ARTICLE QUARANTE-QUATRIÈME
SON ZÈLE POUR LE SALUT DES AMES. LIVRES Qu'lL A COMPOSES.
Ad quadragesimum articulum respondit :
Je dis que c'est une vérité qui ne peut être révoquée en doute, que notre Bienheureux Fondateur avait un zèle ardent et universel du salut des âmes et de profiter à toutes créatures. Toute sa vie a été employée à cela, comme j'ai dit ailleurs.
Je sais que par sa douceur, grand support et prudence, il a gagné à Dieu des âmes tout embourbées et engagées en de grands et abominables péchés qui régnaient en des familles , desquels il les a entièrement purgées.
« Oh! que le service des âmes, m'écrivit-il une fois, m'est » une douce et honorable peine ! »
Il conduisait à la vie parfaite très-grand nombre d'âmes en diverses provinces, comme il est dit ci-devant, et pour lesquelles il fallait faire des lettres sans nombre, et toutes écrites de sa main, outre la peine qu'il avait de lire celles qui lui étaient écrites, lesquelles étaient très-longues et mal écrites.
Ce Bienheureux m'écrivit une fois : « Quantité d'âmes recou- » rent à moi pour savoir comme il faut servir Dieu, secourez- » moi bien par vos prières ; car pour l'ardeur, je l'ai plus grande » que jamais. Mais voyez-vous, tant d'enfants se jettent entre 3) mes bras et me sucent les mamelles , que j'en perdrais la force » si l'amour de Dieu ne me revigorait. »
Ce fut ce même zèle qui lui fit entreprendre la composition des excellents Livres qu'il a laissés à la postérité, lesquels il tira de la presse de ses affaires , non sans admiration de ceux qui savaient la multitude de ses autres occupations.
Le premier qu'il composa fut la Défense de la sainte croix, qu'il fit tandis qu'il travaillait à la conversion des hérétiques du Chablais, et ce peur rembarrer les ministres de Genève qui avaient écrit contre l'honneur de cet étendard de notre salut.
L'autre, fut un Avertissement aux confesseurs pour aider ceux de son diocèse à la conduite des âmes dans la pénitence.
Le troisième fut Y Introduction à la vie dévote pour les personnes qui vivent dans le monde, livre que l'on dit que le seul esprit de Dieu a dicté, et qui est si hautement et universellenent loué des doctes et des indoctes, et lequel a été et est si orofitable , qu'il n'y a quasi nation qui ne l'ait voulu avoir en sa langue, et l'on admire les multitudes des impressions qui en ont été faites. Un nombre infini d'âmes ont trouvé dans ce livre le moyen de leur salut et le chemin de la vraie perfection chrétienne, chacun en leur condition. J'ai vu un grand nombre de personnes qui toutes m'ont dit avoir reçu de ce livre les pré-
DÉPOSITION POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 213 mices de leur dévotion, et la lumière et les enseignements nécessaires pour la continuer et conserver.
Je sais une personne qui , étant plongée dans la vanité du monde , a confessé qu'à la première lecture qu'elle fit en ce livre , elle fut convertie si entièrement, que peu de temps après elle se fit religieuse : elle tira de la vanité à la dévotion plusieurs personnes de qualité de la maison où elle demeurait; et c'est chose assurée que par la lecture de ce livre plusieurs filles se sont rendues religieuses. Les révérends pères jésuites le conseillent incessamment et le donnent pour guide aux religieuses de Sainte-Ursule qui enseignent les filles.
Ce livre étant tombé entre les mains d'un personnage que l'on dit être chef d'un Ordre religieux, il le trouva si plein de l'esprit de Dieu , qu'il dit qu'il n'y avait que son auteur qui pût mettre son âme en repos , si qu'il se résolut de le chercher quelque part qu'il fût; ce qu'il exécuta, bien que son pays fût bien éloigné d'ici à ce que l'on dit de trois cents milles. En venant il rencontra notre Bienheureux à Lyon, où il était allé voir feu monseigneur le cardinal de Marquemont. Ce religieux lui envoya un laquais avec un billet par lequel il le conjurait de lui donner heure et lieu où il lui pût parler à son aise, que s'il ne le faisait, il protestait qu'il serait responsable de son salut; sur quoi notre Bienheureux, nonobstant les divertissements que ceux qui étaient autour de lui faisaient, parce qu'ils craignaient quelque sinistre accident de la part des hérétiques , il ne laissa néanmoins de lui donner lieu au parloir de notre monastère de Lyon, où sitôt que ce personnage fut entré, il coupa la corde de la cloche du parloir, afin que personne ne i'interrompît; il entretint environ quatre heures ce Bienheureux par une confession générale, puis reçut sa bénédiction, et s'en retourna plein de consolation et satisfaction.
Un gentilhomme limousin vint visiter le sépulcre du Bienheureux, il désira de me parler et me dit qu'il était venu exprès
vénérer le sépulcre de celui auquel il avait une si grande obligation ; car, me dit-il , ayant lu par rencontre le livre de l'Introduction , il y trouva tant de goût et de perfection pour la vie chrétienne, que d'abord il fut inspiré de changer de vie et d'invoquer l'assistance de celui qui en était l'auteur; de sorte qu'ayant appris de son confesseur, qui était jésuite , que c'était notre Bienheureux, et le lieu où reposait son saint corps, tout incontinent il y vint pour accomplir sa dévotion, quoique la saison fût fort rude au gros de l'hiver, et le chemin fort long d'environ trois cents milles. Il me raconta au long sa vie passée et le miracle de sa conversion par le moyen de la susdite lecture , et depuis il prit pour son avocat et intercesseur notre Bienheureux; il tira deux diamants de ses doigts qu'il me donna pour les offrir en l'honneur de ce Bienheureux, avec témoignage que s'il eût eu quelque chose de plus précieux, il l'eût offert volontiers , tant était grand son zèle et la confiance qu'il prit à ses prières. II me dit qu'il s'allait rendre jésuite, et je crois qu'il l'est maintenant; car par les dernières lettres qu'il m'a écrites, il me mandait qu'il s'était fait prêtre il y avait déjà un an, et qu'ayant achevé ses affaires, il s'en allait mettre dans les pères jésuites pour accomplir son dessein , et toujours il me prie de le recommander aux prières et intercessions de son Bienheureux protecteur.
Les huguenots mêmes ont ce livre en très-grande estime pour ce qui est des mœurs et de la pratique des vertus. Un gentilhomme du Dauphiné, hérétique, ayant reçu ce livre de quelque sien ami, le lut et le trouva si à son gré qu'il le garda et écrivit de sa main au commencement de ce livre : « J'ai lu et relu ce » livre; Dieu veuille que ce soit à sa gloire et au salut de mon » âme! » Ce qui s'accomplit, et mourut bon catholique, et après son décès on'trouva ce livre écrit comme dessus.
Le révérend père, général des Chartreux, homme de grande sainteté et d'éminente doctrine, dit tout haut, ayant lu ce livre,
DÉPOSITION! POUR LA CANONISATION DE S. FRANÇOIS. 215 ue Fauteur avait si bien rencontré en cette besogne, qu'elle suffisait pour éterniser sa mémoire.
De plus, ce Bienheureux afait un Traité admirable de V Amour divin qui contient douze livres, auxquels ont voit son éminence en la science des Saints, et la pureté de son amour divin. Souvent en composant il disait qu'il s'essayerait d'en écrire autant sur son cœur que sur les feuilles de papier. Les âmes humbles qui reçoivent les particulières et abondantes lumières de Dieu, y trouvent tout ce qu'elles sauraient désirer pour leur solide conduite en la parfaite union de leur âme avec Dieu. Au reste, c'est une constante et assurée vérité, entre ceux qui ont connu ce saint Prélat et qui ont vu ses livres, que l'on peut suivre sa doctrine sans nulle crainte d'errer; car ils disent qu'elle est parfaitement catholique, claire, sans ombrage, solide et assurée, et qui conduit à la pureté de la foi et de la perfection du divin amour.
Je sais assurément que ce Bienheureux avait encore en dessein plusieurs autres beaux traités de piété; il disait qu'il ne désirait plus de vie que pour écrire encore quelque chose à l'honneur et à la gloire de ce divin amour; mais l'accablement des affaires et ses infirmités corporelles l'ont empêché de poursuivre ce qu'il avait déjà commencé, et la mort qui l'a surpris trop tôt au grand dommage et intérêt du public, et de toutes les âmes qui soupirent continuement sa perte. Et ceci est vrai, notoire et public.