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SA MANIÈRE DE TRAITER AVEC LE PROCHAIN

Ad quadragesimum sextum articulum respondit :

Je dis que c'est une vérité publique que notre Bienheureux Père donnait un très-libre et très-facile accès à tous ceux qui désiraient de communiquer avec lui. Il avait ordonné à ses

domestiques de ne renvoyer personne de ceux qui le demandaient, si ce n'est lorsqu'il était contraint de se retirer pour l'expédition de quelque affaire importante; mais rarement il le faisait, bien que, comme il me dit une fois, les affaires que son diocèse lui fournissait, et celles qui lui venaient d'ailleurs n'étaient pas des ruisseaux, ains des torrents; et ce n'est sans sujet d'admiration comme il pouvait satisfaire à tout et à tous.

Il recevait chacun avec un visage égal et gracieux sans en éconduire un seul de quelque condition qu'il fût; il écoutait tout le monde paisiblement et si longtemps que chacun voulait, vous eussiez dit qu'il n'avait que cela à faire, tant il était patient et attentif; et chacun s'en retournait si content et satisfait, qu'en vérité l'on était bien aise d'avoir quelque affaire à lui communiquer, afin de jouir de l'extrême douceur et suavité qu'il répandait dans le cœur de ceux qui lui parlaient, et qu'il attirait par ce moyen à une extrême confiance , surtout quand la communication était des choses de l'âme; car c'était ses délices de parler de la sainte dévotion, et d'exciter tout le monde, s'il eût pu, à la pratiquer chacun selon sa vocation et condition.

La façon et le parler de ce Bienheureux étaient grandement majestueux et sérieux, mais toutefois Je plus humble, le plus doux et naïf que l'on ait jamais vu; car il était sans art, sans fard et sans contrainte. L'on ne lui entendait jamais dire aucune parole mal à propos, qui, tant soit peu que ce fût, pût mécontenter qui que ce soit, ou qui ressentît la légèreté. 11 parlait bas, gravement, posément, doucement et sagement, et avec une efficace non pareille, sans recherche de belles paroles, ni aucune affectation; il aimait la naïveté et simplicité. Souvent j'ai remarqué, et plusieurs autres ont fait le même jugement, qu'il ne disait rien de trop, ni de trop peu, ains ce qui était nécessaire, mais en termes si bons qu'il ne s'y pouvait rien

ajouter. Il nous a enseigné souvent qu'il fallait dire beaucoup de choses en se taisant par la modestie, égalité d'esprit et de maintien; certes, c'est une pratique qui était en lui admirable.

Il était très-véritable en ses paroles , et disait que c'était un grand secret pour attirer l'esprit de Dieu en nos entrailles que de ne point mentir. Quand il tomba en cette apoplexie de laquelle il est mort, accourut en son logis, au bruit de cet accident, une sœur tourière de notre monastère de Lyon, et pensant le réveiller et lui donner quelque émotion, lui dit que monseigneur de Chalcédoine son frère était là; il lui répondit fermement : Hélas! ma sœur , il nefaut'pas dire le mensonge.

La conversation de ce Bienheureux serviteur de Dieu était hautement louée, et tenue généralement de tous ceux qui Font connu, incomparable en suavité. Un prélat de France disait qu'elle était tout angélique. Monseigneur l'archevêque de Bourges mon frère, comme aussi feu mon père, et plusieurs autres personnes de qualité relevée, qui ont été ses familiers et fait voyage avec lui, ne pouvaient assez hautement louer sa sainte, utile, et très-agréable conversation; je leur en ai ouï parler avec admiration.

Jamais il ne raillait ni offensait personne. Il faisait des fois de petits contes de récréation; mais avec tant de modestie, que ceux qui entendaient, étaient également récréés et édifiés. Si aux compagnies où il était, on se mettait sur des plaintes contre le prochain, il témoignait n'y prendre point de plaisir, les excusant toujours; que s'il ne pouvait excuser le fait, il excusait l'intention autant qu'il pouvait, et rejetait les fautes sur la fragilité des personnes. Quand les fautes commises étaient grandes, on lui voyait lever les yeux au ciel, serrer les épaules et dire doucement : Misère humaine! misère humaine! c'est pour nous faire voir que nous sommes hommes.

Jamais on ne lui a ouï médire de qui que ce soit, comme je

crois , ni contrôler les actions d'autrui. S'il arrivait à quelqu'un de le faire en sa présence, il prenait la défense de l'absent, et par ses paroles il témoignait assez combien tels discours lui déplaisaient.

Surtout il ne pouvait souffrir que l'on se moquât du prochain ; il disait que cela était directement contre la charité. Il advint une fois à une personne de qualité de se moquer devant lui d'une personne qui était fort laide et de mauvaise grâce; quand la compagnie fut retirée, il la prit à part : « Comment, lui » dit-il, est-ce ainsi que vous traitez votre prochain? Cette » créature que vous trouvez si désagréable, n'est-elle pas faite » à l'image de Dieu? elle lui est peut-être plus agréable mille » fois en sa laideur extérieure , que ne lui ont jamais été toutes » les beautés du monde. Il faut apprendre à aimer Dieu en toute » créature. »

Ce Bienheureux Prélat était un des hommes du monde les plus accomplis en la civilité. Je sais que quelques seigneurs de la cour ont admiré cette particulière vertu en lui; il avait une gravité sainte, une majesté en toutes ses actions si humble et dévote qu'il répandait l'estime, la révérence et l'amour dans les cœurs de ceux qui conversaient avec lui; sa parole était de même qui pénétraient les cœurs doucement, et enfin tous ceux qui l'abordaient en demeuraient pleinement édifiés et satisfaits. Quaad il allait par les rues chacun se tenait heureux de le rencontrer et d'avoir sa bénédiction. Les petits enfants mêmes l'allaient environner > lesquels il touchait et caressait avec une débonnaireté non pareille. Et tout ceci est vrai, notoire et public.

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