SON ACQUIESCEMENT A LA VOLONTE DE DIEU
Ad trigesimum nonum respondit :
Je dis que j'ai connu clairement que notre Bienheureux avait une entière résignation au bon plaisir de Dieu, duquel i! dépendait absolument sans aucune réserve; il disait, que chose quelconque qui lui puisse arriver ne lui ôterait jamais la trèsrésolue résolution qu'il avait d'acquiescer pleinement à tout ce que Dieu voudrait faire de lui, et de tout ce qui lui appartenait.
Cinq semaines environ après qu'il eût commencé l'établissement de notre Congrégation de la Visitation , je tombai malade d'une fièvre continue dont on douta de ma vie; en cette nécessité, il vint me visiter et me dit : « Dieu se veut peut-être con^ 3> tenter de notre essai, et de la bonne volonté que nous avons » eue de lui dresser cette petite compagnie, comme il se con- » tenta de la volonté qu'eut Abraham de lui sacrifier son fils. " Si donc il plaît à sa bonté que nous nous en retournions du 33 milieu du chemin, sa volonté soit faite ! » Or je puis dire en vérité que ceci était un acte héroïque de résignation, à cause des grands fruits qu'il prévoyait devoir arriver aux âmes par cette manière de vie.
11 se résigna constamment à la mort en une périlleuse maladie qu'il eut devant son sacre, disant que sans la miséricorde de Dieu il était frisé; mais qu'il espérait qu'elle lui serait aussi favorable à l'heure présente que de là à vingt ou trente ans.
Mais c'est une vérité assurée, que la mort ou la vie lui étaient indifférentes, et qu'il s'y tenait toujours préparé, comme il le témoignait à monseigneur de Chalcédoine son frère, lequel
DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 193 disant une fois à notre Bienheureux qu'il le trouvait tout pensif et triste : « Non, je ne suis nullement triste, répondit-il, mais je suis aux écoutes pour entendre quand l'heure du départ sonnera. »
Il a vu mourir monsieur son père, deux de ses frères, hommes dignes de regret et dont il fut extrêmement touché, comme aussi d'une sienne sœur et d'une belle-sœur. Au fort de la douleur de ses afflictions, il dit : « Je me tais. Seigneur, » et n'ouvre point ma bouche, parce que c'est vous qui l'avez » fait. 55
Au décès de feue madame sa mère qu'il aimait comme soimême, il m'écrivit qu'après qu'il lui eut fermé les yeux et donné le dernier baiser de paix à l'instant de son trépas, le cœur lui enfla fort, et pleura sur cette bonne mère plus qu'il n'avait fait dès qu'il était d'Eglise, mais sans amertume : « Car c'a été, 'dit-il, un ressentiment tranquille quoique vif, j'ai dit comme David : Je me tais, Seigneur, et n'ouvre point ma bouche, parce que cest vous qui l'avez fait. Sans doute, n'eût été cela, j'eusse crié holà sur ce coup! mais il ne m'est pas avis que j'osasse crier ni témoigner du mécontentement sous les coups de cette main paternelle , qu'en vérité , grâces à sa bonté, j'ai appris d'aimer tendrement dès ma jeunesse. 55 Il me disait une autre fois : « Au milieu de mon cœur de chair qui a eu tant de ressentiment de cette mort, j'aperçois fort sensiblement une certaine suave tranquillité et certain doux repos de mon esprit en la Providence divine, qui répand en mon âme un grand contentement parmi ses déplaisirs. 55
J'ai ouï dire que le Sérénissime prince cardinal de Savoie lui manda de l'aller trouver en Avignon, c'était un peu avant le trépas de notre Bienheureux. Ses amis, qui voyaient l'indisposition de sa santé avec le temps rude et fâcheux, lui représentèrent de ne point faire ce voyage , qu'infailliblement il lui arrim- 13
verait du mal : « Quel remède à cela? repartit ce Bienheureux. » Nous allons où nous sommes appelés, et continuerons tant 5) que nous pourrons; lorsque nous serons arrêtés par maladie » ou autre, nous demeurerons, et nous en reviendrons comme 33 et quand il plaira à Dieu. »
Il tomba malade d'une apoplexie et il mourut parfaitement et absolument résigné au bon plaisir de Dieu, voire, tout à fait indifférent. Devant, que d'aller en ce voyage, il vint dire adieu aux religieuses de céans. «Dieu vous ramène, Monseigneur! »lui dirent-elles. « Et s'il ne lui plaît pas, répondit-il, qu'y aura-t-il » à dire à cela? »
Il s'était préparé une fois pour prêcher un carême, il tomba malade d'une fièvre continue. Il m'écrivit : « Si Dieu ne veut » pas que je le serve en prêchant, ains en souffrant, sa volonté 5) soit faite ! »
L'on parla une fois de certain emprisonnement (si la mémoire ne me trompe fort, et je pense que non) , il dit : « Si l'on « me mettait en prison, je ne m'en soucierais nullement, j'au- 33 rais plus de loisir de prier Dieu et d'écrire quelque chose à 33 sa gloire. » L'on parla aussi de lui lever son évêché : « Eh bien ! 33 dit-il, je serais plus libre pour servir Dieu et les âmes. »
Il était même résigné à mourir par justice ! si c'eût été le bon plaisir de Dieu, et me dit une fois qu'il lui semblait que si Dieu permettait qu'il fût accusé à tort des plus grands crimes et méchancetés qui se puissent commettre, et que pour cela on le condamnât à quelque violent supplice, qu'il les irait souffrir, moyennant la grâce de Dieu, avec une entière résignation, paisiblement et tranquillement, et qu'il ne lui fâcherait point pourvu qu'il fût innocent devant Dieu ; et ce qui le toucherait, serait si on l'accusait d'hérésie, à cause du scandale et préjudice qui en pourrait arriver aux âmes.
1 C'est-à-dire par la main du bourreau.
Il serait impossible d'exprimer l'extrême indifférence de sa volonté; certes, cela se peut assurer qu'elle était toute réduite à la volonté divine : aussi disait-il de lui-même qu'il laissait vouloir Noire-Seigneur pour lui ce qu'il lui plaisait, déposant tout le soin superflu de lui-même entre les mains de Dieu.
ïl aimait souverainement cette parole de saint Paul : Seigneur, que voulez-vous que je fasse? parce, disait-il, que c'était une parole admirable. Il disait un jour, écrivant à une personne, qu'il goûtait fort ces paroles de saint Paul, et il ajouta humblement : « Je les disais ce matin à Dieu, mais je n'ose » plus les dire maintenant parce que j'ai trouvé que je ne 55 sais que trop ce que Dieu veut que je fasse : il veut que je me J5 mortifie en toutes les puissances de mon âme et que je sois un » vaisseau d'élite pour porter son sacré Nom parmi le peuple. J5 Mais, hélas! ce que je sais qu'il veut que je fasse, je ne le 55 sais pas faire. Lui, qui le sait faire, le fasse donc en moi et 5) par moi; mais qu'il fasse tout pour lui, à qui je n'ai trouvé 55 que je puisse contribuer autre chose, que ce petit filet de 55 bonne volonté que je sens au fin fond de mon misérable cœur. 55 Cette bonne volonté vit en moi, mais je suis mort en elle, et 55 n'en ressens qu'un lent et faible mouvement, par lequel je 55 soupire presque imperceptiblement le mot sacré de notre 55 fidélité : Vive Jésus, vive Jésus! 55 II était parfaitement indifférent à la maladie ou à la santé, à la vie ou à la mort, aux mépris ou aux louanges, à l'emploi de son temps et de sa vie, à la pauvreté ou aux richesses, à la privation des personnes qui lui étaient chères comme à leur conservation; et, bref, en toutes choses, son cœur était indifférent et aimant souverainement le bon plaisir de Dieu. C'est pourquoi dans la tribulation et affliction il ressentait, ainsi qu'il me l'a dit lui-même, une douceur cent fois plus douce que l'ordinaire, par cet acquiescement qu'il faisait de l'union de son esprit avec celui de Dieu, par-dessus tout sentiment. Je dis ces choses sans doute ni
crainte , parce que je les ai vues et reconnues clairement en ce Bienheureux en une infinité d'occasions , sans jamais lui avoir vu manquer en une seule.
Voici encore de ses paroles qui confirment cette vérité : « C'est, m'écrivait-il un jour, un grand contentement à mon » âme vraiment dédiée à Dieu, de cheminer les yeux fermés » selon que sa souveraine Providence la conduit de temps en » temps; car ses raisons et jugements sont impénétrables, mais 5? toujours doux et toujours suaves à ceux qui se confient en lui. 5î Que voulons-nous, sinon ce que Dieu veut? laissons-lui con- " duire notre âme qui est sa barque , il la fera surgir à bon 55 port. Oh ! qu'heureuses sont les âmes qui ne vivent que de 55 cette volonté divine ! 55
Une autre fois sur un empêchement qui le détourna de faire quelque chose qu'il avait projeté et qu'il désirait fort , il m'écrivit : « Notre chère maîtresse la gloire de Dieu l'a ainsi disposé, » et vous savez quelle fidélité mon cœur lui a uniquement 55 vouée; c'est pourquoi sans réserve je la laisse ainsi régenter 5) au-dessus de mes affections, aux occasions que je vois ce 55 qu'elle requiert de moi. 55
Sur une sensible affliction, « H faut, m'écrivit-il, s'arrêter ^ court et sans réplique aux décrets de la volonté céleste, la- 55 quelle dispose des siens selon sa plus grande gloire. En » somme, il n'est pas en notre pouvoir de garder les consola» )> tions que Dieu nous donne, sinon celle de l'aimer sur toutes 55 choses, qui est aussi la bénédiction souverainement désirable. 55 0 Dieu ! que c'est une bonne chose de ne vivre qu'en Dieu, 55 de ne travailler qu'en Dieu et de ne se réjouir qu'en Dieu ! 55
Je n'aurais jamais fait, si je voulais rapporter ici tous les témoignages de la parfaite et très-absolue résignation et indifférence que ce Bienheureux avait en Dieu. Cette vérité est notoire, et ne peut être doutée de ceux qui l'ont fréquenté. Et il est vrai, notoire et public.
ARTICLE QUARANTIEME.