A UNE AME CONDUITE PAR LA VOIE DE SIMPLICITÉ ET DE COMPLET
DÉNUMENT \
Dieu vous veut en un état extrêmement passif; ne regardez point si vous persévérerez, si vous êtes fidèle, agréable à Dieu ; videz-vous de vous-même et de tout soin, appréhension, ennui, crainte de la durée en cet état, où tout fait peur et donne de la peine : votre remède sera ce simple regard en Dieu , et de ne rien répondre, je vous le dis de rechef de la part de Dieu. Vous vous regardez trop ; ne vous mettez plus en peine de votre peine ni n'en parlez à Dieu ni avec vous-même, ni ne regardez jamais ce que c'est pour le dire ni vous en exprimer à qui que ce soit, et ne faites jamais aucun examen là-dessus;
1 Extrait d'un très-vieux manuscrit des contemporaines de la Sainte , conservé aux Archives du 1er monastère delà Visitation d'Annecy.
Ces paroles recueillies par celle de nos premières Mères à qui elles furent adressées, sont comme une révélation des dispositions intérieures de la Sainte, puisqu'elle avoue avoir reçu ces mêmes conseils de direction au plus fort de ses peines.
cachez votre peine à vous-même, et comme si vous ne la sentiez point, regardez Dieu, et si vous pouvez lui parler, que ce soit de lui-même et non de votre peine : les yeux élevés au ciel, contenlez-vous de dire avec un sourire plein de confiance : 0 Eternité ! ô Eternité !
Lisez quelquefois l'épître soixante-cinquième du livre IV, que notre Bienheureux Père m'écrivit une fois. Demeurez soumise à la volonté du bon plaisir de Dieu qui vous appauvrit, dépouille de toutes sortes de satisfactions intérieures, vous ayant entièrement levé la connaissance des biens qu'il a mis en vous par sa grâce , lesquels sa bonté a tellement infusés en votre âme, que ces mêmes biens sont inséparables de votre intérieur; mais le divin conducteur, pour vous faire monter en une plus haute perfection, a pris votre foi, espérance et amour envers sa divine bonté, votre confiance, abandonnement et repos que vous aviez en lui , et toutes les puissances intérieures de votre âme, et il a tout jeté ces biens précieux qu'il avait mis en vous, dans l'alambic et dans le feu de son divin et plus pur amour, afin de consommer et anéantir en vous toutes sortes de plaisirs, satisfactions et contentements, non pas terrestres, car il y a longtemps que cela est fait; mais même ce divin Maître veut anéantir en vous le plaisir que vous aviez d'avoir en vous tous ces dons de grâces, que, par sa bonté, il vous avait départis ; et comme il vous les avait donnés, il vous les a ôtés, au sentiment, afin que lui tout seul occupe votre âme, et non ses dons. Dieu vous ayant donc ôté les connaissances, lumières et sentiment des biens qu'il avait mis en vous, et vous ayant entièrement appauvrie, sa volonté est que vous demeuriez patiente et soumise à son bon plaisir, sans vouloir, ni voir, ni savoir, où est votre foi, ni toutes les autres vertus, goûts, satisfactions, sentiments, quoi que ce soit; et, bref, toutes les grâces, consolations et sentiments de dévotion intérieure, vous contentant de savoir que Dieu a tout cela en lui-même,
et que, vous tenant unie à lui, vous possédez tout ce qui est de lui; mais surtout ne vous amusez point volontairement à regarder comme vous êtes unie à Dieu, ni votre soumission, ni votre abandonnement et confiance : contentez-vous que Dieu le sait et le voit, et qu'il ne veut à présent de vous que la patience à vous tenir coite et paisible en lui, auprès de lui, en ce simple regard, comme vous pourrez, pendant qu'il fait ses divines opérations en vous.
De savoir si cet état durera longtemps, il en faut laisser la connaissance à Dieu , sans la vouloir savoir ni désirer d'être délivrée; quand il plairait à sa bonté de vous y laisser jusqu'au jour du jugement, soumettez-vous à sa volonté très-sainte. Toute votre crainte en ces tourments, c'est d'offenser Dieu, de ne lui être pas agréable, et de ne le pouvoir servir et glorifier éternellement. Je vous assure de la part de celui à qui vous vous êtes consacrée dès si longtemps, que cet état lui est plus agréable que s'il vous tenait ravie au troisième ciel, et que si vous aviez toutes les jouissances et sentiments des vertus dont Dieu vous a dépouillée, car vous avez toutes ces vertus en effet et en substance, mais vous n'en avez pas la connaissance ni les sentiments : c'est pourquoi vous les avez plus purement, plus parfaitement et en un plus haut degré. Cet état est pareil à ce que notre Bienheureux Père dit de la contemplation, qui est comme la quintessence des fleurs d'où l'on tire l'eau de senteur; ainsi votre amour de Dieu, votre foi, votre espérance sont d'autant plus grands qu'ils sont séparés de toutes consolations et satisfactions sensibles : tout cela étant abîmé en Dieu comme dans un divin fourneau, en sorte que, plus tout est perdu à vos sens, plus l'odeur en est précieuse devant Dieu, par l'humble soumission à son divin vouloir qui vous fait ainsi mourir à vous-même, ne pouvant rien dire, sinon : tout est consommé ! mon Dieu, j'ai tout remis mon être entre vos bénites mains, pour en disposer à voire gré et saint vouloir; je vous laisse le
soin de tout mon état intérieur ; gouvernez-le comme il vous plaira, je ne me réserve que la fidélité à la patience, et à tenir mon esprit dans ce très-simple et unique regard en vous, sans l'étendre ailleurs. Faites ainsi mourir toutes sortes de réflexions et actes, demeurant là en la manière qu'il plaira à Dieu, patiente et souffrante, et fidèle à l'observance de votre règle, persévérant en vos exercices spirituels et à suivre la lumière du bien et du mieux à quelque prix que ce soit, par l'assistance de la grâce divine.
Enfin pour résumer en quelques mots ce que je viens de vous indiquer comme remède à vos peines, je vous supplie, ma fille, par l'obéissance que vous avez à la volonté de Dieu, qui vous est signifiée par celle que vous regardez en Dieu, et Dieu en elle, que vous demeuriez ferme en l'assurance que je vous donne de la part de Dieu, que votre foi, espérance et charité sont plus grandes et plus parfaites en vous qu'elles ne furent jamais. Ne regardez donc plus si vous les avez ni aucune autre vertu; ne vous mettez en peine d'en faire les actes, ains seulement touchez vos résolutions cordialement et demeurez dans l'assurance qui vous en a été donnée. Ayez une grande fidélité à ne vouloir point être délivrée de cette peine et souslraction : c'est une grâce qui vous est donnée de Dieu pour perfectionner en vous toutes les vertus; c'est une récompense et non pas un châtiment, n'en doutez point. Ce que Dieu veut, c'est que vous portiez ce travail patiemment, avec une entière soumission à son saint bon plaisir, sans que vous permettiez à votre esprit de vouloir voir, ni savoir ce que c'est qui se passe en votre intérieur, ni lui permettre de disputer, ni regarder les tentations, de quelle sorte qu'elles soient, ni penser pourquoi tout ce travail vous est donné.
Ne faites aucun effort pour vous débrouiller ni pour surmonter vos peines, tentations, troubles, douleurs, ténèbres, inquiétudes, embarrassements, pensées extravagantes ni aucune
autre chose, quelles qu'elles puissent être et passer en votre intérieur, pour pénible et martyrisant qu'il soit ; ne vous en alarmez ni étonnez, ni ne faites jamais aucune réflexion dessus, volontairement, mais cela , absolument, et les tenez pour de cruelles tentations. Tenez-vous au-dessus, feignant de ne rien voir, encore que vous les sentiez vivement; cachez votre peine à vous-même, et n'en parlez ni à Dieu ni à vous ; ne regardez point ce que c'est pour le dire et vous en exprimer à qui que ce soit, et ne faites aucun examen là-dessus; regardez Dieu et le laissez faire ; voilà votre seul faire, et le seul exercice que Dieu requiert de vous, auquel lui seul vous aattirée. C'est aussi celui que notre Bienheureux Père m'a commandé de pratiquer invariablement, et que je vous recommande de sa part, tenant votre esprit très-simplement et droitement, sans aucun effort ni acte, en cette simple vue et unique regard en Dieu, toute abandonnée à sa sainte volonté, sans vouloir voir, sentir, ni en faire des actes, mais demeurer là, paisible, reposée, confiante et patiente, sans réfléchir pour voir comme vous êtes là, ni ce que vous y faites, sentez ou souffrez, ce que fait Pâme, ce qu'elle a fait ou fera, ou ce qui lui adviendra en toute occurrence et en tout événement. Il ne faut bouger de là, car cet unique regard en Dieu comprend tout, particulièrement dans la souffrance, vous le savez très-bien , et je vous en assure aussi. Demeurez donc ferme en cette simplicité, et sitôt que vous apercevrez votre esprit hors de là, ramenez-le doucement, sans aucun acte, regard et réflexion, sur quoi que ce soit ni en quoi que ce soit y une seule chose est nécessaire : c'est d'avoir Dieu. Bref, en toutes sortes d'événements, il faut tenir son attention et affection en Dieu, sans s'amuser à regarder ce qui se passe, ni aux causes des événements; Notre-Seigneur veut cela de vous.
Continuez vos communions et autres exercices à l'ordinaire, sans regarder comme vous les faites, et laissez le soin de votre
salut et de votre intérieur à la conduite de Dieu, ainsi que de
tout ce qui vous touche ; vous lui avez tout sacrifié et donné :
laissez-lui-en le soin, et de toutes choses. Amen. Dieu soit
béni.
A UNE AUTRE