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SA PATIENCE

Ad trigesimum primum articulum respondit :

Je dis que c'est une vérité publique et notoire à tous, que notre Bienheureux fondateur était doué d'une très-excellente patience, laquelle était inébranlable et invincible (comme disait M. l'abbé d'Abondance, homme de grande réputation pour sa probité et rare piété, qu'il a témoignée tant en remettant son abbaye entre les mains des pères Feuillants, que se rendant lui-même de leur congrégation).

Cette vertu n'avait point de bornes en notre Bienheureux, il l'étendait à souffrir universellement tout ce que Dieu lui envoyait ou permettait lui arriver. Je l'ai vu attaqué plusieurs fois de diverses contradictions bien sensibles; quelquefois, pour des persécutions qu'on faisait à messieurs ses Frères, et à d'autres de ses parents et à des citoyens de cette ville; mais toujours il demeurait en sa patience et quiétude. Une fois, sur le point de l'une de ces occasions, je lui demandai s'il n'avait point été louché au cœur : il répondit : Jamais plus de paix.

Il était de même en cette égalité, tant en ses afflictions, perte des siens, que maladie. Bref, en toute occasion, l'on le voyait toujours lui-même : les douleurs, les pertes, ni la malice des hommes ne le troublaient jamais; c'était un cœur absolument pacifique et patient, exempt de toute sorte de malice et de revanche, ainsi que chacun l'a expérimenté.

Ce Bienheureux était encore très-patient aux injures, mépris et censures que l'on faisait de lui, auxquelles, comme j'ai cidevant dit, il était quasi insensible. Il lui en est arrivé plusieurs

fois, en divers temps et occasions, non pour mal qu'on lui voulût , puisque jamais que l'on ait su , il n'a donné sujet d'être méprisé, ni n'a désobligé personne, mais parce qu'il ne pouvait satisfaire lorsqu'on lui demandait des choses injustes.

Il disait que le temps des contradictions et afflictions était celui de la belle moisson, que pendant cette saison il fallait recueillir les bénédictions des contradictions, que l'on profite plus en un jour de ce temps qu'en dix d'autre saison ; et que Dieu parlera pour ceux qui se tairont, triomphera pour ceux qui endureront, et couronnera la patience d'un salutaire événement. Il écrivait une autre fois : « Ne fâchez point ce pauvre » cœur, mais aidez-le doucement à toujours s'avancer à la » sainte résignation de soi-même; une once de cette vertu » acquise parmi les contradictions, reproches, piques, cen- » sures et réprimandes vaut mieux que dix livres acquises » d'autre sorte. Ahî que nous sommes heureux d'avoir juré une » éternelle fidélité à notre cher Maître ! Il ne faut sinon avoir » patience en vivant vertueusement; car il nous arrivera assez » d'occasions d'endurer. »

Une personne digne de foi et témoin oculaire, voire plusieurs autres, m'ont raconté qu'une fois un certain gentilhomme, n'ayant pu obtenir de notre Bienheureux la collation d'un bénéfice de cure pour un prêtre vicieux et ignorant que ce gentilhomme lui présentait, il se mit en telle passion qu'il dit à notre Bienheureux mille sortes de paroles injurieuses, menaçantes et outrageuses; jamais ce Bienheureux ne lui fit aucune repartie que de douceur, en lui représentant les raisons qu'il avait de ne lui accorder pas ce qu'il demandait.

Une autre fois, ce Bienheureux vint en notre parloir; et, comme la supérieure qui était alors avait su quelque indignité qui lui avait été faite où il avait bien témoigné sa patience, il répondit : « Si une personne m'avait arraché les yeux, et » qu'après je la pusse voir, je la regarderais avec autan

5) d'amour et de douceur que si elle ne m'avait point fait de » mal. »

Il porta avec une patience incroyable une persécution qu'on lui fit en la personne d'un jeune homme de qualité qu'on lui avait confié; c'a été la plus rude et sensible attaque qu'il ait souiferte en sa vie, il la supporta patiemment sans en faire nulle revanche; au contraire, je sais qu'il a fait beaucoup de bien temporel et de grandes assistances à ceux qui lui firent plus de mal en cette occasion, et je l'ai vu converser, avant que je fusse religieuse, avec quelques-unes de ces personnes-là, avec toute sorte de douceur et courtoisie, quoiqu'il n'y eût pas longtemps qu'elles lui avaient fait déplaisir.

Certains religieux, peu observants, le contrarièrent et persécutèrent en une affaire qu'il avait fort à cœur, jusqu'à en venir à des violences et voies de fait insupportables à tout autre qu'à lui, même en sa présence, dont il reprit les religieux fortement, quoiqu'avec son accoutumée douceur. De là à fort peu de jours, le supérieur de cette maison l'alla prier de leur faire quelque signalée courtoisie, ce qu'il lui accorda avec une entière débonnairelé , de quoi étant étonné quelqu'un de ses amis qui savait ce qui s'était passé, il lui dit : « Si ce Père » m'eût demandé un de mes bras, je le lui eusse donné. »

L'affront public qui lui fut fait par un religieux d'un Ordre fort réformé, lequel en pleine chaire et en trône de vérité, témoigna sa passion, la déchargeant sur le livre de Philothée, qui a reçu un accueil si universel de toutes sortes de personnes, et, en tous pays, baffoua rudement et reprit aigrement le Bienheureux, de ce qu'enseignant la dévotion civile aux âmes qui sont dans le siècle, et qui vivent dans les ménages et les cours des princes, il leur avait donné des règles de ce qu'elles devaient observer parmi les jeux et les bals pour éviter l'offense de Dieu en des actions si périlleuses et si dangereuses; ceci étant rapporté au Bienheureux, il dit : « S'il lui eût plu

» considérer que j'avertissais soigneusement du danger qui est 5) en de semblables occasions; que je suis, en ces conseils, la « véritable doctrine des plus saints et savants théologiens, même » l'avis de saint Louis roi de France, docteur digne d'être suivi » en l'art de bien conduire à la vie dévote les courtisans; car je » crois que s'ils eussent pris garde à cela, leur charité et leur v discrétion n'eussent jamais permis à leur zèle, pour rigou- » reux et austère qu'il eût été, d'armer leur indignation contre » moi. 5)

Peu devant le décès de ce Bienheureux, je vis un simple ecclésiastique lui faire une rodomontade assez vive, avec des reproches extravagants, qui n'étaient causés que sur quelque incommodité et immortification de celui qui se plaignait. Ce Bienheureux supporta cela avec une patience entière, sans lui dire autre chose que quelques paroles de douceur pour l'accoiser.

J'ai appris d'une personne digne de foi, qu'un homme de cette ville d'Annecy lui avait dit qu'ayant imprudemment cru que le Bienheureux lui avait causé quelque dommage , que souvent en compagnie il avait parlé de lui en des termes licencieux, qu'enfin, au bout de quelque temps, notre Bienheureux le rencontrant, l'aborda et lui dit avec sa douceur ordinaire : « Eh bien! vous me voulez mal, je le sais, ne vous en excusez «point; mais je vous assure que quand vous m'auriez crevé un » œil, je vous regarderais de l'autre de bon cœur. »

Une autre fois, un ecclésiastique n'ayant pu obtenir de lui une cure qu'il lui demandait injustement, n'en étant point capable, fut si insolent que de faire un libelle diffamatoire contre l'honneur de ce Bienheureux, de ses plus proches et de ses officiers, et le lui présenta, lui, étant en son siège en son église cathédrale, et le Bienheureux le reçut, et étant retiré en son logis, le lut paisiblement et le méprisa, et jamais ne voulut que son Chapitre, qui voulait faire châtier cette impudence, en ni. il

fît aucune poursuite, et depuis ce Bienheureux a procuré beaucoup de bien à ce personnage-là, le caressait extraordinairement, et lui faisait des honneurs qui ne lui étaient pas dus. Ainsi, sa maxime était de supporter le prochain jusqu'à l'extrémité, et enseignait à ses dévots de faire ainsi, disant que si l'on perdait quelque chose du sien pour ce sujet, que Dieu en récompenserait bien, ajoutant que lorsqu'on était contraint de dire le tort du prochain pour la conservation de quelque juste droit, il ne fallait dire que ric-à-ric ce qui était nécessaire pour l'affaire présente.

Une autre fois ce Bienheureux disait : « Il faut que les » hommes aient patience les uns avec les autres, et les plus » braves sont ceux qui supportent le mieux les imperfections » d'autrui. »

Jamais ce Bienheureux ne faisait aucun ressentiment ni revanche des torts qu'on lui faisait, ains il souffrait et excusait tout avec une bonté incroyable ; il tâchait de regagner le cœur de ceux qui s'étaient sans raison altérés contre lui, comme il lui advint à Paris à l'endroit d'un certain homme qui avait été ministre des hérétiques, et s'était converti à la foi catholique , lequel avec arrogance non pareille et par des questions pleines de témérité, argua impudemment notre Bienheureux Fondateur, ainsi que lui-même me l'a dit; il lui répondit et le traita avec tant de douceur, et par des raisons si efficaces, que cet homme dit depuis que s'il ne l'eût traité de la sorte, il était résolu de retourner à l'hérésie ; et dès lors notre Bienheureux lui procura tout le bien qui lui fut possible, et en diverses occasions lui a fait et fait faire de grandes charités, et cet homme qui était fort pauvre et chargé de famille n'avait de refuge plus assuré en sa misère que vers notre Bienheureux.

Une fois, il fut persécuté et censuré contre raison pour avoir donné, élan* à Paris, un conseil conforme au commandement du Concile de Trente, et qui regardait le salut des âmes des

personnes conseillées. Gomme le Bienheureux fut averti de cette calomnie qu'on lui donnait, il écrivit : «Pour moi, je » dis qu'il faut que je pratique renseignement de saint Paul : » Ne vous défendez point , mes bien-ahnés , mais laissez le pas- » sage à la passion. Au reste , la Providence suprême sait la s? mesure de la réputation qui m'est nécessaire pour bien faire 5) le service auquel elle me veut employer; je n'en veux ni plus » ni moins que ce qu'il lui plaira que j'en aie. »

Une autre fois, sur ce même sujet, il écrivit : « Je ne suis » pas grandement touché des censures ni des blâmes qu'on 53 jette contre moi pour ce sujet ; car je sais que devant Dieu je 3) suis sans coulpe; mais je suis pourtant marri du soulèvement )3 de tant de passions autour d'une affaire où j'en ai eu si peu ; 33 ceux qui me connaissent savent bien que je n'entreprends 33 rien ou presque rien avec passion et violence, et que quand 33 je fais des fautes, c'est par ignorance; je voudrais bien 3j regagner la bonne grâce de ces messieurs en faveur de mon » ministère. Si je ne puis, je ne laisserai de cheminer en icelui 33 par infamie et par bonne renommée, comme séductenr et j3 toutefois véritable. Bref , je ne veux ni de vie, ni de réputa- 33 tion, qu'autant que Dieu voudra que j'en aie, et je n'en aurai 33 jamais que trop selon ce que je mérite. 33 J'ai vu toutes les choses susdites écrites de la main du Bienheureux, et les ai lues.

Il me serait impossible, et je serais trop longue si je rapportais ici toutes les contradictions et injustices que ce Bienheureux a souffertes, et même pour la correction des prêtres, rébellion de quelques religieux, et des fréquentes censures bien âpres de quelques personnes qui le contrariaient sans aucune occasion, que celle que ce Bienheureux s'adonnait et s'assujettissait trop au service du prochain pour lequel il quittait tout ; de quoi ses domestiques mêmes l'affligeaient, et quasi-ordinairement il ne pouvait faire le bien qu'il désirait, sinon parmi de continuelles

contradictions; et toutes ces choses, il les a souffertes avec une patience extraordinaire ; et de ceci j'en ai une particulière connaissance, outre que j'en ai été encore assurée par une personne digne de foi, de grande probité, témoin oculaire de toutes ses actions durant longues années.

Quant à la patience de ce Bienheureux en ses maladies, elle était incroyable; il en a eu deux très-grandes, longues et douloureuses devant qu'être sacré évêque ; et du depuis, comme il redoublait ses travaux, aussi ses infirmités corporelles furent plus continuelles. Les premières années après son sacre il eut une fièvre continue.

Quelques années après, il alla au bailliage de Gex, lieu de son diocèse, pour le rétablissement de la foi catholique en quelques paroisses; il y travailla tant et si continuellement, nonobstant la véhémence des chaleurs qu'il faisait alors, qu'il chargea une fièvre avec laquelle il ne laissa de continuer plusieurs jours, et jusqu'à ce qu'il eût parachevé ce qu'il avait entrepris, si qu'il retourna en sa maison et fut extrêmement malade et assez longuement.

Il fut aussi longuement et dangereusement malade à Paris, au dernier voyage qu'il y fit, pour s'être trop accablé de travail à force de prêcher, officier pontificalement, faire des conférences, des disputes contre les hérétiques, recevoir des confessions et faire autres exercices de piété.

Il fut aussi grandement malade à Turin, au dernier voyage qu'il y fit, par l'excès du travail qu'il prit de confirmer presque d'innombrables personnes dans une ville de Piémont, que des grandes veilles qu'il était contraint de faire, nonobstant son infirmité , afin de pouvoir satisfaire aux désirs et aux demandes des révérends pères Feuillants, auxquels il devait répondre ayant présidé, en leur Chapitre général, comme aussi de satisfaire à la dévotion de plusieurs âmes qui voulurent le consulter et se confesser à lui. Bref, il ne se peut dire ce que ce Bien-

heureux souffrit au séjour qu'il fit en ce pays-là, tant par la véhémence des chaleurs que pour Pincommodité et puanteur du logis où il était; car il ne voulut jamais prendre celui que la sérénissime princesse de Piémont lui avait fait préparer. Ainsi, accablé de mal, il repassa les monts avec des douleurs et incommodités quasi-insupportables, étant travaillé des hémorroïdes dont il perdit quantité de sang, et fut tellement accablé de mal que ses serviteurs appréhendaient de le voir mourir avant qu'il fût arrivé en sa maison. Ce qu'il souffrit en ce voyage de trois mois ne se peut dire ni savoir, Dieu seul le sait ; et jamais en toutes ces occasions de toutes les maladies susdites , il ne témoigna aucun ennui ni chagrin, ne se plaignant ni du mai , ni des incommodités du chemin. J'oubliais de dire qu'il eut une douleur de reins si violente, allant en Piémont, qu'il était contraint de faire arrêter souvent les hommes qui le portaient.

En l'environ de dix-neuf ans que j'ai eu l'honneur de le connaître, je le voyais ou entendais dire très-souvent qu'il avait des incommodités tantôt de fièvre, mal d'esquinancie, de grands catarrhes et dévoiements d'estomac et de ventre qui Fabattaient et affaiblissaient grandement, outre son mal d'hémorroïdes, qu'il a gardé longues années avec des incommodités bien grandes.

En ses dernières années, toutes ses incommodités redoublèrent; il pâtissait de violentes douleurs d'estomac, de reins et de tête, des douleurs et faiblesses de jambes qu'il eut même ouvertes ; il avait des lassitudes si grandes qu'il faisait pitié de le voir marcher, et plusieurs autres incommodités que l'on n'a pas sues, lesquelles toutes il couvrait tant qu'il pouvait, ne changeant point de vie, de façon, ni de visage; l'on connaissait seulement à sa couleur quand il se trouvait mal ; car il ne prenait point le lit pour toutes telles incommodités, ains seulement pour les grosses maladies.

L'on n'a jamais ouï dire, ni vu, à ce que ses domestiques assurent (et moi-même en ai eu la même connaissance avant que je fusse religieuse), qu'il ait donné en toutes ses maladies le moindre signe d'impatience; il était toujours doux, paisible et patient, même gracieux à ceux qui le servaient; jamais il ne se plaignait, ne faisait mine ni grimace, ains il supportait son mal et recevait les remèdes, les viandes et les services qu'on lui faisait, sans témoigner aucun désagrément, ni chagrin; il estimait fort peu ce qu'il souffrait, et prenait son mal fort en gré pour l'amour de Notre-Seigneur.

Je sais assurément, car il me l'écrivit une fois, que tandis qu'il était dans le lit pour le repos corporel, il s'occupait avec plus de soin à la considération des biens éternels et à l'avancement de son âme à l'union avec Dieu, et disait qu'on servait Dieu plus saintement en souffrant qu'en agissant, ajoutant que Notre-Seigneur nous avait plus sauvé , s'il fallait ainsi dire , en souffrant qu'en agissant. II ne voulait pas pourtant qu'on fît des pénitences ni des austérités qui pussent probablement attirer des maladies, «parce, disait-il, que nous devons cela à la providence de Dieu et à la charité que nous nous devons à nousmêmes ; mais que s'il nous arrivait quelques maladies ou même raccourcissement de nos jours pour faire l'oraison et vivre selon la dévotion et vertu, il faut bénir Dieu de ce mal et le souffrir avec patience; car comme il ne faut pas être grandement attentif à la conservation de sa santé, cela ressentant la femme, aussi ne la faut-il pas mépriser tout à fait, car cela ressentirait la fierté et barbarie. Il faut compatir à Notre- Seigneur tandis que la santé est bonne, en le servant fidèlement, et pâtir avec Notre-Seigneur quand il nous envoie des douleurs et afflictions. »

Sitôt que ce Bienheureux était entre les mains des médecins, il leur obéissait exactement, disant que Notre-Seigneur le voulait ainsi. Jamais il ne censurait leurs ordonnances, et s'y

soumettait, bien que quelquefois il sût que d'autres remèdes lui eussent été meilleurs. Il a ordonné à notre Religion de la Visitation que cette pratique s'observât. Quand on lui demandait son mal, il l'avouait franchement sans aucune exagération, et disait que ce n'était que des moyens que Dieu donne pour se préparer à plus grandes souffrances et à la mort. Quand on le pressait, devant qu'il fût alité, de prendre des remèdes, il répondait : « Aussi bien faut-il mourir; dix ans de plus ou moins , ce ri1 est rien », et disait que rien ne le mettait en peine, que le soin que les autres avaient de lui. Et tout ceci est vrai7 notoire et public.

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