‹ Œuvres diversesChapitre 227 sur 281 · DE QUIÉTUDE · texte numérisé non relu

DE QUIÉTUDE

Demande. — Quand l'àme est dans les craintes, comment peut-elle se tenir dans l'unique regard? Il semble que tout contrarie ce chemin, car si elle le veut, parce qu'il lui est ordonné, il lui semble qu'elle ne peut le suivre. La puissance imaginative est toute vagabonde, et même les sens contribuent à sa distraction , l'ouïe étant fort ouverte aux moindres choses.

Réponse. — Ma très-chère fille, je vais répondre ce que Notre- Seigneur me donnera : premièrement, je crois qu'en quelque disposition que l'âme se trouve, soit de crainte ou autre, elle doit demeurer ferme et constante dans ce simple regard; que, si elle n'en a la vue ni le sentiment, elle a la foi qui l'assure

1 Extrait d'un très-vieux manuscrit des contemporaines de la Sainte, conservé aux Archives du 1er monastère de la Visitation d'Annecy.

de la toute présence de Dieu, devant lequel elle doit demeurer paisible et soumise sans s'amuser à ses pensées.

Demande. — S'entend bien que si la pensée n'est pas bonne, il faut se remettre en son simple regard; mais si elle est bonne, comme faire cela, car si c'est Dieu qui la donne , l'àme ne serait-elle point coupable d'ingratitude, de ne pas regarder ce que Dieu lui présente, non pour le méditer, car l'àme ne peut, mais pour s'en occuper devant Dieu, ou bien faut-il éloigner même cette pensée pour ne s'arrêter qu'à la présence de Dieu? Si l'àme est excitée à faire des actes, ne le doit-elle pas suivre, bien que je croie qu'il ne les faudrait pas amplifier? Il m'est bien venu à l'esprit que cela n'était que par recherche de soi-même , car il me semble que Dieu comprend plus que toutes ces vues et actes qui ne font que satisfaire, sous ce prétexte de ne pas manquer de correspondance à Dieu et de ne pas demeurer dans la négligence.

Réponse. — II faut recevoir passivement les bonnes pensées, les lumières et affections que Dieu donne , mais sans se mouvoir ni divertir de Dieu , et quand il excite à dire des paroles, il faut suivre l'attrait fort simplement et courtement.

Demande. — Il me semble bien aussi que si Dieu ne donne point de vues ni de sentiments, l'àme ne les voudrait pas chercher, mais demeurer là, le plus coite qu'elle pourrait, devant sa divine bonté. D'un autre côté, elle serait fort contente d'agir, pour correspondre en quelque façon à Dieu, et ne pas croupir dans la négligence qu'elle craint partout.

Réponse. — L'on vous a déjà dit plusieurs fois, que quand Dieu ne donne rien, ni n'excite, il faut se contenter de demeurer paisible et en révérence devant sa bonté, sans craindre

ces négligences : c'est l'amour-propre qui a ces appréhen-

sions.

Demande. — Il me semble difficile de croire que Ton soit unie, quand l'esprit est dans ces craintes et dissipations, bien qu'à la vérité l'âme ne veuille pas , puisqu'elle en souffre.

Réponse. — L'âme se doit tenir unie à Dieu , dans la souffrance que sa bonté donne, par les peines et tracasseries quelles qu'elles soient.

Demande. — Le papier dit 1 qu'il ne faut plus se servir des puissances. Quant à la volonté, si elle est excitée, ne devraitelle pas produire ces actes, crainte que l'âme ait des négligences; comme encore, si elle était dans la soustraction, ne doit-elle point faire d'actes d'acceptation , de soumission ou autres? J'ai bien vu pourtant que ce simple regard comprend tous les actes; mais d'ailleurs, l'âme se trouve si dénuée qu'elle ne sait que faire. Si elle pouvait, comme dit le papier, traverser tout ce qui l'empêche d'aller à ce simple regard, elle serait guérie; mais elle essaie en vain, Dieu se cache; elle ne le voit ni aperçoit, quand bien même elle le cherche, et au lieu de le trouver, elle ne voit qu'elle toute nue ou bien pleine de misères, chargée d'infidélités. Cela quelquefois l'arrête court, n'osant passer plus avant, mais elle voudrait se défaire de ces empêchements. Je sens ceci fort diversement, et je le dis une fois pour toutes, afin de savoir comme je m'y dois comporter?

Réponse. — Toujours il faut suivre l'attrait intérieur et produire les actes quand Dieu les excite, mais non autrement. C'est l'amour-propre qui pour se satisfaire, étant privé des senti-

1 II doit être question des conseils reçus précédemment.

PETIT TjRAITÉ SUR I/ORAISON. 271

uients, voudrait faire ces actes de soumission et acceptation; mais le simple regard, ou se tenir coite et en repos devant Dieu, bien que l'on n'ait ni vue, ni sentiment de sa bonté, c'est ce que Dieu veut de l'âme , sans qu'elle se remue ni s'empresse à chercher, ni à vouloir pénétrer : ce n'est qu'amour-propre que toutes ces recherches.

Demande. — Quant aux autres puissances , je ne parle point de leurs occupations, car je ne m'en pourrais servir, mais je chercherais volontiers à tenir la volonté toujours agissante, ou bien si elle n'agit pas, car elle n'a ce pouvoir que rarement, elle voudrait se tenir dans un silence intérieur que parfois elle expérimente. Je ne le puis expliquer, sinon que l'âme est à la vérité totalement impuissante, mais certains mouvements imperceptibles la tiennent occupée, sans qu'elle s'en rende compte ; c'est je ne sais quoi qui la lie fort et la tient à la merci de l'action de son Dieu dans un doux repos : voilà comme depuis peu je l'ai expérimenté, et avec une tranquillité qui ne m'est pas ordinaire.

* (La réponse de la Sainte n'est pas dans le manuscrit. )

Demande. — Voilà aussi comme je l'ai expérimenté : mon âme étant dans les transes d'une nouvelle charge, et voulant se sacrifier par son unique regard, le pouvoir lui fut du tout ôté, si que je demeurai dans une privation de tout, ne sentant ni apercevant que ma privation, où je demeurai contente, et il me semblait que si mon Jésus eût voulu qu'elle fût plus grande, je l'eusse acceptée, afin de n'avoir rien, pas même moi-même.

Réponse. — Ce vous-même ne peut se perdre et veut toujours faire quelque chose pour se satisfaire : laissez cela et souffrez tout dans l'unité d'esprit , vous contentant de ce que Dieu vous donne.

Demande. — Voici encore une autre disposition : Voulant dans une peine et ennui du faix de la supériorité me soumettre à la volonté de Dieu , et doucement voir ce que je devais faire en ma charge , tant pour moi que pour les autres, à cause du scrupule que j'ai de ne rendre point mon devoir, il ne me fut pas possible; au contraire, je demeurai sans lumière, et l'esprit dans un certain étal comme une personne en proie à celui qui voudrait l'anéantir, sans autre vue sinon que j'eusse voulu être déjà toute perdue dans cet abîme d'amour, me trouvant dans une paix profonde mais non pas trop sensible. Cet état m'a servi pour aller plusieurs fois à l'oraison : voilà un cantique sur des vues que j'ai reçues. Je priai une Sœur de me le faire sous prétexte d'exercer son esprit.

Réponse. — Notre-Seigneur vous fait si souvent expérimenter qu'il veut que vous le regardiez et fiiez en sa bonté, que je ne sais comme vous avez le courage de vouloir toujours faire quelque chose pour la seule satisfaction de vous-même ; vous ne le voudriez pas, mais il se fait pourtant : le cantique est demeuré au bout de la plume.

Demande. — Voici une pensée que j'eus à ma dernière solitude, qui me revient souvent : Pourquoi veux-tu du soutien?... ne le suis-je pas?... l'unique regard te doit suffire. Mais quand les craintes de l'oisiveté et perte de temps, joint à ce que je ne me fais pas bien connaître à Votre Charité, me viennent, je ne sais que faire, et mon âme voudrait trouver sur quoi s'appuyer; mon esprit parfois a des échappées pour agir, et même mon corps, qui voudrait faire aussi quelque action pour témoigner sa fidélité à Dieu ; quelquefois cela ne sert qu'à augmenter ma peine, et mon esprit tracasseux ne s'arrêterait pas, si les volontés de Votre Charité ne l'arrêtaient; c'est pourquoi je demande votre décision sur chaque point, afin de m'y tenir tou-

jours. Les vues, sentiments et états sont parfois très-divers; c'est ce qui me fait étendre beaucoup mes demandes. Je dis encore ceci dont j'ai la vue : quand Dieu est loin et les craintes plus fortes, je voudrais chercher de l'appui par des paroles, lorsque j'ai la liberté de les prononcer (ce qui n'est pas toujours), je dis : Mon Dieu, mon tout, régnez , faites ; oui, mon Dieu, toute vôtre : je ne veux vivre que pour faire votre volonté: mon lot, ma possession éternelle.... ce que je prononce vocalement par manière de soupir qui soulage non-seulement l'esprit, mais aussi le corps, lequel parfois ressent certaine oppression en la poitrine. Ce soupir lui donne de l'air, quelquefois cette pression est agréable, d'autres fois pénible.

Répoxse. — Cela est si visible que Dieu veut être lui seul votre soutien, que votre âme a très-grand tort d'en chercher un autre, et cette pensée est véritable que l'unique regard vous doit suffire , et que toutes ces craintes de perdre le temps, d'être oisive, et que l'on ne vous connaît pas, ne procèdent que de ce vous-même qui veut faire suivre ses voies de propre recherche et satisfaction, et se détourner de celles de Dieu, sinon que sa bonté s'y fasse toujours sentir et donne des lumières de sa solidité, car alors vraiment l'amour-propre est content. Or, la fidélité à Dieu requiert que l'on demeure en l'état qu'il nous met : en la jouissance, jouir; dans le dénûment, demeurer nue; en la peine, patienter, et en la souffrance, souffrir; et voilà la vertu et ce que Dieu désire de vous, sans jamais vous remuer qu'il ne vous excite ou donne cette liberté de dire des paroles vocales qui sont bonnes. L'on vous connaît fort bien, n'en doutez jamais, et vous vous exprimez de même.

Demande. — Ily a des fois que ces craintes, quoique sensibles, ne coûtent rien ou peu , encore que l'on soit aride, dénuée du sentiment de la présence de Dieu, et que l'on soit m. 18

toute pauvre; l'âme ne voudrait rien être, se reposant en la volonté de Dieu.

Réponse. — Il faut demeurer ainsi, car il est bon.

Demande. — En ne voulant rien, l'âme expérimente une grande paix; cependant il lui semble parfois qu'elle devrait au moins vouloir son avancement et ce qu'il plaît à Dieu. Elle sait bien que généralement elle ne veut rien que Dieu, son vouloir en toutes choses, mais je manque à l'application de mon esprit en des occasions.

Réponse. — Ces vouloirs ne sont que propres recherches. L'unique regard suffit pour appliquer nos actions.

Demande. — J'ai répété en plusieurs lieux la même chose, mais c'est parce que je l'ai éprouvé de diverses façons, et pour demander une fois pour toutes ce que Votre Charité veut de mon âme ; car je veux toutes les voies de Dieu et ce que l'obéissance me dira.

Réponse. — Suivez-la donc exactement, car sa bonté vous la montre clairement et l'on vous en assure, et ce serait, meshui, opiniâtreté de faire autrement, ce qui déplairait à Dieu.

Demande. — Mon esprit n'a plus cette vue et sentiment de la perte de mon âme en Dieu, comme je l'avais autrefois, ce que je voudrais rappeler si je pouvais, parce que cela me servait d'occupation, mais je ne le fais pas, attendant ce qui plaît à Dieu.

Réponse. — 11 ne le faut pas faire aussi.

Demande. — Comme aussi je n'ai plus les lumières et bonnes

pensées sur l'Écriture ou sur des paroles de l'Évangile et des Épîtres> il me semble que c'est ma négligence, et que je me flatte en ne m'y appliquant pas. Je sais bien que ces paroles parfois s'enfoncent dans mon cœur, et qu'il y est comme tout soumis et qu'il les révère. Quant aux mystères, je ne m'en peine plus; je les révère en Dieu dans ce simple regard, mais il me semble qu'en la plupart des grands mystères j'ai plus de peine de me contenir dans ce simple regard, et que je m'y trouve plus dénuée; ce n'est pas pourtant toujours.

Réponse. — Vous attribuez tout à votre négligence et lâcheté : prenez le bien qui vous est donné , et ne courez pas après quand Dieu le retire. C'est parce qu'aux grands mystères vous ne vous contentez pas du simple regard ; vous vous y voulez appliquer et cela vous en dénué ; vous serez et ferez ce que Dieu veut quand vous vous tiendrez ferme en la voie de simple regard en lui, sans désir ni mouvement de votre part, vous laissant entre ses mains et recevant ce qu'il vous donnera : la fidélité à cela et à cheminer dans l'observance et pratique des vertus, sans empressement, vous maintiendra en la disposition où Dieu vous veut.

Sa bonté nous en fasse la grâce, et priez pour celle qui est toute vôtre en lui. Dieu soit béni.

Soeur Jeanne-Françoise Frémyot.

Je viens de relire vos demandes et mes réponses. Enfin, tout doit aboutir en l'invariable fidélité de demeurer ferme en ces vues et simples regards, et recevoir là, sans vous en divertir, ce que Dieu vous donnera, car il ne faut jamais quitter le donateur pour s'amuser à regarder la beauté de ses dons : il vous les imprimera selon qu'il lui plaira et vous excitera à ce que bon lui semblera. Il le faut suivre sans empressement, et quand la vue ou sentiment de ce simple regard vous sera ôté et que votre âme sera sans appui, ne cherchezrien, demeurez ainsi révérem-

ment dans son bon plaisir, sans regarder comment, ni en faire des actes , ni le vouloir sentir, et que tout votre soin soit de vous tenir très-paisible et tranquille en toutes les dispositions où votre âme se trouvera, et même quand il y aura des ardeurs, adoucissez-les; et enfin, comme je vous ai déjà dit, que votre soin principal soit de vous tenir paisible, reposée, tranquille en tout sans exception, et ne vous examinez ni faites aucune réflexion sur quoi que ce soit, bon ou mauvais, non pas même pour me le dire, cela n'étant qu'une propre recherche. Moins vous vous verrez et regarderez , tant mieux suivrez-vous ce que Dieu veut. Dieu soit béni.

Page 1