SA DOUCEUR
Le même jour, 30 juillet, à trois heures après midi, elle a répondu au trente-deuxième article.
Je dis que la douceur de notre Bienheureux était incomparable; et c'est vérité publique et notoire à tous; mais en particulier ceux qui l'ont pratiqué, l'ont connu clairement et expérimenté qu'il avait une douceur parfaite. Je ne pense pas que l'on puisse exprimer la grande suavité et débonnaireté que Dieu avait répandues en son âme. Son visage, ses yeux, ses paroles et toutes ses actions ne respiraient que douceur et mansuétude; il la répandait même dans les cœurs de ceux qui le voyaient; aussi disait-il que l'esprit de douceur était le vrai esprit des chrétiens.
Il me dit une fois, qu'il avait été attentif trois années pour acquérir cette sainte vertu, qui le rendait condescendant à tous, et faisait qu'il donnait au prochain sa personne, ses moyens, ses affections, afin que chacun s'en servît selon son besoin.
«Je ne trouve point, disait-il, de meilleurs remèdes parmi » les contradictions , que de n'en point parler et n'en faire au- » cun semblant, et demeurer avec grande douceur à l'endroit 3) de celui qui l'a causée. »
Je sais qu'il a souvent reçu de bonnes censures de ses actions très-saintes, et je l'ai vu moi-même, sans qu'il en témoignât un brin de ressentiment; ains il faisait des reparties avec douceur et cordialité pour satisfaire à ceux qui les lui faisaient; comme il arriva une fois, qu'une personne lui vint dire fort sèchement que chacun se scandalisait de ce qu'il demeurait trop à aller au divin Office, il répondit doucement : Ne font pas ces dames, lesquelles il sortait de confesser; puis s'en alla tout promptement et tranquillement. Bref, sa douceur était si excellente que même de le voir on était excité à être doux et paisible. On lui reprochait une fois qu'il était trop doux à cerlaines personnes, il répondit doucement : « Ne vaut -il pas mieux les envoyer en purgatoire par douceur, qu'en enfer par rigueur? »
Je n'ai oncques ouï dire qu'on ait vu faire à ce Bienheureux aucune action de colère. Une fois je le priai de s'émouvoir un peu sur le sujet de quelque traverse qu'on faisait à ce monastère de la Visitation, il me répondit : « Voudriez-vous que je )3 perdisse en un quart d'heure un peu de douceur que j'ai bien 33 eu de la peine d'acquérir en vingt ans. » Aussi était-ce un dire commun qu'il était sans fiel , comme en effet il ne s'en trouva point, quand après son décès son corps fut ouvert par les chirurgiens, ains en la place fut trouvé quantité de petites pierres triangulaires , ce qui témoigne clairement la force et la violence qu'il s'était faite pour dompter la passion de colère. Aussi une fois en une juste et grande occasion d'indignation et de courroux, il me dit qu'il avait été contraint de prendre à deux mains les rênes de sa colère pour l'arrêter.
Quand on le reprenait de la trop grande douceur dont il usait à l'endroit des prêtres délinquants, il répondait : « Vaut-
» il pas mieux les convertir à pénitence que les punir, puisque » leurs offenses ne méritent pas la galère ni la mort; » et disait qu'il aimait mieux faillir par la douceur que par la rigueur, que Notre-Seigneur avait dit qu'on apprît de lui à être doux et humble de cœur.
Plusieurs grands serviteurs de Dieu ont dit, même durant la vie de notre Bienheureux , qu'ils ne voyaient rien qui leur représentât si vivement Notre-Seigneur conversant parmi les hommes comme faisait ce Bienheureux; qu'il leur semblait que c'était la vraie image du Fils de Dieu, tant en sa vie, comme en ses mœurs et conversations.
J'ai appris d'une personne digne de foi qu'un vénérable ecclésiastique *, l'entretenant une fois de la douceur et condescendance de ce Bienheureux, lui dit qu'il admirait extrêmement son excessive débonnaireté, et qu'en une griève maladie qu'il avait eue à Paris , il ne recevait telle consolation que de considérer l'infinie bonté de Dieu au sujet de celle de monseigneur de Genève; car si un homme peut être si bon, disait-il, combien à plus forte raison devez-vous être bon , suave et gracieux, o mon doux Créateur!
Sur une lettre piquante qu'on écrivit une fois à notre Bienheureux , il dit : « Je n'oserais répondre sur un sujet de cette % sorte, j'aime mieux prier Dieu qu'il lui plaise de parler à son » cœur et lui faire savoir sa volonté céleste. » Y a-t-il une douceur et débonnaireté comparables? Et cela est vrai, notoire et public que Dieu avait prévenu ce Bienheureux en bénédictions de douceur.
Je l'ai vu en toutes occasions toujours en sa grande douceur et bénignité, et parmi les affaires sérieuses il jetait des mots de grande affabilité cordiale.
1 Saint Vincent de Paul.