FRAGMENTS DE CONSEILS
A UNE SUPÉRIEURE NOUVELLEMENT ELUE ï.
Je voudrais pouvoir, ma chère fille, satisfaire votre désir en vous donnant quelques avis sur la charge qu'il a plu au Maître souverain de vous imposer; mais, pour éclairer plus utilement votre chère âme, je vous rappellerai les paroles que notre Bienheureux Père dit à une de nos Sœurs partant pour une fondation :
a Le service que vous allez rendre à Notre-Seigneur et à sa » glorieuse Mère est apostolique ; car vous allez assembler, unir « et conjoindre plusieurs âmes en notre Congrégation, pour les 5) conduire comme un petit bataillon à la guerre spirituelle, 55 contre le monde, le diable et la chair, en faveur de la gloire 55 de Dieu ; ou plutôt vous allez former un nouvel essaim d'a- 55 beilles qui, en une nouvelle ruche, fera le ménage du divin 55 amour plus délicieux que le miel. Il faut donc aller toute cou- 55 rageuse , ma chère fille, et pleine de confiance en la bonté du 5» Maître qui vous appelle à cette sainte besogne. 55
La défiance que vous avez de vous-même est bonne, tandis qu'elle servira de fondement à la confiance que vous devez avoir en Dieu; mais si elle vous portait à quelque inquiétude,
1 Extrait d'un très-ancien manuscrit conservé aux Archives du premier monastère de la Visitation d'Annecy.
mélancolie, chagrin, découragement, il faut la rejeter et la combattre comme une tentation pernicieuse qui paralyserait votre courage. Une âme vraiment humble, ma chère fille, quand elle se j^oit chargée du pesant fardeau de la supériorité par ceux qui en ont le pouvoir, ne discourt plus sur son indignité ; ains elle croit tout , espère tout , supporte tout avec la charité pure et simple; car si la vraie simplicité refuse humblement les charges, la vraie humilité les exerce simplement.
Allez donc , ma fille , travailler à l'œuvre qui vous a été confiée. Dieu vous soutiendra, pourvu que vous comptiez sur lui seul uniquement.
A UNE AUTRE
Il faut, ma chère fille, tout ainsi que me Ta souventes fois dit notre Bienheureux Père, que votre humilité soit courageuse et vaillante en la confiance que vous devez avoir en la bonté de Celui qui vous a mise en charge. Et, croyez-moi , coupez court aux répliques que la prudence humaine vous inspire. Souvenezvous que notre bon Sauveur ne veut pas que nous demandions notre pain annuel, mais celui de chaque jour. Vous tâcherez de bien faire le jour présent, sans penser au jour suivant; puis le jour suivant vous tâcherez de faire de même ; ainsi vous vous garderez de penser à tout ce que vous ferez pendant les trois ans de votre charge. Notre bon Père Céleste qui a soin d'aujourd'hui, aura encore soin de demain et de tous les jours qui suivront, à mesure que connaissant votre infirmité, vous n'espérerez qu'en sa Providence, son secours et sa grâce.
Enfin , ma fille , vous vous souviendrez toujours de ce que nous
a tant de fois répété notre Bienheureux Père, à savoir : que le plus parfait gouvernement est celui qui approche de plus près celui que Dieu a de nous , qui est un gouvernement plein de tranquillité et de quiétude, et qui, en sa plus grande activité, n'a pourtant nulle émotion, et n'étant qu'un seul, condescend néanmoins, et se fait tout à toutes choses.
A UNE AUTRE
Le Seigneur en appelant une àme à la supériorité semble lui dire ces paroles qu'il adressait autrefois à Moïse en le constituant chef de son peuple : « Votre communauté est comme un » royaume où je conserverai toujours la première et souveraine » autorité; mais je veux en partager quelque chose avec vous. » Je suis le premier Maître; cependant, je veux qu'aucune per- » sonne de ce petit Etat qui m'est cher, ne fasse et n'entreprenne » rien que par vos ordres. Je vous communique à cet effet mon » pouvoir, dans le désir que vous en usiez selon mon esprit et » mes desseins. C'est à vous qu'on s'adressera pour recevoir » conseil et assistance dans tous les besoins. Vous serez char- » gée en mon nom de veiller, de commander, de corriger, d'in- ■» struire, d'encourager, de consoler; et vous recevrez de moi, » si vous y avez recours avec humilité et confiance, toutes les » lumières , tous les secours propres à vous faciliter ces impor- » tants devoirs. »
0 Dieu, ma fille, être choisie pour le gouvernement, le salut et perfection des âmes que notre bon Sauveur regarde comme ses épouses bien- aimées, et partager avec Lui le soin
et la conduite d'icelles n'est-ce pas un grand honneur?... A la vérité, c'est un honneur bien redoutable, mais celui qui vous l'a imposé est tout disposé à vous soutenir de son bras tout-puissant.
Ayant à l'égard de vos Sœurs le titre de lieutenante et de coadjutrice de l'Esprit-Saint, vous devrez leur montrer, autant qu'il est possible à la faiblesse de notre pauvre nature , quelque chose des perfections divines : Dieu est partout, il voit tout, il souffre tout avec paix, il fait tout dans le temps convenable, il agit avec force et douceur, il punit et récompense avec équité et sans distinction de personne.
Ainsi, ma chère fille, mais selon votre petit pouvoir, il faudra être partout, voir et savoir tout par vous-même, autant qu'il se pourra prudemment; il faudra souffrir paisiblement et patiemment ce que vous ne pourrez empêcher; il faudra profiter des occasions et des moments favorables pour agir et reprendre plus efficacement; il faudra surtout ne rien dire ni rien faire quand vous vous sentirez troublée ou émotionnée , et n'employer la force du commandement que dans l'absolue nécessité , et quand la douceur, la prière , la foi et la raison n'auront pu suffire.
« Une supérieure, disait souvent notre Bienheureux Père, » est comme un canal par lequel Dieu se communique et se ma- » nifeste aux âmes : ce canal doit donc être toujours appuyé sur » le sein de Dieu, unique source d'où la grâce découle jusqu'à » nous. 11 faut donc nécessairement être unie à Dieu et écarter » tout ce qui pourrait souiller ce canal; ce qui le souille, c'est » le regard sur soi-même ou sur la créature, la complaisance » et toute vaine recherche humaine. Ce canal doit être toujours » incliné par la vue de son néant, le mépris de lui-même; ainsi » est-il requis d'être dans une disposition continuelle d'anéan- » tissement, d'oubli de soi, et d'union à Dieu. »
«Une supérieure, me disait dernièrement un grand servi- » teur de Dieu , peut encore être comparée au gouvernail d'un
v vaisseau qui, quoique la plus petite pièce du navire et caché » dans la mer, donne cependant le mouvement et fait tout voguer v en assurance, pourvu toutefois qu'il soit toujours mu par un » pilote habile. Ainsi, ma chère fille, comme un petit gouverv nail caché, enfoncé dans la mer dé son néant, toujours entre » les mains de Dieu, dépendante de son mouvement, une supé- » rieure doit moins gouverner par elle-même, par son esprit » propre, que par l'impulsion divine. •>•>
0 ma chère fille, quelle n'a pas été la vie de notre doux Sauveur sur la terre! Chacun des instants de ce bon et cher Seigneur a été employé à travailler pour les âmes. ïl s'est donné, sacrifié sans réserve pour chacune d'elles. Une vraie supérieure , selon que l'entendait notre Bienheureux Père, doit continuer cette œuvre du divin Rédempteur, mais avec Lui et pour Lui. Qui pourra dire ce que vaut une àme? Toutes et une chacune est à Dieu, destinée à le glorifier et à l'aimer éternellement. Quel honneur donc, ma fille, et quelle grâce de pouvoir aider à glorifier et à aimer Dieu un peu plus !
Le principal moyen de faire du bien aux âmes, c'est le sacrifice. Vous aurez mille occasions de vous sacrifier, car la vie d'une supérieure vraiment mère est une croix continuelle; ainsi, par conformité à votre Epoux qui vous associe à sa mission divine, vous recevrez avec amour les petites et grandes croix que sa Providence vous ménagera, les appréciant comme des joyaux choisis et présentés par le Cœur de votre Jésus , lesquels se transformeront comme en pierres aimantées pour attirer sur les âmes les faveurs et les grâces du ciel.
A mon avis, ma chère fille, il n'y a point de meilleur moyen que la supériorité pour développer, en une âme fidèle et courageuse, les trois vertus théologales; car que deviendrait une pauvre supérieure si elle n'a qu'une petite foi, une faible espérance et un chélif amour? Il faut donc beaucoup attendre de la bonté divine, car plus les besoins sont grands, plus il faudra se m. 23
confier en Celui qui ne fait jamais défaut à l'âme suppliante , humble et défiante d'elle-même. Ce bon Dieu a promis et sa parole est vérité : jamais il ne manquera d'assister sa créature lorsqu'elle l'appellera et invoquera son secours. Il a soin des petits et des pauvres, selon qu'il est dit tant de fois dans l'Ecriture; ainsi, confiez-vous à ses bontés, comptez sur la fidélité de ses promesses, et lui abandonnez vous-même, les autres, et tout ce qui est de votre charge.