DE CONVERSER AVEC DIEU
Le premier avis pour l'oraison, mes chères filles, c'est que l'âme qui veut la faire, doit, si elle n'est extraordinairement attirée et élevée à Dieu, se bien préparer selon le dire du Sage : Avant l'oraison prépare ton âme, pense où tu vas, à qui tu dois parler. ,
Tant d'oraisons mal faites ne proviennent que du défaut de préparation; cette préparation est double : l'une éloignée et l'autre voisine. L'éloignée n'est autre que la paix de la conscience, la garde de ses sens , une vue ordinaire de Dieu , une conversation familière avec sa divine Majesté en son intérieur, surtout avoir l'âme affranchie de toutes affections et passions déréglées; enfin, il faut se dépouiller de tout ce qui peut troubler l'esprit et la conscience, et nous empêcher de nous tenir dans le recueillement et la liberté intérieure.
La mortification et l'oraison sont les deux ailes de la colombe pour s'envoler dans quelques saintes retraites, afin de trouver son repos avec Dieu, loin du commerce des hommes; et comme les oiseaux ne sauraient se guinder en haut avec une aile seule,
1 Extrait d'un très-vieux manuscrit des contemporaines de la Sainte, conservé aux Archives du 1er monastère de la Visitation d'Annecy.
aussi ne doit-on pas se persuader qu'avec la seule mortification, sans oraison, une âme puisse prendre le vol pour s'élever à Dieu. La mortification sans oraison est une peine inutile; l'oraison sans la mortification est une viande sans sel qui se corrompt aisément; c'est donc une nécessité de donner à nos âmes ces deux ailes pour prendre le vol jusqu'à la cour céleste, où l'on doit trouver le rassasiement du cœur dans la conversation avec Dieu.
Il faut, mes filles, se dénuer entièrement de tout, renoncer courageusement à toutes les créatures, s'adonnant à la mortification de ses passions pour s'en rendre maître , foulant aux pieds leur rébellion; il faut contraindre la propre volonté à subir le joug, le propre jugement à être souple, voulant, en tout ce qui regarde l'intérieur, dépendre de Dieu.
La grande méthode de l'oraison, c'est qu'il n'y en a point, quand le Saint-Esprit s'est rendu maître de la personne qui médite, car il en fait ce qu'il lui plaît, sans qu'il y ait pour lors ni règles ni méthodes. Il faut que l'àme soit entre les mains de Dieu, comme l'argile entre les mains du potier pour en composer toutes sortes de vases, ou ainsi qu'une cire molle pour recevoir l'impression du cachet, ou comme une table blanche sur laquelle le Saint-Esprit écrit ses divines volontés. Si allant à l'oraison l'on pouvait se rendre une pure capacité pour recevoir l'esprit de Dieu, cela suffirait pour toute méthode; l'oraison se doit faire par grâce, et non par artifice. Entrez en l'oraison par la foi, demeurez-y par l'espérance, et n'en sortez que par la charité qui ne demande que d'agir et de souffrir.
La première disposition à l'oraison, c'est la pureté d'intention par laquelle nous rapportons tout à la seule gloire de Dieu; la seconde, une résignation parfaite, nous rendant indifférentes à tout ce qui nous peut arriver; la troisième, un vrai renoncement à nos vues propres, ne nous appliquant qu'à ce que Dieu nous applique.
Allant à l'oraison, il faut rappeler toutes les puissances de son àme en l'intérieur, et se dire à soi-même : Mon âme, tu vas paraître devant Dieu et traiter avec lui; faisons trêve à toute autre chose.
Croyez-moi, mes chères filles, apportez à l'oraison la plus grande tranquillité de cœur que vous pourrez; renfermez-vous dans ce petit ciel intérieur sans vous laisser distraire par les objets des sens, et croyez assurément que vous ne manquerez point de boire de Veau de la citerne.
Pour se mettre en la présence de Dieu, vous vous le représenterez remplissant tout l'univers, et le regarderez en tous lieux, comme l'air que nous savons être partout. Quelquefois, on peut regarder Dieu autour de nous, nous environnant de toutes parts, et nous, étant dans lui, ainsi que le poisson dans la mer, et les oiseaux environnés de l'air. Ou bien il faut nous retirer en nous-même dans le cabinet de notre intérieur, et Jà, d'un œil ferme et tranquille, regarder comme l'essence divine est dans toute notre âme et remplit tout notre intérieur, voir comme le Père s'y contemple, et comme le Père et le Fils produisent le Saint-Esprit. On peut aussi regarder Jésus-Christ au Saint-Sacrement de l'autel; et, pour l'y honorer, il suffît de savoir ce que la foi nous apprend, que c'est Dieu humanisé, et que celte même humanité est assise à la droite du Père Eternel. Enfin, il faut nous humilier et nous confesser indigne de parler à Dieu, disant avec Abraham : Je parlerai à mon Seigneur, moi qui ne suis que poudre et cendre.
L'heure étant venue de faire l'oraison, notre esprit qui attendait celte heureux moment avec une sainte impatience, se doit incontinent lever à ce signal pour recevoir l'honneur qu'on lui veut faire, puis invoquer le Saint-Esprit, la Sainte Vierge, son bon Ange, et prendre quelques Saints pour avocats de l'oraison, et pour demeurer avec nous devant Dieu.
La disposition la plus convenable à l'oraison, c'est d'y aller
avec un cœur dépouillé, et que Pâme, selon toutes ses puissances et ressorts intérieurs, comparaisse à nu devant Dieu, et se soumette à ses desseins, le faisant même parfois par un acte formel et un dessein renouvelé.
L'oraison pour être bonne doit être faite avec attention et révérence; et, à vrai dire, serait-il raisonnable que Dieu, devant qui les séraphins s'abîment de respect, exauçât une personne qui lui parle avec irrévérence?
Il faut s'occuper selon son attrait, ou par la considération ou par la simple vue de Dieu, selon qu'il nous conduira.
Il faut conclure la méditation par trois actions qu'il ne faut jamais manquer de faire : la première, c'est l'action de grâce; la seconde, l'offrande; la troisième, la supplication, par laquelle nous demandons l'assistance de Dieu pour exécuter les bonnes résolutions que nous avons faites. Il faut cueillir un petit bouquet de dévotion des principales affections que nous avons eues, pour Podorer le long de la journée.
L'essence de l'oraison mentale, disait notre B. Père, consiste proprement à parler à nous-même et avec Dieu, le louant et bénissant à cause de ce qu'il est, lui parlant comme un enfant à son père, un disciple à son maître, un vassal à son roi, un pauvre à un riche, un criminel à son juge, une épouse à son époux; enfin, comme à notre fidèle ami, comme une ignorante qui demeure dans un humble silence, ne sachant parler, mendiant à la porte de la cour céleste les trésors divins.
Si en l'oraison l'âme sent quelques touches de Dieu, par lesquelles il montre qu'il se veut communiquer à elle, il faut alors cesser toute opération et s'arrêter tout court, pour donner lieu à sa venue, et ne la point empêcher par des actions faites à contre-temps, mais se disposer avec le silence intérieur et un profond respect à les recevoir; parfois, sentant ses approches, l'âme pourra dire : Parlez, Seigneur, votre servante vous écoute! puis, élargir son cœur avec tranquillité, et acquiescer
à l'infusion de la grâce, qu'il faudra faire valoir, d'après le mouvement reçu à l'oraison.
Il faut se tenir ferme en l'oraison et ne jamais la quitter; car, en ce jeu, qui la quitte, la perd; si l'on fait semblant de ne vous pas écouter, criez encore plus haut; si l'on vous chasse par une porte, entrez par l'autre; si l'on vous dit, comme à la Cananéenne, que vous ne méritez pas la grâce que vous demandez, avouez qu'aussi ne prétendez-vous pas aux grâces exquises, mais seulement de manger les miettes qui tombent de la table divine.
Comme Dieu est infiniment élevé, il faut que l'âme s'élève aussi infiniment pour arriver à Lui. L'Epoux céleste parlant de son Epouse, lorsqu'elle s'emploie à l'oraison, la compare à un rayon de fumée qui monte vers le ciel sans trouver rien qui l'arrête.
Comprenons, mes chères filles, quel honneur ce nous est d'être à l'oraison, tout autant de temps et aussi secrètement que nous voudrons. Quiconque obtient de son prince une heure d'audience s'estime bienheureux; et notre Dieu, devant qui les rois de la terre sont moins qu'une étincelle en la présence du soleil et qu'un vermisseau devant les plus hauts séraphins, ce grand Dieu, néanmoins, se montre disposé à nous écouter, à quelque heure du jour et de la nuit qu'il nous plaise de choisir pour lui parler.
Il n'y a que le cœur qui soit absolument nécessaire à l'oraison, et comme sans cette partie tout le reste n'est qu'une vaine apparence, aussi avec elle seule nous ne manquons jamais de rien. Il ne faut pas s'étonner si ceux qui s'emploient à l'oraison font si peu d'état de la terre, parce qu'étant toujours avec Dieu ils se trouvent dans une si grande élévation, et regardent de si loin les choses temporelles, qu'ils les perdent quasi de vue.
Saint Jean Climacus appelle l'oraison, le salut du monde, l'office des Anges, la source des grâces, et la plus illustre possession que les hommes puissent avoir en ce monde, comme
voulant dire, que demeurant en la possession d'un si grand
bien, ils se mettent peu en peine de tous les autres.
Il n'importe quelles choses Dieu opère en Pâme, parce qu'elle ne doit pas être attachée à ce que Dieu opère en elle; mais à Dieu opérant en elle.
L'âme qui a appris de Notre-Seigneur à entrer au dedans de soi-même, à soupirer pour sa présence dans l'intime retraite de son cœur, je ne sais si elle ne choisirait pas pour un temps d'endurer les peines de l'enfer, plutôt que de retourner aux délices, ou pour mieux dire aux ennuis de la terre. Plus nous nous viderons de ce qui n'est pas Dieu, plus il nous remplira de lui-même; perdons le soin de nous-même afin que Dieu s'en charge.
L'âme exerce le silence mystique lorsque ne parlant à aucune créature, ni même à Dieu, elle écoute avec une grande attention en son intérieur : ce silence honore Dieu d'une façon trèsrelevée. Le silence apporte des biens immenses à l'âme, la désappliquant des créatures pour l'appliquer à Dieu, qui est l'unique principe de sa pureté. Il est dit dans la sainte Ecriture : Ecoute, Israël, et ne dis mot! Tâchons donc de nous taire avec les créatures et d'écouter Dieu. Une seule de ses paroles vaut mieux que dix mille que nous lui saurions dire.
Dieu se communique spirituellement, touchant le plus profond du cœur de ses inspirations, s'unissant si doucement à l'âme que cela ne se peut exprimer; mais tout aboutit à ce point, que quiconque se conjoint avec Dieu devient un même esprit avec lui. Noyez-vous dans cet océan de sainteté, de pureté infinie, ce sera pour jouer à qui perd gagne. Le Cœur divin ne vous manquera jamais, je vous en assure, mes chères filles, si nous ne lui manquons; encore ne nous manquera-t-il pas parce que sa fidélité est plus grande que notre infidélité. Il n'est pas de ceux qui rompent la foi à qui la leur rompt, et
nous le trouverons toujours disposé à nous dire : Revenez , Sulamite, revenez.
Humilions-nous devant la grandeur de Dieu, anéantissonsnous devant cette incompréhensibilité adorable, perdons-nous pour jamais sans plus nous chercher, perdons-nous dans ce divin abîme. Si nous pouvions dire en vérité ces deux mots : Mon Dieu est mon tout, nous ne nous ennuierions jamais à Poraison, car quand on y serait ennuyé, ces deux mots bien dits charmeraient l'ennui. David dit que Dieu écoute le désir des pauvres, c'est pourquoi il suffit pour bien faire oraison de lui dire : Tout mon désir est devant vous et mes gémissements ne vous sont point cachés.
Saint Bonaventur.e nous donne ce conseil pour l'oraison, disant : Lorsque tu désires que Dieu s'incline à toi profondement, porte les plaies de Jésus crucifié dans ton cœur.
Il y a une oraison d'une attention tranquille de l'âme à Dieu, qui va modérant l'activité trop grande des facultés, et qui la met en silence intérieur et dans un repos de ses puissances. Hé! qu'il est bon d'écouter plus souvent Dieu, en notre intérieur, que de lui parler.
Il y a une oraison où l'âme est par état dans cette tranquillité, et sans faire aucun acte, elle est cependant dans la disposition réelle de vouloir tout ce que Dieu voudra faire d'elle* et cet amour de la volonté de Dieu est sa nourriture.
Il y a une oraison par application d'âme à Dieu, c'est lorsque selon toutes ses facultés elle est occupée de Dieu, sans qu'elle se rende compte de l'action de ses facultés.
Il y a une voie de combats et de peines, c'est quand on est sous la pression de quelques tentations continuelles et violentes; cette voie demande une grande fidélité à Dieu, avec un suave et simple détour des sujets de peine.
Il y a une oraison de pauvreté et délaissement, c'est quand l'âme ne peut former aucun acte, ni même surmonter sa peine
que par patience et humilité; alors qu'elle se serve de ces remèdes : qu'elle accepte sa pauvreté en esprit de pénitence; et, par hommage à la justice divine, qu'elle s'unisse à la pauvreté du Fils de Dieu.
Les sécheresses que nous sentons à l'oraison n'ont autre source que le défaut d'amour de Dieu ; l'âme qui aime s'occupe aisément de ce qu'elle aime. Si l'esprit ne dit rien, faisons parler le cœur; quand nous ne dirions autre chose à Dieu, sinon que nous l'aimons, qu'il est digne d'être aimé, c'est assez, il n'est pas hesoin avec lui de tant de discours. Les Anges dans le ciel ne disent que ce mot : sanctus, c'est là toutes leurs oraisons, et dans le séjour de la béatitude ils ne sont occupés que de cette seule parole, par hommage à l'unique parole de Dieu dans l'éternité.
Dieu est lumière et ténèbres tout ensemble; il est lumière ou ténèbres à qui bon lui semble. S'il veut être ténèbres pour vous, ne cherchez pas autre chose; c'est traiter les choses de Dieu plus dignement de ne les regarder que dans la lumière ténébreuse de la foi sans les vouloir pénétrer, je dis même que par les lumières de la grâce, parce qu'il y a plus de respect de s'abaisser devant les mystères par humilité, que de s'élever vers les mystères par intelligence.
La foi est la lumière du nouveau monde, c'est la science des Saints. Dans l'oraison il y a plus à écouter qu'à parler; c'est à nous d'écouter le Fils de Dieu et non de parler; nous ne sommes pas dignes de parler devant lui, laissons à Dieu le choix du discours, sans nous mettre en peine d'en chercher en nousmême. Dieu ne parle au cœur que dans le recueillement. Vous n'avez point, dites-vous, ma chère fille, de pensées, vous n'avez point de sentiments de Dieu; mais, si vous avez Dieu, qu'avezvous à faire d'autre chose, que vous reste-t-il à désirer?
Vous êtes à l'oraison, Dieu ne vous donne rien, ne sauriezvous faire autre chose, adorez-le, adorez sa présence, ses voies,
ses opérations; il n'est pas besoin pour cela de grandes pensées, vous l'adorez mieux par le silence que par le discours. Ne pouvez-vous rien faire du tout, souffrez; si vous ne faites l'oraison en agissant, vous la ferez en pâtissant. Dans ces extrémités, tournez-vous vers la Sainte Vierge ou quelques Saints; priezles de faire oraison pour vous, ou de vous donner part à celle qu'ils font continuellement au ciel.
Faut-il être tout à fait oisif et inutile à l'oraison? Non, ma fille, il faut soumettre notre esprit au Saint-Esprit qui veut en être la lumière et le guide. Quand vous ne feriez autre chose que de demeurer en la présence de Dieu et consumer devant lui votre vie, comme un cierge qui se consume devant le Saint-Sacrement, ne seriez-vous pas bienheureuse?
Pour faire une bonne et parfaite oraison, il faut s'oublier soi-même et se perdre pour Dieu; ne nous flattons point, Dieu veut de nous ce sacrifice, il ne nous guidera pas pour moins. Il n'y a aucun état où il prenne plus plaisir de nous voir, que dans celui de l'humiliation. Ce n'est pas assez d'être petit devant Dieu, il faut y être rien; c'est là le fondement sur quoi il édifie, car il se plaît de travailler sur le néant. Il y fait des choses d'autant plus grandes que notre anéantissement est plus parfait. Soit que Dieu vous donne, soit qu'il vous oie, soit qu'il vous dépouille et vous prive même de ce que vous avez, soumettez-vous humblement à sa conduite, prenez son parti contre vous-même, et ne cherchez appui ni support en aucune chose.
Quand vous êtes à l'oraison, il ne faut voir ni écouter autre chose que Dieu; s'il se présentait même à vous un Ange, vous ne devriez pas le regarder, car vous parlez à plus grand que lui.
Une âme toujours bien disposée est toujours prête à faire oraison, même fait toujours oraison. Montrez à Dieu que vous l'aimez jusqu'à ce point, que de le vouloir aussi bien aimer pour peu que pour beaucoup.
Quand nous sommes délaissées de toute autre chose, c'est
alors que nous sommes moins délaissées de Dieu. Il n'est jamais plus invité à nous secourir que lorsqu'il nous voit privées de tout autre secours. Si Dieu est invité à nous secourir quand il nous voit privées de toutes choses, combien plus quand il nous prive de lui-même. Hé! donc, qu'importe d'être délaissées de Dieu pourvu que l'on soit écoutées de lui. Qui ne sera bien aise d'être privé pour l'amour de lui de tout ce qui est au ciel et en la terre, et de lui-même pour l'amour de lui-même, afin de lui pouvoir dire : « Qu'y a-t-ilpour moi dans le ciel, et que dois-je chercher sur la terre, hors de mon Dieu? »