SON DISCERNEMENT DES ESPRITS ET SON DON DE PROPHETIE
Le second jour du mois d'août 1627, à sept heures du matin, elle a répondu en ces termes à l'article quarantième :
Je dis qu'entre tous les dons que notre Bienheureux avait reçus de Dieu, celui de la discrétion [discernement] des esprits a été un des plus érninents , et c'est une vérité qui n'est doutée de personne qui l'ait fréquenté et considéré particulièrement; aussi recourait-on à lui de divers lieux pour être éclairés es doutes de leur conscience. Je sais que plusieurs prélats, abbés, religieux, ecclésiastiques, des gentilshommes et gens de justice, des princes et princesses et personnes de toute qualité, riches et pauvres de diverses provinces, l'ont recherché pour cela. Le nombre des âmes qu'il a conduites en la voie de la perfection chrétienne en divers lieux est quasi innombrable. Je n'ai jamais ouï dire que pas une soit tombée dans aucune tromperie, ni se soit dévoyée de la crainte de Dieu, excepté une qui demeurait fort loin de lui, et encore la chose n'est pas certaine.
Quand il passait par quelque ville, l'on sait que c'était un abord non pareil; les pères spirituels même les plus expérimentés le venaient consulter, et lui envoyaient leurs disciples afin d'être éclaircis de lui aux choses plus difficiles de la vie spirituelle. Une grande servante de Dieu m'a assuré que le révérend père Coton, jésuite, personnage si extraordinairement signalé en piété, parlant à elle, lui avait dit qu'il ne se tenait point parfaitement assuré d'une âme qui est conduite par des voies extraordinaires, laquelle était en sa charge, bien que lui et plusieurs autres serviteurs de Dieu en fissent bon jugement, qu'il n'en eût l'avis et le témoignage de notre Bienheureux, avec
lequel ce grand père Coton avait tant et tant de fois désiré de conférer.
Le révérend père Suffren, jésuite, confesseur du roi trèschrétien et de la reine sa mère, homme si profond en humilité et si éclairé en la conduite des âmes, lequel a dit après qu'il eut conféré avec notre Bienheureux, qu'il avait plus appris pour la bonne conduite des âmes en neuf heures ou environ qu'il traita avec lui de ce sujet, qu'il n'avait fait de toute sa vie.
Le révérend dom Sens, qui a été général des Feuillants, personnage rare en piété, dit aussi à la susdite servante de Dieu, que le nombre de ceux qui avaient reçu le don de la discrétion des esprits était très-petit , mais que notre Bienheureux le possédait, et, certes, en éminent degré; et cette vérité est publique.
Ce Bienheureux avait une vue si pénétrante, que quand on lui parlait on écrivait de sa conscience, il discernait avec une délicatesse et clarté non pareille les inclinations, les mouvements et tous les ressorts des âmes , et parlait avec des termes si précis, si exprès et intelligibles, qu'il faisait comprendre avec très-grande facilité les choses les plus délicates et plus relevées de la vie spirituelle. L'on verra cette vérité clairement dans le livre de ses Epîtres.
Je sais cela par une certaine expérience, mais aussi plusieurs personnes me l'ont dit. Il a assuré à des personnes qui lui communiquaient leurs nécessités spirituelles, qu'il voyait clairement leur cœur comme au travers d'un cristal. A combien d'âmes a-t-il dit : «Vous ne vous déclarez pas bien" , et cela était très-vrai ; quelque âme à qui cela était arrivé me l'a ainsi rapporté. Il dit à une : « Vous me celez ce que vous voudriez un jour m'avoir dit, et il n'en sera plus temps », et cela lui arriva; et d'autres m'ont assuré d'avoir été contraints par la force des scrupules de retourner à lui pour se déclarer entièrement.
A l'ordinaire, l'on ne lui pouvait rien celer; aussi bien, disait-on, il connaît clairement nos cœurs et toutes nos pensées.
Quelques personnes clignes de foi m'ont assuré que ce Bienheureux leur avait dit ce qu'elles pensaient. Il discernait aussi ceux qui étaient possédés ou non. Il disait souvent à ses pénitents ce qu'ils voulaient dire avant qu'ils se fussent déclarés; et ceci était une croyance quasi commune entre ceux qui se confessaient à lui. Un certain personnage de qualité s'étant détraqué et tombé en quelque offense secrète, a déclaré ingénument qu'il n'osait paraître devant ce Bienheureux, crainte qu'il ne connût sa faute.
Une âme religieuse avait des grandes et extraordinaires visions et révélations et semblables cas, lesquelles avaient été communiquées à plusieurs docteurs, même avaient été approuvées de quatre docteurs religieux de divers Ordres réformés; l'on envoya l'écrit qui en avait été fait à notre Bienheureux, et sans qu'il eût vu la personne dans laquelle on disait que ces grâces s'opéraient, il condamna tout cela avec sa modestie ordinaire, défendant qu'on ne contestât point contre ceux qui l'avaient approuvé, et dans peu de temps après, l'on vit clairement que tout cela n'était que tromperie. Il donna des conseils convenables pour la conduite de cette âme, laquelle se reconnut et est morte chrétiennement. Il en a détrompé tant d'autres, et n'a jamais approuvé, que j'ai su, l'esprit et conduite spirituelle d'aucune personne qui n'ait été bonne et solide.
Je sais que l'on lui communiquait de divers lieux de ces choses surnaturelles; il ne les méprisait pas, mais il ne les exaltait pas aussi. Il ne faisait état et ne mettait en ligne de compte que les vraies vertus. Je sais que souvent il accoisaii les esprits d'une seule parole.
Je sais des âmes qui étaient fort embarrassées et inquiétées de divers troubles, lesquelles par la grâce de Dieu il a pacifiées (et je suis de ce nombre), quelquefois d'une seule parole, comme j'ai ouï assurer qu'il arriva à une âme qui était fort travaillée de scrupule et de crainte d'être damnée , à laquelle il
répondit après lui avoir ouï raconter ses angoisses d'esprit : // faut que vous perdiez votre âme pour la sauver. Comme elle désirait recevoir plus ample instruction de lui : « Non, dit-il, cela suffit, vous avez plus besoin de soumissions que de raisons » , et ainsi elle partit d'avec lui extrêmement accoisée et consolée.
A une autre qui avait quasi le même trouble d'esprit, il ne fit que lui dire : « Mettez-vous en indifférence, et acquiescez au bon plaisir de Dieu» , et elle demeura et persévéra depuis en un très-grand repos d'esprit.
Monsieur le président de la Valbonne l'alla un jour trouver, fort troublé en son intérieur; avant qu'il pût déclarer son mal , notre Bienheureux le mena dans son cabinet et lui fit lire un chapitre de Y Amour divin qu'il composait alors. Après que ce bon personnage l'eut lu, il demeura calmé et du tout affranchi du trouble qui l'affligeait intérieurement. Plusieurs personnes ont été pacifiées par son seul regard, d'autres en lisant ses lettres, et enfin une infinité de semblables travaux ont été guéris par son moyen.
Conformément à l'esprit de Dieu qui agissait en lui, il se hâtait tout bellement de reconnaître les dispositions des âmes avec lesquelles il traitait; et s'il ne les trouvait pas préparées, il s'arrêtait tout court, ne voulant point que l'on répande des discours où il n'y a point d'auditeurs; mais aussitôt qu'il avait reconnu l'onction de l'esprit de Dieu , il versait dans les âmes les instructions et enseignements nécessaires pour leur salut.
De plus, j'ai remarqué qu'il laissait volontiers agir l'esprit de Dieu dans lésâmes avec une grande liberté, suivant lui-même l'attrait de cet esprit divin, et les conduisant selon la conduite de Dieu, les laissant agir selon les inspirations divines, plutôt que par ses instruotions particulières. J'ai reconnu cela en moimême, et l'ai appris encore de quelques autres personnes tresqualifiées avec lesquelles il a traité de la même sorte; et si je
m'entends bien , il témoignait en cela une grande lumière en la discrétion des esprits.
Il était tout à fait admirable et incomparable à dresser les esprits selon leur portée sans jamais les presser; ains il donnait et imprimait dans les cœurs une certaine liberté qui affranchissait de tout scrupule et difficulté, et qui élevait les âmes à un amour envers Dieu si suave, que toutes les difficultés que Ton croit être en la vie dévote s'évanouissaient; mais tous ses livres rendent un ample témoignage de cette vérité, et j'assure que l'on ressentait une douceur non pareille à obéir à ses conseils, et pour moi souventefois j'ai eu peine de ce qu'il ne me commandait pas assez.
Une demoiselle qui poursuivait pour être religieuse céans, l'alla trouver pour savoir quand il lui plairait qu'elle entrât, il lui répondit fermement : « Vous ne serez point religieuse, mais votre petite sœur que voilà le sera » , qui était alors une fille d'environ douze ans, laquelle n'y pensait nullement; et en effet, il arriva comme ce Bienheureux avait prédit, car l'aînée fut mariée et la jeune se fit religieuse, et est aujourd'hui supérieure en un des monastères de notre Ordre.
Notre Bienheureux recevait de Dieu en ce sujet de grandes lumières et connaissances par le moyen de l'oraison. Je me souviens que feu monsieur Favre , premier président du souverain sénat de Savoie , homme excellent en sa condition , rare en humilité et piété, intime ami de notre Bienheureux, m'a dit que comme il était en très-grande affliction pour le salut de madame sa femme qui était morte sans confession, il lui communiqua sa peine. Le Bienheureux pria pour elle, après quoi il dit audit sieur président : « Ne soyez plus en peine pour l'âme de ma » sœur (ainsi Pappelait-il); soyez assuré qu'elle est en voie de 5) salut. »
En l'année 1616, monsieur le duc de Nemours vint avec une grande armée en intention de prendre ce pays de Savoie. Chacun
croyait la ruine du pays et la prise de cette ville. Notre Bienheureux après avoir considéré ces remuements, assura avec une grande fermeté que tout cela se dissiperait en brief, ce qui arriva dans le temps qu'il avait prédit.
On lui apporta la nouvelle de la maladie d'une sienne bellesœur • il alla dire la sainte messe pour elle ; à son retour il me dit qu'il n'avait su prier pour elle en qualité de malade , mais oui bien de défunte comme elle était, et dont on eut nouvelle incontinent après.
Environ cinq ou six ans avant que je fusse religieuse , je lui dis : « Monseigneur, ne me retirerez-vous jamais du monde? » Il me répondit avec une fermeté extraordinaire : « Oui, et un jour » vous quitterez toutes choses; vous viendrez à moi et entrerez 5) dans le parfait dénûment de la croix. ?> Ce qui est arrivé par des moyens si éloignés de la prudence humaine, qu'on ne les peut attribuer qu a la seule Providence de Dieu.
Je sais qu'à un grand nombre de personnes, il a prédit des choses qui sont arrivées, et de l'événement desquelles on peut recueillir qu'il avait le don de prophétie, comme en l'issue de diverses affaires. Par exemple , il prédit à madame de Crémieux de son diocèse , qui avait déjà eu plusieurs mauvais accouchements, qu'elle en aurait un heureux, et dont l'enfant serait conservé; ce qui est vrai, car il est encore en vie. Et ceci est vrai , notoire et public.