de ce que nous en avons vu, et que nous en croyons. Et tout ceci est vrai et notoire.

§111. Sa force d'âme.

Quant à la force de notre Bienheureux, je dis que c'est une vérité manifeste et publique, qu'il en avait reçu le don de Dieu en un très-éminent degré; comme disait à ce propos monseigneur de Belley, « il avait les épaules assez fortes pour porter tout le monde » .

Ce Bienheureux a montré sa force, en ce qu'il a toujours généreusement combattu et surmonté toutes ses passions, et les a rangées sous la loi de la raison et de la très-sainte volonté de Dieu, aspirant continuellement à l'union de son âme avec son Dieu. 11 a embrassé généreusement tous les travaux que la di-

DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 141 vine Providence lui a fait rencontrer aux occasions de son service qui sont en très-grand nombre, comme il se verra par les dépositions; car il a été impliable et fort à supporter patiemment les injures et contradictions, comme il sera dit ci-après en l'article de sa patience.

Jamais on n'a ouï dire qu'il ait contrevenu au devoir de sa conscience pour chose quelconque, ni par promesse, ni par contrainte; il était tellement ferme en ce qui était de la raison et de la volonté de Dieu , que rien ne l'a su ébranler.

J'ai ouï assurer que messieurs du sénat de Chambéry lui firent demander un monitoire pour certaines affaires, que ce Bienheureux ne jugea pas à propos de donner. Sur ce refus, le sénat fut fort altéré, et redoubla sa demande, sous peine de la réduction de son temporel. Ce Bienheureux ne s'en troubla nullement, ains avec une force d'esprit, il dit: « Loué soit « Notre-Seigneur! Cet arrêt ne m'est point si préjudiciable que » l'on penserait bien ; au contraire , puisque l'on veut m'ôter » mon temporel, c'est signe que désormais il faut que je » devienne tout spirituel. »

Je sais qu'une fois, quelque seigneur de qualité lui fit faire grandes menaces de faire certaine violence dans le monastère de céans , pour en tirer par force une dame de qualité qui s'y était réfugiée, si on ne la lui baillait. Ce Bienheureux, sans s'émouvoir de toutes ces menaces, après l'avoir longuement écouté, répondit fortement à celui qui lui avait apporté ce message : « Non fera, dit-il , il ne le fera pas ; » et en effet ils n'y osèrent toucher.

Quand il s'agissait de la dignité de ce Bienheureux, que quelqu'un la voulait heurter, il s'armait de force, et l'a toujours maintenue sans décliner en rien que ce soit.

Il disait souvent que la bonace et la tempête lui étaient indifférentes, et écrivait une fois : « J'attends, dit-il, une grande » tempête pour mon particulier, mais joyeusement : et, regar-

33 dant en la Providence de Dieu, j'espère que ce sera pour sa 33 plus grande gloire et mon repos; et parce qu'en cette attente 5> j'ai de la consolation et de l'espérance de bonheur, pourquoi » ne vous le dirai-je pas? Oh! que bienheureux sont ceux qui » ne mettent point leur courage en une vie si trompeuse et «incertaine, comme est celle-ci, et n'en font compte que » comme d'une planche pour passer à la vie céleste! C'est en » cela qu'il nous faut loger nos espérances et prétentions. »

Sur quelque persécution, il dit : « Nous ne sommes point 5) déshonorables à l'Eglise quand nous imitons notre Sauveur » qui a tant souffert d'ignominies pour notre salut. «

Ce Bienheureux disait encore : « Il nous faut mépriser pour » Dieu tout ce qui n'est pas Dieu. « Hé! que son cœur était plein d'ardeur à la très-sainte gloire de Dieu!

Il disait, « que la gloire de l'amour de Dieu consistait à î> brûler et consumer tout ce qui n'était pas lui-même, pour 3) réduire et convertir tout en lui. » « Aux choses du service de « Dieu, disait-il, rien ne me sille les yeux , et je hais la pru- 33 dence humaine et les raisons d'état en semblables occasions. 3)

«Il faut vivre, disait-il une autre fois, d'une vie exposée au 33 travail, puisque nous sommes enfants de travail et de la mort 33 du Sauveur. 33 Bref, ce Bienheureux vivait en plein repos de cœur au milieu des tempêtes et orages.

La force de son esprit a encore paru aux entreprises qu'il a faites de réformer plusieurs monastères , dont il s'en est ensuivi des grands fruits, comme chacun sait en ce pays.

Il employa aussi une force d'esprit extraordinaire en l'établissement des révérends pères Barnabites en deux endroits de son diocèse, en cette ville et à Thonon, en quoi il a eu mille difficultés, et surtout en l'institution de notre Ordre de la Visitation Sainte-Marie , qu'il entreprit et commença sur la seule inspiration que la divine Providence lui donna, sans avoir aucun appui des biens temporels. C'est pourquoi il disait que

DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DK S. FRANÇOIS. 143 Dieu l'avait fait de rien, comme ii fît le monde. Il souffrit des grandes censures, contradictions et moqueries pour ce nouvel établissement. L'on disait hautement que c'était une folie, et une infinité de personnes de qualité l'assuraient, même quelques-unes en lui parlant.

Il disait que là où il y a du profit spirituel, il ne fallait point craindre les opprobres; que quand cet établissement ne porterait autre fruit que d'empêcher un seul péché mortel, il serait content. Il m'écrivit une fois, auparavant que l'établissement de cette religion fût fait , « que selon la prudence humaine, il prévoyait de l'impossibilité pour l'exécution de ce dessein que Dieu lui avait commis, qu'il ne voyait point de jour pour cela, mais qu'il s'assurait que Dieu le ferait réussir, et que là-dessus il vivait en plein repos de cœur, et sans souci de l'affaire, laquelle Dieu a fait réussir à sa très-grande gloire, comme chacun sait, et par des moyens que la seule Providence a pu donner. »

Il y a longues années qu'il fut attaqué vivement de quelque contradiction qui le molestait fort, il écrivit, et j'ai vu et lu la lettre écrite de sa main : « Je suis fort pressé, dit-il, et me » semble que je n'ai nulle force pour résister, et que je suc- » comberaissi l'occasion m'était présente; mais plus je me sens « faible, plus ma confiance en Dieu est vive, et je m'assure » qu'en présence des objets je serais revêtu de la force et vertu » de Dieu , et que je dévorerais mes ennemis comme des » agnelets. »

Une personne digne de foi m'a dit , et cela s'est su de plusieurs , que notre Bienheureux, prêchant à Paris l'année 1602, certains envieux de l'honneur qu'on lui rendait partout rapportèrent au roi qu'il avait de l'intelligence avec monsieur de Biron. L'on vint dire cette nouvelle à notre Bienheureux sur le point qu'il allait prêcher en un fort célèbre auditoire; il ne laissa de monter en chaire , fit sa prédication sans témoigner le moindre

signe d'étonnement. Au sortir de là, un de ses amis qui savait ce qu'on lui avait dit, et admirant la force de son esprit, lui dit : Quoi! cette nouvelle ne vous étonne-t-elle point plus que cela? Ce Bienheureux répondit : « Si ce que l'on a dit de moi » au roi était vrai, mon crime m'eût donné de l'étonnement, » et j'eusse plus pensé à me cacher qu'à prêcher; mais, comme » il n'est rien de tout cela, j'ai pensé que Dieu prendrait soin » de mon innocence, comme je n'en prends que pour sa » gloire. » Il fut trouver le roi , qui d'ahord , dans la candeur de son visage, reconnut l'innocence de son cœur, et dès lors le roi l'aima, et l'eut en très-grande estime.

Après que le Chablais fut converti à la foi catholique , apostolique et romaine, le conseil de Son Altesse de Savoie, pour des raisons d'État , lui persuadait de laisser trois ministres en Chablais; notre Bienheureux s'y opposa par plusieurs fortes raisons; mais voyant que le conseil l'emportait, il s'adressa avec une grande force d'esprit à Son Altesse, et lui dit : « Quoi! » monseigneur/ laisser des ministres en ce pays, ce sera perdre » vos terres et le ciel, duquel un pied de largeur vaut mieux «que tout le monde ensemble; il n'y a point de convention » entre Jésus-Christ et Déliai. » Sur cette remontrance, Son Altesse dit : Qu ils sortent donc ; ce qui fut fait et exécuté.

J'ai reconnu encore en de bonnes occasions que ce Bienheureux avait une àme forte et puissante à supporter les charges et travaux, et à poursuivre les entreprises que Dieu lui inspirait, que jamais il n'en démordait qu'il ne connût clairement que ce fût le bon plaisir de Dieu , et disait que quand Notre Seigneur nous commet une affaire qu'il ne la fallait jamais abandonner, mais avoir le courage de surmonter et vaincre toutes les difficultés qui s'y rencontrent.

Il avait cette fermeté de cœur pour entreprendre et poursuivre, et aussi la souplesse pour acquiescer aux événements que Dieu ordonnait. Certes, c'est une grande force d'esprit que

IMPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS 145 de persévérer au bien et en la pratique de toutes les vertus , comme notre Bienheureux a fait; car jamais on ne l'a vu détraqué, ni perdre un seul brin de sa modestie et de sa patience, parmi toutes ses afflictions et contradictions qui ont été en nombre infini. Et ceci est vrai , notoire et public.

§ IV. Sa tempérance.

Quant à la tempérance de notre Bienheureux, je dis que c'est une vérité publique qu'il était extrêmement sobre et tempérant en son boire et manger; sa table était frugale , il disait que le saint Concile l'ordonnait ainsi aux évêques.

Il usait des viandes les plus grossières; quand on le servait des délicates, lesquelles on mettait seulement quand il y avait des étrangers, il les recevait, puis à l'ordinaire, de là à peu de temps, discrètement il les donnait à ceux qui étaient proches de lui, ou bien les laissait sur son assiette pour être envoyées à quelques malades qui demandaient souvent ses restes par dévotion. Quand on le pressait, ou qu'on se courrouçait quelquefois de ce qu'il ne voulait manger que des viandes grossières, il répondait doucement qu'il avait l'estomac rustique, et que les viandes grossières lui étaient meilleures; et toutefois l'on sait qu'il était d'une complexion délicate. Mais c'est, comme il dit une fois, qu'il aimait les viandes des pauvres.

Il a été fort longtemps qu'il ne faisait qu'un repas par jour, partie par abstinence, comme je pense, partie afin d'avoir plus de temps pour travailler et faire ce qu'il n'avait pu accomplir le jour, à cause de la satisfaction qu'il donnait à cette multitude de personnes qui s'adressaient à lui de toutes parts.

1! jeûnait exactement tous les carêmes et tous les autres jeûnes de l'Église. Outre cela, il a jeûné les vendredis et veilles [des fêtes] de Notre-Dame quelques années, et je crois qu'il quitta cesjeûnes des vendredis et veilles de Notre-Dame pour s'accommoder à sa famille, et je sais que fort souvent il faisait abstinence le soir. m. 10

La grande mortification qu'il pratiquait en ce sujet consistait en cette générale indifférence qu'il avait des viandes, sans que jamais il y trouvât à redire, ni en fît plainte en aucune façon.

C'est chose assurée, et je le sais, qu'il faisait peu ou point d'attention à ce qu'il mangeait. Une fois étant à la table de madame sa mère, on lui avait mis des œufs pochés devant lui , et l'on s'aperçut qu'il ne les mangeait pas, ains trempait son pain dans l'eau où ils étaient.

Il lui advint encore le même une autre fois qu'il avait du beurre frais devant lui. Il fut assez longtemps à ne manger que du pain trempé dans l'eau où était le beurre.

lia enseigné plusieurs fois ànotre Ordre que nous devions avoir un grand respect à cette parole sacrée que Notre Seigneur dit à ses disciples : Mangez ce qui sera mis devant vous. Il disait que la vraie pratique de ce document consistait àmanger indifféremment ce qui nous était donné, sans aucun choix, que cette façon de manger était la meilleure, que par ce moyen l'on ne connaissait point d'austérité en nous que le monde estime tant, et que toutefois ce n'était pas une petite austérité de tourner ainsi son goûta toute main, et de déniera nos appétits ce qu'ils désirent. Il trempait fort son vin, et n'en usait que pour la nécessité.

Il disait lui-même le Benedicite et les Grâces des clercs. Il faisait lire à sa table la Sainte Ecriture ou des livres dévots, surtout la Vie des Saints, jusqu'à moitié table que l'on achevait en discours honnêtes et bien souvent pieux, clans lesquels notre Bienheureux s'enfonçait quelquefois siavant, ainsi que rapportent ceux qui étaient présents, qu'il perdait le souvenir de boire et de manger, et s'il mangeait c'était sans y penser. Quand il y avait à sa table des personnes de grande qualité , il ne faisait pas lire ; mais toujours les discours étaient édifîcatifs.

Quant aux autres mortifications, je sais assurément d'une personne à qui ce Bienheureux avait toute confiance, qu'il prenait souvent la discipline, et se levait la nuit pour cela, afin de n'être entendu de personne ; surtout il en a fait de rudes pour impétrer de Notre-Seigneur la persévérance au bien, à quelque âme qu'il avait en sa charge.

Jamais quasi ce Bienheureux ne se chauffait , il souffrait des grands froids et des chaleurs sans se plaindre. Le dernier hiver de sa vie, j'ai ouï dire à ses domestiques qu'il ne voulut point qu'on lui donnât ni fins d'habits, comme sa nécessité le requérait , et fut fort mal vêtu toute cette saison-là qui fut extrêmement rude et froide. Il s'embarqua sur le Rhône en ce même temps pour aller en Avignon trouver le sérénissime prince cardinal de Savoie qui le lui avait commandé ; la bise étant extrêmement froide dessus Feau , il ne voulut jamais mettre son manteau, quelque presse qu'on lui en fît ; et l'un de ses aumôniers qui vit cela m'a dit qu'il ne savait que penser, sinon que ce Bienheureux voulait faire pâtir son corps. Il pâtit extrêmement en ce voyage ; car déjà il était accablé de mal et à moitié mort. Il coucha néanmoins gaiement sur la dure.

Bref, il se mortifiait en tout ce qu'il pouvait, selon les rencontres, mais. d'une manière si discrète et si secrète qu'on avait peine à le découvrir, sinon ceux qui le regardaient de près et avaient une particulière attention à remarquer sa vertu.

ïl disait que les menues souffrances donnaient occasion aux plus utiles mortifications ; c'est pourquoi il ne dédaignait de souffrir par pure mortification les piqûres des mouches et des taons qui lui piquaient la tête jusqu'à en faire sortir du sang. Il souffrait toutes sortes d'incommodités corporelles, quelles qu'elles fussent, sans s'en plaindre ni en témoigner la moindre répugnance, recevant le tout de la main de Dieu.

Le même jour, 29 juillet, elle a continué en ces termes sa déposition sur le vingt-huitième article.

Je dis aussi, sur la même tempérance de notre Bienheureux, qu'il a toujours fui les mortifications apparentes, excepté les commandées de l'Eglise. Il n'avait aucune singularité en pas une de ses actions, ains il était attentif à mener une vie commune où rien ne parût de ces choses que le monde estime tant; toute la beauté de cette sainte âme était au dedans, en la perfection de toutes les vertus que Dieu y avait divinement arrangées, et dont le lustre paraissait en la perfection avec laquelle il accomplissait toutes ses actions ordinaires, lesquelles il pratiquait d'une manière très-extraordinaire.

Enfin, il préférait les mortifications qui se présentaient d'elles-mêmes, pour petites qu'elles fussent, aux grandes qui se faisaient par élection , disant : Où il y a moins de notre choix, il y a plus de Dieu. Ainsi notre Bienheureux ne passait heure sans pratiquer la mortification intérieure, y employant toutes les occasions qui se présentaient à lui, les divertissements qu'on lui faisait à tout propos de ses plus importantes atfaires, les contradictions, rencontres et tous tels sujets mortifiants qui lui arrivaient continuellement; et jamais ce Bienheureux ne se plaignait, parce qu'il regardait en tout la conduite de la divine Providence , aux dispositions de laquelle il s'était totalement abandonné. Je le sais, je le crois, et il est vrai, et c'est chose notoire.

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