SA CHASTETÉ
Ad vicjesimum nonum respondit :
Je dis que c'est une vérité que je n'ai vu ni ouï être révoquée
en doute, que celle-là de pureté et chasteté de notre Bienheureux. Personnes dignes de foi m'ont assuré que feu M. de Sainte- Catherine, chanoine et pénitencier de Saint-Pierre de Genève, homme signalé en vertu et piété, qui avait fort souvent confessé notre Bienheureux, assura, lorsqu'il fut proche de la mort, que ce Bienheureux était doué de celte vertu angélique de chasteté et sainteté, disant à son frère, religieux et prieur de Talloire : « Je ne veux emporter en l'autre monde cette vérité , et veut que » tout le monde sache que Monseigneur de Genève est un fidèle » serviteur de Dieu, homme saint et vierge. »
Plusieurs autres personnes m'ont de même assuré de cette vérité de chasteté, auxquelles ce Bienheureux s'en était déclaré, comme aussi il me l'a dit naïvement à moi-même, et me semble que c'est une des choses qu'il me recommanda de ne point dire pendant sa vie.
Ce n'a pas été une vertu sans épreuve ; car, comme plusieurs assurent, il a été souvent tenté et rudement par diverses personnes, et ainsi en est la voix publique. Ses domestiques et ceux qui l'ont fréquenté plus particulièrement m'ont dit que oneques ils ne se sont aperçus que ce Bienheureux, en ses paroles, en son maintien, ni en pas une de ses actions, eût donné le moindre ombrage contraire à celte vertu.
Il portait en son visage, en son maintien, et en toutes ses paroles et actions l'image de la vraie pureté , innocence et pudicité ; il se tenait partout et en tout lieu avec respect et modestie non pareille. Il a dit qu'il n'envisagea jamais personne pour en savoir discerner ce qui était de beau ou de laid; et quand il n'avait plus les personnes présentes, il n'eût su dire comme leur visage était fait. Je lui ai ouï dire ceci, je crois, avant que je fusse religieuse.
J'ai vu ce Bienheureux une infinité de fois en diverses compagnies et actions, sans avoir jamais aperçu en lui le moindre dérèglement du monde, au contraire j'ai toujours admiré son
égalité, sa gravité et son affabilité dans la variété de tant d'actions et conversations, où il était toujours, pour familiers et particuliers amis qu'ils fussent; et cette gravité était accompagnée d'une modestie si rare et si humble, que véritablement il tenait tout le monde en respect.
Il recevait en son logis des femmes de toute qualité, il traitait avec elles, comme avec toute autre personne, avec une grande affabilité; mais sans aucune familiarité, ni caresse qui fût tant soit peu messéante. La plupart n'allaient à lui que pour traiter de leur conscience, il faisait toujours tenir la porte de sa salle ouverte, ou de la chambre où il était, tandis qu'elles étaient dedans. D'ordinaire il avait un de ses aumôniers avec lui, ou pour le moins un de ses valets de chambre qui voyait ses actions; eHl disait qu'un évêque devait toujours être accompagné de quelque ecclésiastique qui fût témoin de ses actions, pour en rendre compte s'il était besoin.
Enfin ce prélat a toujours vécu avec tant de sagesse, de pureté et de sainteté, que l'on l'a toujours tenu en réputation d'homme très-chaste, innocent et vierge. Et c'est une chose vraie, notoire et publique.
ARTICLE TRENTIEME
SOX HUMILITÉ.
Ad trigesimum articulum respondit :
Je dis que j'ai toujours cru et connu par les paroles et actions de notre Bienheureux Père, qu'il était parfaitement humble , non qu'il fît des contenances ou qu'il dît des paroles d'humiliation, sinon fort rarement et quand le cœur les lui dictait, car il parlait fort peu de lui et de ses appartenances, et disait qu'il ne fallait parler de soi ni en bien ni en mal, et que se louer ou se blâmer était une même racine de vanité.
Il s'est fort peu découvert des vertus qui étaient en lui, sinon à quelques personnes d'extrême confiance. Il ne publiait point aussi ses imperfections; mais il les avouait fort franchement et candidement; il disait bien quelquefois que s'il n'eût eu peur de scandaliser, il les eût dites librement.
Il parlait aussi quelquefois de ses propres défauts et de ce qui s'était passé en sa vie pour se rabaisser; ce qu'il faisait non-seulement pour s'humilier, mais pour aider et consoler ceux à qui il parlait. Il relevait fort aussi le travail et la capacité de quelque prélat, en déprimant la sienne propre.
Son humilité était cordiale, noble, véritable et solide, qui le rendait totalement indifférent à l'honneur ou au mépris. Il avait une très-basse estime de lui-même, il aimait le mépris et sa propre abjection, et faisait très-grand état de cette pratique; il me dit une fois qu'il avait travaillé trois ans entiers pour acquérir cette vertu qu'il aimait et estimait souverainement.
Quand on le méprisait, il ne s'en altérait point. Il écrivit une fois, et j'ai vu et lu la lettre écrite de sa main. « Plût à » Dieu, disait-il, que je fusse autant insensible à toute autre » chose, que je le suis aux censures et mépris que l'on fait de » moi. » Jamais ce Bienheureux ne se vantait ni préférait à aucune personne. Seulement il avait égard à sa dignité, pour lui conserver le respect qui lui était dû, pour l'édification du prochain.
Il avait une très-merveilleuse dextérité pour couvrir le trésor des vertus qui étaient en lui, pour n'attirer l'estime d'autrui. Une personne lui dit une fois que le peuple de Paris l'avait en telle estime qu'il l'attendait comme un Saint; il répondit avec une profonde démission : « Je n'ai pas de quoi correspondre à » celte grande estime. » Quand ce Bienheureux parlait de quelque chose de doctrine de grande importance, il laissait sortir ses paroles l'une après l'autre, comme craintivement.
Quand des personnes lui rendaient de l'honneur et des té-
moignages de l'estime qu'elles faisaient de sa sainteté, ce bénin et débonnaire Prélat les recevait d'une façon si débonnairement rabaissée, disant suavement qu'il fallait leur laisser rendre leurs honneurs, et voyait-on clairement qu'il condescendait pour les contenter, et honorer leurs honneurs mêmes. Aussi disait-il qu'il était bon de ne rien entreprendre qu'après avoir été longtemps caché en terre et mort à soi-même , et qu'alors on sera tiré et manifesté comme par force. Je dis par la force du soleil de justice qui fait lever et manifester les choses de la terre.
Feu monsieur Louis de Sales, prévôt de son église cathédrale, qui le connaissait fort particulièrement, m'a dit que ce Bienheureux avait sur toutes choses un soin très-grand de couvrir ses bonnes actions, et avec une si admirable dextérité qu'on n'apercevait quasi pas qu'il eût ce dessein.
Il avait en son port et en toutes ses actions une merveilleuse majesté, mais accompagnée d'une si grande humilité, qu'il se rendait accessible à tous. Les pauvres, les paysans mêmes l'abordaient avec toute confiance; il se plaisait avec eux, leur oyait raconter leurs petites affaires, et parlait même bien souvent leur langage afin de se rendre plus familier avec eux; il ne méprisait personne pour chétive qu'elle fut. Il portait un trèsgrand honneur à toutes sortes de personnes selon leur qualité, les nommant toujours le plus honorablement qu'il pouvait; il a donné pour règle à notre religion de faire ainsi. Aussi disait-il « qu'il n'y avait homme au monde qui se souciât moins des v honneurs que lui, ni qui en voulût plus rendre. »
Les moindres services qu'on lui rendait, il les recevait avec un amour si cordial, qu'il semblait qu'on ne lui devait rien. Une fois il demanda à une personne si elle priait Dieu pour lui, elle fut lardive à répondre, pensant qu'il n'en avait pas besoin, il lui répliqua avec grand sentiment : a Priez Dieu pour moi » afin que je ne périsse pas. »
Jamais ce Bienheureux ne s'empressait pour donner son avis,
ni pour soutenir ses opinions; il préférait volontiers celles des autres aux siennes; jamais il ne contrariait, ni ne contestait. Il cédait toujours aux opinions des autres, sinon que ce fut en choses où le service de Dieu fut intéressé, ou le bien du prochain; car en cela il était ferme, mais sans mépriser toutefois les avis des autres, ni aucune chose que l'on dît; au contraire il approuvait autant qu'il se pouvait les avis de tous, tl a toujours tenu cette méthode aux occasions qui s'en sont présentées , et chacun l'a reconnu. Il avait un si grand désir de la perfection du prochain, et si peur de lui donner de la confusion, qu'il ne se trouve personne, comme je crois, qui en ait jamais reçu de lui, ni par son moyen.
Il avait à prix-fait de soumettre son jugement et sa volonté à celle d'autrui, et disait qu'il avait plus tôt fait de s'accommoder à la volonté de tous que d'en attirer un seul à la sienne. Il avait grand désir de maintenir notre religion en titre de simple Congrégation, en quoi le très-illustre cardinal Bellarmin était de son opinion; mais feu monseigneur de Lyon le pressa si fort sur ce sujet, que le Bienheureux lui condescendit de nous mettre sous la règle de Saint-Augustin, et lui écrivit ces paroles : « Je réprime mes désirs en regardant la Providence de » Dieu, je me tais et acquiesce à votre jugement et conseil. »
Il disait ce Bienheureux qu'il fallait désirer que tout le monde réussisse mieux que nous aux choses extérieures qu'ils entreprennent, comme de bien prêcher, de bien parler, de bien écrire, et choses semblables. «Car, disait-il, l'humilité 5) nous doit faire anéantir en toutes choses qui ne sont pas né- » cessaires pour notre avancement en la grâce. »
Une fois qu'il retournait de prêcher d'un grand et signalé auditoire, je lui demandais s'il était satisfait de son sermon: « Non, me dit-il, mais qu'importe? » ne se souciant nullement de l'estime du monde.
Il ne voulait pas paraître humble, mais homme de moindre
considération que Ton ne l'estimait; car il savait qu'il était en grande estime; sur quoi un jour il m'écrivit qu'après avoir lu celle que je lui avais écrite, il se promena quelques tours dans sa chambre, les yeux pleins de larmes, considérant ce qu'il était en comparaison de ce qu'on l'estimoit , et disait que « nous ne devions pas nous estimer meilleurs devant les hommes que nous n'étions devant Dieu, »
Il ne pouvait souffrir les louanges qu'on lui donnait surtout en public. Un digne prélat, et un grand père de religion, le louèrent hautement une fois en pleine chaire et en sa présence, dont il était si confus qu'il ne savait lever les yeux; on dit qu'il en pensa tomber malade, et qu'il en fit une bonne remontrance au prélat.
Ce Bienheureux ne se dédaignait aucunement de tirer son chapeau aux personnes de moindre condition, aux paysans, et même à ses domestiques avec beaucoup d'affabilité, et disait souvent à tous, selon les rencontres, des paroles de grande bonté.
Ce Bienheureux disait « qu'il fallait être grandement fidèle à la pratique des moindres vertus et ne rien négliger; qu'il vaut mieux être grand en la présence de Dieu, en l'exercice d'icelles, que petit en sa présence avec des vertus qui paraissaient grandes aux yeux du monde. »
Il m'a dit que n'eût été que ses serviteurs se fâchaient, il se fût servi soi-même. 11 aimait cette précieuse vertu et la pratiquait en toutes rencontres, en ses habits, en ses meubles et en tout avec un soin non pareil.
L'on le logea en cette ville d'Annecy en une maison où il y avait de grandes chambres, de grandes salles et grandes galeries; il fît mettre au commencement son lit en un fort petit cabinet, « afin, me dit-il, que m'étant promené tout le jour dans » ces grandes salles et galeries comme un prélat, je me trouve » logé le soir comme un pauvre petit homme tel que je suis. »
Ce Bienheureux recommandait cette vertu à tous ses plus dévots , surtout à nous autres religieuses de la Visitation. Un jour étant entré en notre monastère de Lyon pour confesser une malade , on lui mit de l'encre et du papier sur une table , et le pria-t-on qu'il écrivît ce qu'il désirait le plus de nous; ce qu'il fît, écrivant avec beaucoup d'attention au commencement de la page, humilité, et n'écrivit autre chose, nous montrant par là l'estime qu'il faisait de cette vertu.
J'ai su de ses domestiques que quand il allait par la ville , et qu'ils voulaient faire détourner les passants, surtout quand ils étaient chargés, il les en empêchait, disant : « Me sont-ils pas » hommes comme nous! » et d'un même temps, il prenait le lieu le moins commode.
Ce Bienheureux témoignait aussi son humilité, lorsqu'allant par les champs , il se plaisait d'être mal logé dans des petits et chétifs lieux, il disait «qu'il n'était jamais mieux que quand il » n'était pas bien. » Au dernier voyage qu'il fit à Lyon, il préféra la maisonnette du jardinier de notre maison de la Visitation (et se logea dans la chambre où couchait le confesseur) à plusieurs autres logis commodes qui lui furent présentés tant par des religieux que les séculiers qu'il refusa tous, tant parce qu'il se plaisait à la petitesse , que pour n'incommoder personne.
Ce Bienheureux disait « qu'il fallait cacher notre petitesse dans la grandeur de Dieu, et demeurer là à couvert comme un petit poussin sous l'aile de sa mère; que bienheureux étaient les humbles et pauvres d'esprit, qu'ils marchaient confîdemment et arriveraient heureusement au port. »
« Laissons volontiers, disait- il une autre fois, les surémi- » nences de ces vertus éclatantes aux âmes relevées; nous ne » méritons pas un rang si haut au service de Dieu. »
Jamais l'on n'a ouï dire que ce Bienheureux se soit procuré aucune dignité, ni les hautes chaires des grandes villes pour
prêcher, mais qu'il en a refusé plusieurs; il n'avait nulle ambition, comme il disait, sinon de pouvoir employer utilement ses jours pour le service de Dieu.
Il dit une fois à monseigneur de Genève son frère et successeur, et à moi aussi, qu'il n'eût pas voulu faire trois pas pour aller prendre un chapeau de cardinal. 11 écrivit une fois, et j'ai vu la lettre écrite de sa main : « De deux côtés, j'ai des nou- » velles que l'on me veut relever plus haut devant le monde, » l'un de Rome, et l'autre de Paris. Ma réponse est devant » Dieu. Non, ne doutez point, je ne ferais pas un seul clin- » d'œil pour fout le monde ensemble; je le méprise de bon » cœur. Si ce n'est la plus grande gloire de Dieu, rien ne se » remuera en moi. »
Le 30 du même mois de juillet, à sept heures du matin, elle a poursuivi sa déposition en ces termes :
Continuant de déposer sur le précédent article, je dis qu'une autrefois l'on proposa à notre Bienheureux certains agrandissements ; il écrivit , et j'ai vu la lettre écrite de sa main et l'ai lue : « Que mon àme, dit-il, me fait grand plaisir, de ne les vouloir 55 pas seulement regarder et de ne tenir non plus de compte 55 de cela que si j'eusse été en l'article de la mort, auquel tout 55 le monde ne semble qu'une fumée ! » Un jour on lui demanda, ainsi !que des personnes dignes de foi me l'ont dit et assuré, quelle des huit béatitudes il aimait le plus? Il répondit : « Bien- 55 heureux sont ceux qui soufflant pour la justice. Je voudrais, 55 certes, ajoula-l-il, qu'au jour du jugement dernier, que 55 toutes choses seront révélées, ma justice, si aucune s'en 55 trouve en moi, fut cachée à tout le monde, et ne fut vue que 55 de Dieu seul. » Voilà les véritabls sentiments d'humilité qu'avait notre Bienheureux Père.
En la pratique même des vertus, il choisissait les meilleures et non les plus estimées et apparentes : il préférait l'humilité, la douceur du cœur, le cordial support du prochain, la condescendance aux inclinations d'autrui, la pauvreté d'esprit, la modestie et simplicité et telles autres petites vertus qui naissent, disait-il, au pied de la croix, et qui ne paraissent point aux yeux des hommes, ains mortifient et sanctifient le cœur, que non pas se faire regarder et admirer par des jeûnes extraordinaires, par des haires, disciplines et autres mortifications et actions extérieures que le monde estime tant. Ses délices étaient de n'être vu que de Dieu.
Un de ses amis lui écrivit un jour la grande estime que l'on faisait du fruit qu'on recueillait de sa conversation, a Certes, » lui répondit-il, je désirerais de vous voir ici pour vous éclair- )3 cir de ma vileté, laquelle, en effet, est si grande, que, pour » tout je ne suis qu'un fantôme et une vraie ombre d'ecclésia- » stique, sans avoir aucune expérience de ce qu'après les autres » je dis et écris. »
Une autrefois, un religieux écrivit à ce Bienheureux une lettre de grandes louanges; il répondit à ceux qui la lui avaient apportée : « Ce bon Père dit que je suis une fleur, un vase de » fleurs et un phénix; mais, en vérité, je ne suis qu'un puant » homme, un corbeau , un fumier, je suis le plus vrai néant de » tous les néants, la fleur de toute la misère humaine; je suis » marri que ce bon Père n'occupe son esprit à quelque chose » de meilleur. »
Mais notre Bienheureux disait toutes ces choses en vérité, comme il les croyait; et, pour conclusion, j'assure en toute vérité et sincérité de n'avoir jamais remarqué, en pas une des paroles et actions de notre Bienheureux, qu'il eût tant soit peu de dessein de s'élever ni de rechercher aucune gloire devant le monde; au contraire, j'ai toujours remarqué qu'en toute occasion il pratiquait cette vertu d'humi-
lité, autant qu'il lui était possible. Et ceci est vrai, notoire et public.