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SO.V MÉPRIS POUR LES HONNEURS ET POUR LES BIEXS DU MONDE

Ad qitadragesimum quintum articulimi respondit :

Je dis que c'est une vérité toute certaine et publique, que notre Bienheureux avait un très-grand mépris des choses de ce

monde, de ses pompes, de ses vanités, de ses grandeurs et de tout ce qu'il estime le plus. Il disait une fois : « J'ai de la peine s? à faire les oraisons funèbres des princes et princesses , parce 3> qu'il y faut mêler de la mondanité, à laquelle je n'ai nulle » inclination, Dieu merci. «

Le feu roi, Henri le Grand, le sollicita fort par cinq différentes fois pour l'arrêter en France, l'année 1602, que ce Bienheureux y était allé pour procurer le rétablissement de la religion catholique au bailliage de Gex; le roi lui promettant de bons appointements et grands bénéfices, auquel il répondit que puisque la divine Providence l'avait lié à l'évêché de Genève, il désirait d'y aller servir, et ne la point changer. J'ai ouï assurer à personnes dignes de foi, que ce même roi lui fit assigner une bonne pension, ayant su qu'il n'avait que mille écus de rente, disant que c'était trop peu pour un évêque.

Notre Bienheureux le remercia et ne la voulut accepter. Il disait ordinairement qu'il valait mieux avoir besoin de peu, que d'avoir beaucoup ; que celui à qui la suffisance ne suffit, rien ne lui suffira. Il avait aversion à ceux qui ayant suffisamment de quoi s'entretenir selon leur condition, font ce qu'ils peuvent pour avoir davantage, que pour lui il ne voulait avoir autre lendemain que la Providence de Dieu.

Ce même roi le fit encore solliciter de retourner en France pour le service de l'Eglise. Il désira savoir en quoi, ne se jugeant pas capable de toutes sortes d'emplois, et ajouta : « Dieu » m'a fait la grâce de reconnaître que je suis fait pour lui, par » lui, et en lui. Je ne serai jamais enfant de fortune, tandis que » le ciel m'éclairera; c'est pourquoi où que je sois appelé pour » le service de la gloire divine, je ne contredirai nullement, et )) j'ai néanmoins cette générosité de ne vouloir être appliqué » que pour ce que je suis et en ce que je puis. »

Je n'ai jamais vu une âme que je sache si désintéressée et si absolument dénuée des affections des choses de la terre, que

ce Bienheureux était. Il m'a dit qu'à son dernier retour de Piémont, deux personnes de qualité s'étaient adressées à lui, et le prièrent de les aider à obtenir de Son Altesse quelque faveur de grand profit qu'elles désiraient, lui promettant de lui en faire bonne part; il leur repartit doucement : «Vous ne me connaisv. sez pas, je suis homme sans intérêt, qui ne fais jamais rien » pour l'argent; mais assurez-vous que je m'emploierai avec 5> plus d'affection pour votre affaire , que si elle était pour moi. » Ce qu'il fit.

Souventefois on lui a voulu procurer d'autres bénéfices, même au dernier voyage qu'il fit à Paris ; jamais il ne s'en est voulu remuer, Il disait : « Si je quitte mon évêché , ce ne serait » pas pour me charger d'un autre; car soit que la divine Provi- » dence me fasse changer de lieu, soit qu'elle me laisse ici, » cela m'est tout un. Ne serais-je pas mieux de n'avoir pas tant » de charge, afin que je puisse un peu respirer en la croix de » mon Sauveur et écrire quelque chose à sa gloire. »

Ii est à naître, comme je crois, celui qui lui a vu faire un pas ou dire une parole pour son agrandissement aux honneurs et richesses de ce monde; toute son ambition était, comme il m'a dit, d'employer sa vie le plus utilement qu'il lui serait possible pour l'accroissement de la gloire de Dieu et le salut des âmes.

Une personne lui écrivant un jour, lui souhaitait beaucoup de prospérités et de grandeurs temporelles; il lui répondit: «Mon Dieu! que me souhaitez -vous? de la grandeur et de la v prospérité, dites-vous. Eh ! il ne m'en faut point avoir, et par » la grâce de Dieu je n'en attends et n'en désire autre en ce » misérable monde, que celle que le Fils de Dieu a voulu pra- 5) tiquer en la crèche de Bethléem. »

Une autre fois : « Ne croyez pas , m'écrivit-il , qu'aucune » faveur de la cour me puisse engager. 0 Dieu ! que c'est chose » bien plus désirable d'être pauvre en la maison de Dieu, que

» d'habiter dans les grands palais des rois. Je fais ici mon novi- » ciat (il était alors à Paris avec monseigneur le prince cardi- » nal de Savoie); mais jamais je n'y ferai profession, Dieu air » dant; et grâce à Dieu j'ai appris à la cour d'être plus simple » et moins mondain- mais se pourrait-il bien faire qu'après » avoir considéré la bonté, la fermeté de l'éternité de Dieu, » nous puissions aimer cette misérable vanité du monde? car » il ne faut aimer ni affectionner que la vérité de notre bon » Dieu, lequel soit à jamais loué de ce qu'il nous conduit au 5) vrai mépris des choses terrestres. »

11 est vrai que notre Bienheureux ne maniait point d'argent , sinon pour le distribuer aux pauvres, et l'a tellement méprisé qu'il n'a voulu savoir ni connaître la valeur, ni la différence des espèces.

Le monde s'étonnait, sachant qu'il n'avait que mille écus de rente, comme il pouvait satisfaire à sa dépense eu égard aux charges qu'il avait à supporter; car nonobstant ses aumônes innombrables, toute sorte de personnes étaient reçues chez lui très-honorablement.

Les meubles de sa maison étaient fort simples quoique honnêtes; ses habits étaient fort décents et nets; mais ceux de dessous étaient à l'ordinaire rapiécés, ainsi que m'ont assuré ses domestiques. Bref, en tout et partout il montrait l'extrême mépris qu'il faisait des choses de ce monde.

Un jour, retournant de la ville en son logis , il trouva la porte fermée que l'on ne put ouvrir promptement, il en eut une joie intérieure très-grande , et se tenait là humblement comme un pauvre.

Il avait une satisfaction incroyable de n'avoir point de maison qui fût sienne, et que le maître de son logis l'en pût mettre dehors quand il voudrait. « Tout plein de gens, disait-il, me » persuadent d'acheter une maison. Mon Dieu ! s'ils savaient » l aise que j'ai de n'en avoir point, et que je n'en désire point,

» et que je veux mourir avec celte gloire de n'avoir rien , et v voilà mon ambition. Et puis, que le monde clabaude tant 5) qu'il voudra , moyennant la grâce de Dieu je ne me départirai 5j jamais de mon entreprise. » Et Dieu a accompli en quelque sorte le désir de son serviteur;- car il est mort dans la maison d'un pauvre jardinier.

Une personne lui écrivait un jour qu'elle était prou pauvre, Dieu merci. « Oh! que s'il était vrai, lui répondit-il, je dirais » volontiers que vous êtes donc prou heureuse , Dieu merci. » Notre Seigneur disait : Bienheureux sont les pauvres ! La sa- 55 gesse humaine ne laissera pas de dire que bienheureux sont 5) les monastères, les chapitres et les maisons qui sont riches. » Et ajoutait qu'il faut en cela cultiver la pauvreté, que nous aimions et souffrions amoureusement qu'elle soit mésestimée.

« Je me tàte partout dans le cœur, disait-il, pour voir si la 55 vieillesse ne me porte point à l'humeur avare, et je trouve au » contraire qu'elle m'a affranchi de souci, et me fait négliger 5) de tout mon cœur et de toute mon àme toute chicheté , pré- 53 voyance humaine et défiance d'avoir besoin. 55

Le troisième jour du mois d'août, à sept heures du matin.

En continuant sur le même article, je dis que notre Bienheureux donna tout ce qui était de son patrimoine, et s'en dépouilla franchement en faveur de messieurs ses frères; il m'écrivit qu'il en avait une joie non pareille, et qu'il lui semblait être déchargé d'un grand fardeau, puisqu'il n'avait plus de temporel.

Quelques-uns des siens lui disaient une fois que l'on se moque de ceux qui ne prétendent rien en ce monde , et qu'il était obligé de se servir du temps pour faire quelque chose pour lui et sa maison; il dit après à quelques personnes de sa con-

fiance : « Je me moque de toutes ces niaiseries-là; car l'une de » mes plus grandes consolations, c'est de m'imaginer de n'avoir » rien, et quand je mourrai je n'aurai rien. »

Voilà comme l'on voit clairement que notre Bienheureux avait un amour non pareil aux maximes évangéliques, surtout à la sainte pauvreté qu'il aimait. Il désirait souvent que quelque chose que la nécessité même requiert, lui manquât, pour en cela imiter le Roi des pauvres son Sauveur. Surtout à la fin de ses jours, cet amour s'était grandement accru dans son cœur; il en parlait souvent avec ^témoignage de la grande estime qu'il en faisait.

Aussi avait-il reçu de Dieu une très-particulière lumière de la beauté et excellence de ces saintes maximes, et c'est pourquoi il avait un si absolu mépris des choses de celte vie qui leur sont contraires. Il disait : « Plus je vois le monde, plus je » l'ai à contre-cœur, et ne crois pas que j'y puisse vivre si le » service des âmes et l'avancement de leur salut ne me don- » naient de l'allégeance. Enfin plus je vais avant dans sa con- » naissance, plus j'estime ceux qui sont à Jésus-Christ. »

Bref, on ne saurait assez dire l'extrême mépris que notre Bienheureux avait des choses de cette vie; aussi disait-il que qui avait son cœur au ciel ne se mettait point en peine des choses de la terre. Et tout ceci est vrai, notoire et public.

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