SA DÉVOTION, SON ORAISON, ET SON ATTENTION A LA PRÉSENCE DE DIEU
Ad trigesimum tertium articulum respondit :
Je dis, que je crois certainement que la vie de notre Bienheureux Fondateur , à cause de l'extrême pureté de son intention en tout ce qu'il faisait, a été une continuelle oraison; car je puis assurer, selon la connaissance assez particulière que Dieu m'a donnée par une longue communication avec ce Bienheureux, tant par écrit que de vive voix, ayant été sous sa conduite l'espace de dix-neuf ans, qu'en toutes ses actions, il ne prétendait autre chose que la plus grande gloire de Dieu et l'accomplissement de son bon plaisir; aussi disait-il que la divine volonté était la souveraine loi de son cœur, et qu'en cette vie il fallait faire l'oraison d'œuvre et d'action ; que la meilleure prière qu'on puisse faire, c'est d'acquiescer entièrement au bon vouloir de Notre-Seigneur : autre preuve que sa vie a été une continuelle oraison; car je puis assurer qu'il marchait quasi toujours recueilli en Dieu; cela était aisé à reconnaître, quoique son recueillement n'était point sombre, triste, et n'était nullement apparent, sinon à ceux qui savaient sa méthode.
Il y a environ quinze années, que je demandai à ce Bienheureux s'il était longtemps sans retourner actuellement son esprit à Dieu ; il me répondit : Quelquefois environ un quart d* heure. J'admirai cela en un prélat si occupé en tant de diverses et importantes affaires; aussi enseignait-il à tous ses dévots de faire continuellement ces retours d'esprit à Dieu , même parmi les actions de Dieu, comme prêcher, confesser, étudier, lire, parler des choses spirituelles et semblables.
En effet, ses sermons et entretiens, et ses avis ne tendaient
qu'à acheminer les âmes à l'union de leur esprit avec Dieu tant par l'oraison , que par l'action.
Il me dit une fois qu'il se tenait devant les rois et les princes sans aucune contrainte, avec son accoutumé maintien, parce qu'il avait la présence d'une plus grande majesté qui le tenait partout en égale révérence; et bien qu'il fut à l'ordinaire environné de monde et d'affaires, si tenait-il pourtant son cœur, autant qu'il pouvait, toujours en Dieu. En voici la preuve : m'écrivant une fois, il dit : « Je suis environné de gens , mais mon cœur est solitaire pourtant. »
Mais outre tout cela, c'est la vérité que notre Bienheureux avait reçu de Dieu un grand don d'oraison et conversait avec Notre-Seigneur fort familièrement et simplement, avec un amour de parfaite confiance. Une fois me parlant de ce sujet, il faisait comparaison de son oraison à l'huile répandue sur une table bien polie , laquelle va toujours se dilatant , que de même , de quelques paroles ou pensées qu'il portait pour son oraison, sortait une douce affection qui se répandait en toute son âme, et l'entretenait avec beaucoup de suavité.
Il m'a dit que la première pensée qui lui venait à son réveil , c'était de Dieu et s'endormait en même pensée tant qu'il pouvait.
Il m'a dit encore qu'il avait un particulier contentement quand il se trouvait seul, à cause de la toute présence de Dieu qui lui était alors plus sensible que parmi le tracas des affaires et conversations. Je sais que quelquefois ce Bienheureux, commençant à prier sans aucune préparation, il se sentait tout à coup saisi et recueilli en Dieu.
Il disait que nous ne savions ce que c'était que du vrai service de Dieu, que la vraie manière de le servir était de le suivre et de marcher après lui sur la fine pointe de l'àme sans aucun appui de consolation, de sentiment, ni de lumières que celle de la foi nue et simple; ce n'est pas toutefois qu'il n'ait
reçu, et très-souvent, de grandes lumières intérieures et même extérieures, qui signifiaient combien Dieu avait agréable son oraison. Il m'a dit qu'une fois disant son chapelet, entre jour et nuit, il s'apparut à lui deux colonnes de feu, une grande et une petite, que d'abord il eut un peu de frayeur qui s'évanouit bientôt ; et après un peu de temps elles s'en allèrent au coin de son oratoire, et là se dissipèrent tout en bluettes. Monsieur de Thorens1, homme de rare piété et très-digne de foi, m'a dit qu'étant allé une fois trouver le Bienheureux , il le trouva dans sa chambre, tout ému; ce que voyant ledit monsieur de Thorens le pressa fort pour en savoir le sujet; enfin le Bienheureux lui dit que comme il priait Dieu en ce même oratoire qui n'était qu'un simple agenouilloir sur lequel il y avait un crucifix, une boule de feu lui était apparue qui s'était dissipée tout en bluettes par-dessus lui.
Environ cinq ou six ans avant son décès, parlant de l'oraison, il me dit qu'il n'y avait pas des goûts sensibles, que ce que Dieu opérait en lui c'était par des clartés et sentiments que Dieu répandait en la suprême partie de son âme, que la partie inférieure n'y avait point de part.
Une autre fois parlant sur ce même sujet, il me dit qu'il avait eu de bonnes pensées, mais que c'était plutôt par manière d'écoulement de cœur en l'éternité et en l'Eternel, que par discours. Il ne prenait point garde, à ce qu'il m'a dit, s'il était consolé ou désolé en l'oraison; que quand Notre-Seigneur lui baillait de bons sentiments , il les recevait en simplicité , que s'il ne lui en donnait point, il n'y pensait rien.
Il a décrit dans son livre de l'Amour divin si délicatement et si hautement tous les degrés de l'oraison et contemplation > qu'il est aisé à juger combien il avait reçu éminemment ce don d'oraison; aussi, quand on le voyait en prière, il répandait
1 Le comte Louis de Sales portait alors ce titre.
dans le cœur l'affection de l'oraison; plusieurs personnes assurent cela avec moi. Il en recommandait la pratique à ceux qui étaient sous sa conduite avec une très-grande affection. L'année avant qu'il mourût, on voyait clairement que son esprit était si pleinement détaché de toutes choses, qu'il ne se pouvait appliquer qu'à Dieu.
C'est la vérité que, comme il m'a dit, il avait une grande facilité à l'oraison, et que, pour l'ordinaire, il y recevait de grandes clartés et lumières; et il avait des sentiments d'union très-saints avec son Dieu, devant lequel il se tenait fort abaissé avec profonde révérence et confiance. Quelquefois, il m'écrivait, que je le souvinsse de me dire ce que Dieu lui avait donné en la sainte oraison, et le voyant je lui demandai, il me répondit : « Ce sont des choses si simples et si délicates que l'on ne » peut rien dire quand elles sont passées. »
Quelque temps devant son décès, il ne pouvait quasi plus gagner le temps pour s'occuper en saint exercice ; car les affaires et les infirmités l'accablaient. Je lui demandai un jour s'il avait fait l'oraison : « Non, me dit-il , mais j'ai fait ce qui la vaut;» ce que je crois , et qui est aisé à juger par ce qui est dit ci-dessus, qu'il se tenait toujours uni avec Dieu, faisant toutes ses actions pour ce pur amour divin, et non pour autre considération.
Son confesseur ordinaire, qui ne l'abandonna guère de vue l'espace d'environ quinze années, dit, qu'il a toujours cru que ce Bienheureux avait quelque secrète intelligence avec Notre- Seigneur pour sa conduite intérieure et une particulière connaissance de ses secrets. Je le crois, et qu'il avait une intime et sérieuse occupation avec Dieu; car jamais je n'ai reconnu, et l'on ne l'a jamais vu, que je sache, attaché à aucun exercice de dévotion, ni à chose quelconque, ains il se conservait une sainte liberté d'esprit pour faire toutes choses selon que la divine Providence les lui offrait. On l'a vu souvent près de dire la sainte messe, de faire l'oraison et autres exercices, lesquels
il retardait, voire, même les quittait quelquefois tout à fait, quand le service du prochain ou quelque légitime occasion le tenait à autre chose.
Une fois, en l'église de notre monastère de Lyon, il était tout revêtu et allait à l'autel; une personne de fort basse condition lui alla à la rencontre , le pria de l'ouïr en confession; le Bienheureux s'arrêta incontinent et l'entendit, et cette chose-là il l'a faite une infinité de fois.
On ne le voyait jamais troublé, ni ennuyé, quand les affaires lui survenaient à l'imprévu les unes sur les autres; ains il les recevait avec douceur de la main de Dieu , et non pas selon la raison humaine, comme a remarqué son dit confesseur et moi aussi, ne regardant pas les choses ce qu'elles étaient en ellesmêmes, mais en celui qui les envoyait; ainsi il était toujours en oraison, puisqu'il teriait continuellement son cœur exposé au bon plaisir de Dieu, auquel il acquiesçait simplement, sans distinction ni exception quelconque.
Il disait souvent qu'une âme qui voulait servir Dieu parfaitement se doit attacher à lui seul, le désirer ardemment et invariablement; mais, quant aux moyens de parvenir à cela, il ne s'y fallait attacher, ains qu'avec liberté il fallait aller, quelque part que la charité ou l'obéissance nous appelle, et cela gaiement et paisiblement.
On lui a vu pratiquer ces choses constamment; cela est très-véritable et connu de ceux qui le fréquentaient particulièrement.
Je dis, de plus, que c'est une vérité notoire à tous, que notre Bienheureux récitait les Offices dans l'église avec une attention, révérence et dévotion tout extraordinaires ; il ne tournait pas quasi les yeux, ni la tête, que là où il était requis, et se tenait là avec une gravité très-humble, toujours debout, sans jamais s'asseoir pour las et faible qu'il fût par tant de maladies, sinon quand il officiait pontificalement, il se mettait en une haute
chaire. Il assistait toutes les fêtes et veille des grandes fêtes à l'Office divin en sa cathédrale et aux Complies de Carême, avec telle dévotion et modestie qu'on voyait clairement qu'il avait une parfaite attention à Dieu. Il y recevait de grands sentiments de Dieu et de grandes lumières ; il m'écrivit une fois , que parmi la célébrité d'une certaine grande fête, il lui semblait d'être parmi les chœurs des Anges.
Cela est sans doute qu'il disait tous les jours la sainte messe sans y manquer, sinon pour quelque juste empêchement, comme de maladie , ou quand il allait aux champs qu'il n'avait pas commodité d'église. Étant, ce Bienheureux à l'autel, il était aisé à voir qu'il se tenait en une profonde révérence et attention devant Dieu, il tenait les yeux modestement abbaissés; son visage était tout recueilli, avec une douceur et sérénité si grande, qu'en vérité ceux qui le regardaient avec attention en étaient touchés et émus de dévotion. Surtout à la sainte consécration et communion, on voyait une candeur en son visage si pacifique que cela touchait les cœurs. Aussi ce divin Sacrement était sa vraie vie et sa force, et, en cette action, il paraissait un homme tout transformé en Dieu. Il prononçait sa messe d'une voix médiocre et douce, grave et posée, sans se presser, quelques affaires qu'il eût. Il me dit, il y a longues années, que dès lors qu'il était tourné du côté de l'autel, il n'avait nulle distraction. Je sais des personnes qui, l'ayant vu communier, en ont été tellement touchées de dévotion, qu'elles n'en ont jamais su perdre l'idée.
C'est une chose que chacun a reconnue, que notre Bienheureux Père avait une parfaite dévotion à Notre-Dame et un amour tendre accompagné d'une filiale confiance; il l'appelait sa dame, sa reine,, sa maîtresse. Quand il prêchait ses louanges, les jours de ses fêtes, à quoi il ne manquait jamais, c'était avec une ferveur, facilité et allégresse toute particulière : « Vous savez, a m'écrivait ce Bienheureux une fois, que notre glorieuse Mai-
» tresse me donne toujours un aide particulier quand je parle » de sa divine maternité. Je la supplie , cette sacrée Dame , de v mettre sa main dans le précieux côté de son Fils, pour y » prendre ses plus chères grâces, afin de les nous donner avec » abondance. »
« J'ai eu, me dit-il une autre fois, un ressentiment fort par- » ticulier du bien que l'on a d'être enfant, quoique indigne, de » cette glorieuse Mère. Entreprenons de grandes choses sous sa » faveur; car si nous sommes un peu tendres en son amour » elle n'a garde de nous y laisser sans l'effet de ce que nous « prétendons. » En toutes ses nécessités, ce Bienheureux avait recours à cette glorieuse Dame et recommandait fort à ses dévots de faire le même; il a fait des pèlerinages eu son honneur à la chapelle de Lorette, à Notre-Dame de Compassion à Thonon où il alla à pied, et en plusieurs autres lieux où cette sainte Dame est honorée particulièrement. Il disait son chapelet tous les jours avec une très-remarquable dévotion, et m'a dit qu'il trouvait tout son secours au Saint-Sacrement et à cette Sainte Vierge de laquelle il avait reçu de très-particulières assistances, même miraculeuses, comme j'ai dit ci-devant.
Il a mis notre Ordre qu'il a institué sous sa protection et sous le vocable du sacré mystère de la Visitation, et nous a procuré le privilège de ne dire que le petit Office de cette Bienheureuse Vierge, chose qui nous a été depuis confirmée à perpétuité par notre Saint-Père le Pape Urbain VIII à présent séant; et l'intention de notre Bienheureux, en cela, fut qu'il y eût un Ordre dans l'Eglise de Dieu tout particulièrement consacré et dédié à chanter jour et nuit les louanges de cette souveraine Reine, de laquelle il a parlé si hautement et si dignement dans ses livres, et même il lui a dédié son Traité de l'Amour de Dieu. Et ceci est vrai, notoire et public.