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REGLES DONNEES PAR LA SAINTE

POUR DISCERNER SI C'EST l'eSPRIT DE DIEU QUI OPÈRE EN L'AME

lorsqu'elle ne peut agir en l'oraison1.

Comment savoir, dites-vous, ma chère fille, si, lorsque l'on ne peut agir intérieurement, c'est Dieu qui attire l'âme à la simplicité et tranquillité en sa présence 2. Je réponds qu'il y

1 Extrait d'un très-vieux manuscrit des contemporaines de la Sainte, conservé aux Archives du l,r monastère de la Visitation d'Annecy.

2 L'oraison dont parle notre sainte Mère est l'oraison de repos ou de quiétude que les auteurs mystiques définissent : Un certain calme, un repos et une suavité intérieure qui naît du plus intime et du plus profond de l'âme, et quelquefois déborde sur les sens et sur les puissances corporelles et qui provient de ce que l'urne est placée près de Dieu et sent sa présence.

Ce degré d'oraison, dit le Père Scaramelli, ne provient, pas d'un ac(e de simple foi, n'est pas produit par le secours de la grâce ordinaire et en vertu duquel l'âme croit que Dieu lui est présent, parce que cet acte, ainsi qu'il est manifeste et qu'on le prouve pnr l'expérience, ne saurait produire

a trois marques pour cela, selon que renseignent les auteurs de la vie spirituelle.

La première, c'est si on ne peut plus méditer, si on y trouve plus que de l'aridité, et si l'esprit, malgré ses efforts, revient toujours au même objet.

La seconde, c'est quand le cœur n'a plus l'attrait de fixer son imagination et ses sens en aucun sujet particulier, et que cela ne lui sert plus d'aide pour la pratique de la vertu.

La troisième marque la plus certaine, c'est si une âme prend plaisir d'être seule avec une attention amoureuse à Dieu, sans considération particulière, en paix intérieure, quiétude et repos, sans travail des puissances, mémoire, entendement, et volonté (au moins de durée), pour aller d'un sujet à l'autre, ains demeure seulement avec une attention et regard général et amoureux l.

Il faut avoir ces marques pour quitter la méditation, et pour entrer dans cette oraison de présence de Dieu : si l'âme y est réellement attirée, encore qu'elle semble ne rien faire en cette attention et ne s'emploie à rien à l'oraison, n'opérant pas avec les sens, elle ne doit pas craindre de se perdre ni d'être inutile ; car encore que l'action des puissances de l'âme cesse, l'intelligence demeure. Enfin, au cas dont nous traitons, il vous suffit de savoir que c'est assez que l'entendement soit coi de

les grands effets de repos, de suavité et de paix. Ces effets proviennent du don de Sagesse , qui place Famé près de Dieu, en le lui rendant présent par sa lumière, et fait que non-seulement elle croît à sa présence, mais même qu'elle le sent avec une sensation spirituelle très-douce. (Directoire myst.j part. 3, eh. v).

1 Saint François de Sales nous dit dans son Traité de l'Amour de Dieu (liv. VI, ch. ix), que l'âme qui est en repos et quiétude devant Dieu, suce presque insensiblement la douceur de sa présence, sans discourir, sans opérer et sans faire chose quelconque par aucune de ses facultés, sinon par la seule pointe de sa volonté, qu'elle remue doucement et presque imperceptiblement, comme la bouche par laquelle entre la délectation et l'assouvissement insensible qu'elle prend à jouir de la présence divine.

toutes choses particulières, soit spirituelles, soit temporelles, et que la volowté n'ait envie de penser ni aux unes ni aux autres, cela s'entend quand l'action de la grâce se fait seulement en notre intellect; car quand elle se communique conjointement à la volonté, ce qui a toujours lieu ou peu ou beaucoup, l'âme ne laisse pas d'entendre, de regarder, de s'occuper, de s'unir à l'action divine, et va jusqu'à s'y perdre, d'autant qu'éprise d'amour elle ne se rend pas compte ni si elle entend ni si elle aime.

Dieu, dans cet état, est l'agent particulier qui dresse et enseigne ; l'âme est celle qui reçoit les biens très-spirituels qu'on lui donne, qui sont l'attention et l'amour divin tout ensemble; et puisque sa bonté traite pour lors avec l'âme en manière de Donneur, l'âme doit aller à Dieu avec un cœur confiant sans particulariser d'autres actes que ceux auxquels elle se sent inclinée par lui, demeurant comme passive, sans faire de soi aucune diligence, avec ce regard de simple quiétude, comme qui ouvrirait les yeux avec une œillade enfantine, avec une attention simple pour conjoindre ainsi amour à amour l. Si l'on veut agir et sortir de cette attention amoureuse trèssimple et tranquille sans discours, on empêche les biens que Dieu communique par cette seule attention qu'il requiert : il s'ensuit que l'âme doit être fort débrouillée , passive et calme à la manière de Dieu, car il faut en cela un esprit trèslibre et anéanti pour recevoir ces divines opérations. Si l'âme voulait s'appuyer sur quelques pensées, discours, goûts, et en faire quelque acte particulier, cela ne lui serait que distraction, et la détournerait de la profonde parole que Dieu fait entendre au fond du cœur dans cette solitude sacrée, ou

1 Mais enfin, quelquefois ni l'âme n'ouït son Bien-Aimé, ni ne lui parle , ni ne sent aucun signe de sa présence , mais simplement elle sait qu'elle est en la présence de son Dieu, auquel il plaît qu'elle soit là (Traité de l'Amour de Dieu> liv. VI, ch. xi).

toutes les facultés doivent être en silence, paix et tranquillité, pour ouïr ce que Dieu dit. Or, d'autant que cette paix discourt en elle, quand il arrive que l'àme se sentira mettre en silence et aux écoutes, son regard amoureux doit être très-simple, sans souci ni réflexion, en sorte qu'elle s'oublie presque de tout pour être attentive, afin d'être libre de faire ce que la grâce lui découvre.

Notez, ma fille, que dès lors que l'àme commence d'entrer dans ce simple et oisif état, elle ne doit, en aucun temps ni saison, s'employer aux méditations, ni s'attendre à des vues ou saveurs spirituelles, ains demeurer tout debout, sans appui, l'esprit libre du désir de tout don présent comme absent, Elle veillera debout à garder ses sens, dit la Sainte-Ecriture, les laissant à bas; elle tiendra sa démarche ferme sur la garde de ses puissances , ne leur laissant faire aucune pensée d'ellesmêmes; elle contemplera ce qui lui sera dit; elle recevra paisiblement ce qui lui sera communiqué; car, ma fille, il est impossible que cette très-haute sagesse puisse être reçue que par un esprit détaché des goûts et satisfactions particulières. Mettez votre âme en liberté, dans la paix et le calme ; tirez-la du goût et servitude de son opération, et ne l'inquiétez d'aucun soin et sollicitude ni d'en haut ni d'en bas, la réduisant à la solitudecar plus tôt elle s'abstiendra de cela, plus tôt elle parviendra à cette sainte oisiveté et tranquillité avec plus d'abondance. On lui infusera, dit l'Écriture, V esprit de sagesse divine, amoureuse, tranquille, solide, paisible et suave, et ce que Dieu opère en l'àme en ce divin loisir et solitude est un bien inestimable plus que vous ne sauriez penser l.

1 L'aine placée par Dieu dans ce repos surnaturel, doit tout à fait abandonner le raisonnement, parce que le raisonnement dans l'oraison n'a d'autre objet que de mouvoir la volonté; or, si la volonté est mise avec puissance et suavité en mouvement par Dieu à l'aide de la lumière infuse {comme il arrive dans ce degré d'oraison) , le raisonnement demeure inutile et devient même nuisible, en empêchant par son mouvement l'œuvre suave

Ce Maître souverain bâtit en chaque âme, comme il lui plaît, un édifice surnaturel. Mortifiez votre naturel et anéantissez ses opérations et tout ce qui peut contrarier le dessein de Dieu : la grâce veut élever cet édifice par des moyens que vous ne pouvez savoir. Dans cette sainte oisiveté, l'affection se déploie, et il est certain que lorsque nous y sommes nous sentons les traits de l'amour divin bien plus pénétrants; le soin enveloppe l'esprit, le repos le développe.

Il est nécessaire que toute l'affection humaine de l'âme se liquéfie de soi-même, et s'écoule totalement en la volonté de Dieu; car autrement, comment est-ce que Dieu serait tout en tout l'homme? La sagesse de Dieu, à laquelle il faut unir l'entendement, n'a ni forme ni image qui puisse tomber sur les sens et l'intelligence; mais comme pour obtenir celte parfaite union de l'âme et de la sagesse divine, il< est besoin qu'elles aient certaine ressemblance et similitude entre elles, il s'ensuit que l'âme doit être pure et simple, non limitée ni arrêtée par quelque forme ou image qui arrêterait cette union d'esprit à esprit.

La perfection de la mémoire, c'est qu'elle soit tellement absorbée en Dieu que l'âme oublie toutes choses et soi-même, et qu'elle repose suavement en Dieu seul, loin de tout bruit des pensées et imaginations folâtres ; tant plus on évacuera la mémoire des formes et choses notables qui ne sont point la divinité ou Dieu humanisé, dont le souvenir aide toujours comme celui qui est le vrai chemin, le guide et l'auteur de tout bien, tant plus on la mettra en Dieu et la tiendra vide pour espérer

et délicate que Dieu accomplit dans l'âme. Elle doit donc mettre de côté au temps de cette oraison toute autre considération, se tenir en paix devant Dieu, reconnaître avec une humble confusion qu'elle n'a aucune part, comme auteur, au bien dont elle jouit, prier pour elle et pour d'autres, s'abandonner entre les bras de Dieu, dont elle sent la présence, et s'offrir à faire de grandes choses pour lui (Scaramelli, Direct, myst., part. 3, ch. v).

qu'il la remplira !. Donc, ce qu'il faut faire pour vivre en pure et entière présence de Dieu, c'est qu'autant de fois qu'il se présentera des formes et des images distinctes, l'âme, sans s'y arrêter, doit se tourner soudain vers Dieu, et toujours avec une affection amoureuse, ne pensant à ces choses ni ne les regardant sinon autant que le devoir y oblige, et encore sans les goûter et s'y affectionner, de peur qu'elles ne laissent dans les facultés quelque accroc ou détourbier ; mais vous ne devez pas laisser de penser et vous ressouvenir de ce que vous avez à faire, et pourvu que ce soit sans affection, attache et propriété, cela ne vous nuira point.

La lettre suivante de la Sainte nous paraît devoir être ici placée comme un complément nécessaire au sujet traité dans les pages précédentes .

Oui-da, ma chère fille, je le veux bien de tout mon cœur vous donner quelques marques par lesquelles vous verrez si votre repos et quiétude est bon, et de Dieu.

La première marque sera donc, si quoique comme la communauté vous préparez votre point, néanmoins vous ne vous en

1 La paix de l'âme, dit saint François de Sales, serait bien plus grande et plus douce si on ne faisait point de bruit autour d'elle, et qu'elle n'eût ancun sujet de se mouvoir ni quant au cœur ni quant au corps ; car elle

voudrait bien être toute occupée en la suavité de cette présence divine

Néanmoins , il ne faut pas croire qu'il y ait aucun péril de perdre cette sacrée quiétude par les actions du corps et de l'esprit qui se font ni par légèreté ni par indiscrétion. D'autant que Dieu, qui donne la paix, ne l'ôte pas pour tels mouvements nécessaires ; ni pour les distractions et divagations de l'esprit, quand elles sont involontaires; et la volonté étant une fois bien amorcée à la présence divine, ne laisse pas d'en savourer les douceurs, quoique l'entendement et la mémoire se soient échappés et débandés après des pensées étrangères et inutiles {Traité de V Amour de Dieu, liv. VI, ch. x).

pouvez servir, ains sentez que sans artifice de votre part, ni de celle des personnes qui vous conduisent, votre cœur, votre esprit, l'intime de votre âme est tirée suavement à ce sacré repos, jouissant paisiblement de celui que vous avez tant désiré par la grâce divine , il y a plusieurs années ?

La deuxième, si vous remarquez que cet attrait vous porte à la petitesse, et au ravalement de vous-même?

La troisième, si vous apprenez parmi ces suavités et saint repos à n'être qu'à Dieu, à lui obéir et à vos supérieurs, sans exception d'aucune chose ; si vous apprenez à ne dépendre que de la Providence divine, et à ne vouloir que sa sainte volonté?

La quatrième, si ce repos vous fait quitter, et vous ôte toute affection d'attache aux créatures et choses terrestres, pour vous unir et conjoindre seulement à l'amour du Créateur; car, ma fille , il n'est pas raisonnable que l'âme qui se plaît à goûter Dieu, se plaise plus au goût des choses basses, et au-dessous de Dieu?

La cinquième, si cela vous porte à vous mieux découvrir, à être très-simple, sincère, véritable et candide, bref, comme un petit enfant?

La sixième, si nonobstant la suavité que vous recevez de ce doux repos, vous êtes prête de retourner aux imaginations , considérations, voire aux sécheresses, quand Dieu voudra?

La septième, si vous êtes plus patiente et humble à souffrir vos infirmités , même si vous êtes plus désireuse de souffrir davantage , sans vous soucier d'autres soulagements ou contentements, que de contenter votre Epoux?

La huitième, voyez brièvement, simplement et généralement si votre attrait et sommeil amoureux, vous rend plus méprisante le monde, les vanités propres, les intérêts, bref, s'il ne vous semble pas qu'il met le monde , toute sa gloire et vous même sous vos pieds, et vous fait estimer plus que toutes choses, les mépris, la simplicité, a bassesse, les travaux et la croix.

Au surplus, ma chère fille, je tiens en vérité votre attrait bon, et de Dieu, et ne vous mettez point en peine de vouloir nourrir votre âme; car ce sommeil vaut mieux que toute autre viande; et je vous dis que quoiqu'il vous semble que votre âme dorme, elle ne laisse pas de prendre nourriture et de manger, voire de fort bonnes et délicates viandes; mais c'est qu'elle est si fort attentive à l'amoureux Jésus qui la fétoie, qu'elle ne s'amuse pas aux festins qu'il lui fait; et c'est ainsi qu'il faut faire , car autrement l'âme se mettrait en danger de perdre sa place.

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