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A NOTRE DIGNE MÈRE JEANNE-FRANÇOISE

FRÉMYOT DE CHANTAL

(Voir Œuvres diverses de la Sainte, 1er volume, p. 29')

Ma fille, tandis que Dieu voudra que vous soyez au monde pour l'amour de lui-même, demeurez-y volontiers et gaiement. Pluieurs sortent du monde , qui ne sortent pas pour cela d'euxmêmes, cherchant par cette sortie leur goût, leur repos, leur contentement; et ceux-ci s'empressent merveilleusement après

1 Au moment de terminer ce volume , la Providence nous a fait découvrir (grâce à l'entremise d'un vénérable ecclésiastique tout dévoué à notre Institut) une partie du Recueil des paroles, instructions et avis de notre Bienheureux Père saint François de Sales à notre sainte Mère Jeanne- Françoise de Chantai.

Ces pages, bien que séparées du Recueil dont elles font partie (voir p. 29, OEuvres diverses de la Sainte), ne laisseront pas d'être précieuses aux âmes qui tendent à la perfection.

Le manuscrit renfermant ces fragments porte qu'ils ont été copiés sur l'original même, prêté par la Sainte.

Puissions-nous réunir de même toutes les feuilles éparses du Petit Livret qui fut sans doute aussi divisé et distribué comme reliques !

celle sortie : car l'amour-propre qui les pousse est un amour turbulent, violent et déréglé.

Ma fille, je dis, ma vraie fille, ne soyons point de ceux-là : sortons du monde pour servir Dieu, pour suivre Dieu, pour aimer Dieu; et en cette sorte, tandis que Dieu voudra que nous le servions, suivions et aimions au monde, nous y demeurerons de bon cœur : car puisque ce n'est que ce saint service que nous désirons, où que nous le fassions, nous nous contenterons. Demeurez en paix, ma fille, faites bien ce pourquoi vous restez au monde : faites-le de bon cœur, et croyez que Dieu vous en saura meilleur gré, que de cent sorties faites par voire propre volonté et amour.

Le très-grand et miraculeux saint Paul nous a réveillés de grand malin , ma très-chère fille ; si fort il s'est écrié aux oreilles de mon cœur et du vôtre : « Seigneur, que voulez-vous » que je fasse ? »

Ma très-chère et toute chère fille, quand sera-ce que tous morts devant Dieu, nous revivrons à cette nouvelle vie, en laquelle nous ne voudrons plus rien faire, ains laisserons vouloir à Dieu tout ce qu'il nous faudra faire, et laisserons agir sa volonté vivante sur la nôtre toute morte.

Le Sage dit : « La vie et la mort de l'âme sont au pouvoir de » la langue.» Saint Augustin ajoute : tt L'homme dompte les bêtes » farouches, mais il faut s'adresser à Dieu pour dompter la » langue.»

Le Sage dit encore : « Que ce soit à ï homme de préparer son » âme ; néanmoins c'est à Dieu de gouverner sa langue ; c'est 5) pourquoi il faut toujours dire avec David : « Mettez, Sei- » gneur , des gardes en ma bouche, et conduisez mes pas, » mes paroles , mes œuvres , mes lèvres.» Notre-Seigneur dit : » Vous serez justifié ou condamné par vos paroles et vos » œuvres. » Disons-lui donc cent fois le jour : Conduisez mes lèvres par votre inspiration, et conduisez mes paroles par

PAROLES, INSTRUCTIONS ET AVIS DE S. FRANÇOIS. 357 votre grâce, afin que tout ce que je dirai soit à votre gloire et honneur.

Il faut vivre en une vie exposée au travail, parce que nous sommes enfants du travail et de la mort de notre Sauveur. Je me plais à gourmander cet homme extérieur, et j'appelle l'homme extérieur mon esprit même, en tant qu'il suit ses inclinations naturelles.

Ce jour très-saint de l'honneur et exaltation de la glorieuse Vierge Marie et de rabaissement de son Fils, jour aussi de la sacrée Passion, il m'est tombé en l'esprit qu'il fallait être fidèle es occasions de souffrances et d'humiliations, sans toutefois les rechercher ni désirer, ains accepter celles qui me seront données, et me donner garde de ma langue et de mes yeux, suivant la règle qui fait l'observance exactement.

Adorez Dieu le plus souvent que vous pourrez par de courts, mais ardents élancements de votre cœur. Je vous ai si souvent parlé d'admirer sa bonté, faites-lui des révérences, jetez-vous aux pieds de sa sainte croix, invoquez son aide, donnez-lui mille fois votre âme, et quelquefois ne lui dites mot, mais jetez un simple regard sur sa douceur; c'est ici un des grands articles du profit spirituel, parce que l'esprit s'entretenant si souvent et familièrement avec son Dieu, il se parfumera de toutes ses perfections.

Pour ne point vous troubler de ce qui arrive en cette vie temporelle, repensez souvent à sa brièveté, à l'éternité future; pensez aussi à la Providence de Dieu, laquelle, par des ressorts inconnus aux hommes, conduit toutes sortes d'événements au profit de ceux qui le craignent. Considérez comme tout ce qui vous est arrivé de fâcheux jusqu'à présent est évanoui ; il en sera de même en ce qui vous arrivera désormais. Ne vous empressez point pour les confessions, pourvu que vous gardiez cette fidélité à Dieu, que de ne point retenir ni excuser vos péchés, c'est assez.

N'ayons point de crainte que de Dieu, et encore une crainte amoureuse : tenons nos portes bien fermées ; prenons garde à ne point laisser ruiner les murailles de nos résolutions, et vivons en paix. Laissons rôder et vire-volter à l'ennemi; qu'il enrage de mal-talent, mais il ne peut rien. Ne vous tourmentez point pour toutes les suggestions que cet adversaire vous fera. Il faut avoir un peu de patience à souffrir son bruit et son tintamarre aux oreilles de votre cœur : au bout de là il ne saurait vous nuire. Vive Dieu ! ou rien, ou Dieu ; car tout ce qui n'est pas Dieu, ou n'est rien, ou est pis que rien.

Il faut parmi les tentations, douleurs, afflictions, craintes et tout autre événement, quel qu'il soit et puisse être, et tout ce qui vous regarde généralement, tout abandonner à la Providence de Dieu, qu'elle gouverne et dispose du corps, de l'esprit, de la vie, et de tout selon sa très-sainte volonté, sans penser, vouloir, désirer, craindre chose quelconque. Vivez joyeuse et laissez à Notre-Seigneur le soin de tout le reste. Rejetez les tentations, prévoyances et semblables; il faut toujours être résigné à ce que Noire-Seigneur voudra faire de nous, car cela est l'humilité, et non pas vouloir choisir puisque nous ne sommes plus à nous; mais laissons-nous conduire par où il lui plaira, c'est le profit de l'âme.

Celui qui préviendra son prochain de bénédiction et de douceur, celui-là est parfait imitateur de son Maître.

En tous les troubles, il faut s'essayer de s'accoiser en Dieu pour l'amour de lui; celui qui est doux n'offense personne, supporte volontiers, et endure volontiers ceux qui lui font du mal; enfin il souffre patiemment les coups, et ne rend mal pour mal. Le doux ne se trouble jamais, mais entend toutes les paroles en humilité et rend le bien pour le mal, et traite avec le prochain avec grande douceur et charité, surtout avec celui qui par l'imperfection de son esprit, défaut de grâces naturelles, mauvais offices, occasionnerait quelque aversion ou

dégoût. Faites toujours vos corrections avec le cœur et les paroles douces; reprenant les défauts, faites que votre cœur excuse le défaillant, amoindrissant la faute, enfin il faut avoir la douceur non-seulement jusqu'à l'extrémité envers le prochain, mais même jusqu'à la niaiserie, et n'user jamais de revanche envers ceux qui font de mauvais offices, et croyez que si nous perdons quelque chose pour cela, Notre-Seigneur nous en récompensera bien d'ailleurs. Quand on est contraint pour quelque bien de montrer le tort du prochain, il faut justement dire ce qui est requis pour le faire comprendre. Ne réservez jamais aucun sentiment ni courroux, pour quelque chose que ce soit, ni pour quelque prétexte que ce soit, et apparence de raison que ce soit, car c'est toujours imperfection. C'est toujours bien mieux, pour qui le peut, de recevoir et faire toutes choses avec le cœur et des paroles douces, en esprit de tranquillité et de repos, ceci est de grande perfection et édification.

Il ne faut nul remède pour les distractions que de ramasser doucement le cœur à son objet; quand l'on s'aperçoit qu'il en est diverti, disons des paroles unitives, douces; tandis que nous pouvons lever les yeux vers la Providence céleste, l'ennemi ne nous saurait accabler.

C'est la vérité que rien ne nous peut donner une profonde tranquillité en ce monde, que de regarder souvent Notre-Seigneur, en toutes ses afflictions qui lui arrivèrent depuis son enfance jusqu'à sa mort, car nous y verrons tant de mépris, de calomnies, de pauvretés, d'indigences, d'abjections, de peines, de tourments, de nudités, d'injures, de toutes sortes d'amertumes, qu'en comparaison de tout cela nous connaîtrons que nous avons tort d'appeler afflictions, peines et contradictions, ces petits accidents qui nous arrivent, et nous avons tort de désirer de la patience pour si peu de chose , puisqu'une seule petite goutte de modestie suffit pour bien supporter ce qui nous arrive.

Je connais très-bien l'état de votre âme, et m'est avis que je la vois toujours devant moi avec ses petites émotions de tristesse, d'étonnemenl et d'inquiétude qui la vont troublant, parce qu'elle n'a pas encore jeté assez avant les fondements de l'amour de la croix et de l'abjection. Un cœur qui estime grandement Jésus-Christ crucifié aime sa mort, ses peines, ses tourments, ses crachats, ses vitupères, ses disettes, sa faim, sa soif, ses ignominies, et quand il lui en arrive quelques petites pratiques il en jubile d'aise et les embrasse avec amour. Vous devez donc tous les jours, non pas en l'oraison, mais après, en vous promenant, faire une revue de Notre-Seigneur entre les peines de notre Rédemption, considérant quel bonheur ce vous sera d'y participer, de voir en quelles occasions ce bien vous peut arriver, c'est-à-dire, les contradictions que vous pourriez avoir en vos désirs, mais surtout es désirs qui vous sembleront plus justes et plus raisonnables, et puis, avec un grand amour de la croix et Passion de Notre-Seigneur, vous vous essaierez de dire avec saint André : 0 bonne croix, tant aimée de mon Sauveur, quand me recevrez-vous entre vos bras!

Voyez-vous, ma fille, nous sommes trop délicats d'appeler pauvre, un état auquel nous n'avons ni faim, ni froid, ni ignominie, mais seulement quelques petites incommodités en nos desseins.

« La paix de Dieu, dit saint Paul, qui surpasse tout sentiment, )> conserve votre esprit en Jésus-Christ. » Voyez-vous, ma fille, ce grand Apôtre dit que la paix de Dieu qui surpasse tout sentiment; or, la paix de Dieu, la paix qui provient des résolutions que nous avons prises pour Dieu, et par les moyens que Dieu nous ordonne, nous fait marcher fermement au chemin où la Providence nous a mis, sans regarder ni à droite, in a gauche; c'est là le chemin de la perfection pour vous; celte satisfaction d'esprit, quoique sans goût, vaut mieux que mille consolations sérieuses. Vive Jésus !

L'esprit délicat ne peut rien garder ni souffrir sans le dire, et il s'étonne toujours un peu aux dernières places d'humilité, de simplicité, de courage et de joie cordiale devant Dieu , qui est le très-unique objet de notre amour et de notre âme.

Demeurez toute en Dieu, ou avec consolation sensible, ou parfois aimez votre pauvreté ; car il est écrit : « Les yeux du » Seigneur regardent sur les pauvres, et ses oreilles écoutent " leurs prières. » Il ne se faut point soucier de se sentir faible, pourvu que sachant que Dieu est fort et bon pour nous, nous ne perdions courage; au contraire, ma fille, j'aime mieux être infirme que fort devant Dieu; car les infirmes, il les prend entre ses bras, et les forts il les mène par la main. Il faut toujours avoir patience, néanmoins, tâcher de brider un peu les désirs, prenant toutes les choses, même pour bonnes qu'elles soient, avec l'esprit d'indifférence; enfin, il se faut mettre souvent dans l'indifférence et dire : je ne veux ni cette vertu, ni cette autre, je ne veux que l'amour de mon Dieu. Le désir de son amour, c'est la complaisance et l'accomplissement de sa volonté en moi.

Il se faut contenter, quand l'on sent ainsi les douleurs pour la charge de quelque personne qui moleste grandement, d'offrir à Dieu cette croix et de l'accepter de tout son cœur, se soumettant à la porter toute sa vie, si ainsi il lui plaît, puis demeurer doucement contente dans sa confiance, regardant cette personne avec amour et respect comme étant donnée de Dieu pour nous exercer en toutes vertus, considérant la grâce de Dieu envers nous qui nous fait tirer profit des fautes des autres. Que si cette personne revient à douceur, ô Dieu, il faut fondre sur elle en suavité, sans jamais lui parler du passé; que s'il était à notre pouvoir de nous faire quittes de cette croix, il ne le faudrait pas faire.

Je ne sais si par ces consolations et ardeurs, Notre-Seigneur

veut disposer notre cœur aux travaux du service du prochain, et du service de l'accroissement de sa gloire, ou bien en la souffrance de quelques grandes croix et tribulations* en somme, j'espère qu'avec sa grâce, nous embrasserons courageusement, humblement et paisiblement ce que sa divine Providence nous présentera.

Portez respect à l'élection de Dieu, suivez fidèlement son intention qui est de vous tirer à une excellente sorte de vie ;* animez continuellement votre courage d'humilité, c'est-à-dire votre misère et le désir d'être humble et confiante en Dieu.

Sachez que la tristesse n'est autre chose que la douleur d'esprit, que nous avons du mal qui est en nous contre notre gré, soit que le mal puisse être extérieur, comme pauvretés, maladies, mépris, infamies, etc; intérieur, comme ignorance, sécheresses, mauvaises inclinations, péchés, imperfections, répugnances. Et quand donc l'âme sent quelque mal en soi, elle se déplaît de l'avoir, et voilà la tristesse. Deuxièmement, elle désire d'en être quitte, et cherche les moyens de s'en défaire; ces deux actes sont louables; mais il faut chercher ces moyens avec patience, humilité et douceur, attendant ce bien, non tant de sa peine, que de la miséricorde de Dieu, rejetant tout empressement, et tout ce qui voudra émouvoir du trouble en notre cœur, sous quel prétexte que ce soit. Toutes telles choses viennent du diable, et partant ne les pas recevoir.

La bonne tristesse fait ce discours : Je suis misérable, vile et abjecte, et partant, Dieu exercera en moi ses miséricordes, car la vertu se perfectionne en l'infirmité, et ne s'étonne point d'être pauvre et misérable.

Il faut recevoir la tristesse avec patience, comme punition de nos vaines allégresses ; car le malin voyant que nous en faisons notre profit, ne nous en présentera pas tant; mais il faut prendre patience pour le bon plaisir de Dieu, et elle ne laissera pas de nous servir de remède.

Il faut contrevenir vivement aux inclinations de la tristesse, encore qu'il semble que cela se passe tristement, car l'ennemi qui prétend de nous alentir aux bonnes œuvres, voyant qu'il ne gagne rien, et qu'au contraire nos oeuvres sont faites avec force et résistance, il cesse de nous affliger.

Il faut chanter des cantiques spirituels. Il est bon de s'employer aux œuvres extérieures, et les diversifier le plus que l'on peut, pour se divertir de l'objet triste, purifier et échauffer l'esprit; bon, de faire souvent des actions extérieures de ferveur, quoique sans goût, comme croisant les bras, embrassant l'image du crucifix, le serrer sur le cœur et la poitrine, lui baiser les pieds et les mains, lever les yeux au ciel avec des propos pleins d'espérance, comme : Mon Bien-Aimé est à moi, et moi à Lui; mon Bien-Aimé m'est un bouquet de myrrhe ; il demeurera entre mes mamelles. Mes yeux se fondent sur vous, o mon Dieu, quand me consolerez-vous? Si Dieu est pour moi, qui sera contre moi? Quand vous serez, ô mon Epoux, de mon parti, bataille contre moi qui voudra. Vive Jésus! Vive mon Dieu, et mon âme vivra! Qui me séparera de la croix de mon Dieu? et semblables. J'en dis de même à l'endroit de la Vierge et de ses images.

La prière est un souverain remède, non qu'il faille faire de longues méditations, mais de fréquentes et ferventes demandes à Dieu, et toujours s'adresser avec l'invocation de titres joyeux, comme par exemple, hors de la tristesse pour m'exciter à la crainte, je dirais : O Juge très-juste et très-effroyable Majesté; et au temps de la tristesse je dirais : O Dieu des miséricordes, très-bon, très-bénin, ma joie, mon espérance, mon cœur, cher Époux de mon âme, seul appui des pauvres, refuge des affligés, appui de mon âme; venez, cher Epoux, tirez-moi à vous, bon Jésus; et semblables, lesquelles j'emploierais bon gré mal gré ma tristesse, à laquelle je ne donnerais point de crédit, quand elle voudrait m'en coûter cher, et si bien il

semble pour quelque temps que ce soit sans profit, je ne laisserais pas de continuer, attendant les fruits, qui ne manqueront pas de paraître après un peu de contention.

La communion dans cette intention est excellente, car elle nous donne le Maître des consolations. L'un des plus assurés remèdes, c'est de dévoiler et de communiquer, sans rien celer, à notre Directeur, tous les sentiments, affeclions et suggestions qui proviennent de notre tristesse, et il le faut faire fidèlement, et notez que la première condition que l'ennemi malin met en Pâme, c'est le silence; et, au contraire, Dieu pour la première condition demande que l'on se découvre avec prudence et selon la règle d'une humble discrétion à personne de qualité requise. Priez pour celui qui a marqué ces règles ; ô mon Dieu, qu'il soit tout vôtre, et moi aussi! Amen.

A l'endroit de ceux qui vous offensent, je veux que vous y apportiez votre cœur doux, gracieux et compatissant, et que vous témoigniez que vous aimez toutes choses, oui, la mort même de votre père, enfants et plus proches, oui, la nôtre en l'amour de notre doux Sauveur. Courage, ma très-chère fille, cheminons et pratiquons ces communes, mais solides, mais saintes , mais excellentes vertus. Vive Jésus ! Vive Marie ! Croyez-moi, avançons chemin parmi le mauvais temps et sous le ciel trouble et nébuleux. Il est maintenant plus propre aux voyages, que si le ciel fondait sur nos tètes ses ardentes chaleurs. O Dieu, courage ! les lumières et les joies ne sont pas en notre pouvoir, ni aucune autre consolation que celle qui dépend de notre volonté, laquelle étant à l'abri des saintes résolutions que nous avons faites, et pendant que le grand sceau de la chancellerie céleste sera sur notre cœur, il n'y a rien à craindre. Dieu soit notre Dieu, ma très-chère fille, et que votre cœur soit son autel et maison, sur lequel nuit et jour il fasse darder le feu de son amour!

Vous pourrez tirer le motif du saint amour de toutes les

étions de vertu en cette sorte : quand il se présente quelque sujet de pratiquer quelque vertu, et il s'en présente à tout moment, voyez comme le Sauveur les exerçait tandis qu'il vivait ici-bas entre les hommes; puis animant votre cœur d'une amoureuse invitation, dites-vous : Allons, imitons le doux Jésus. S'il vous faut prier, donner aux pauvres, consoler quelque être solitaire, être en conversation, souffrir quelques travaux, souvenez-vous que Notre-Seigneur, en diverses occasions, fit tout cela; et puis quand il n'y aurait point d'autres raisons pour prier, pour acquiescer à cette souffrance, pour demeurer en cette solitude et en cette conversation, dites : Ne me suffit-il pas que mon cher Maître m'en ait montré le chemin? Et cela se peut faire par un simple regard d'amour qui veut dire : Oui, Seigneur, je suis à vous.

Si nous avions la vraie charité, qui nous fait avoir un même cœur et une même àme avec le prochain, nous serions parfaitement consolés quand il ferait du bien.

Ce même amour fait que nous voudrions bien faire telle ou telle chose par notre élection ; mais nous ne la voudrions pas faire par élection d'autrui , ni par obéissance : nous voudrions la faire comme venant de nous, mais non pas comme venant d'autrui. C'est toujours nous-mêmes qui recherchons nous-mêmes, notre propre volonté et notre amour-propre : au contraire, si nous avions la perfection de l'amour de Dieu, nous aimerions mieux faire ce qui est commandé, parce qu'il vient plus de Dieu , et moins de nous.

Il ne se faut nullement étonner de trouver chez nous de l'amour-propre, car il n'en bouge. Il dort quelquefois comme un renard, puis tout à coup se jette sur l'épaule; c'est pourquoi il faut avec constance veiller sur lui, et avec patience, et tout doucement se défendre de lui. Que si quelquefois il nous blesse, en nous dédisant de ce qu'il nous a fait dire, et en désavouant ce qu'il nous a fait faire, nous sommes sauvés.

L'habitude des vertus s'acquiert par la raison. Les vertus peuvent faire leurs actes par cette habitude, sans le congé de la raison, mais non pas jamais contre la raison. Cajetan dit que les hommes parfaitement vertueux ont une telle habitude à la vertu, que même en dormant, quand ils songent, ils ne songent qu'à des vertus.

Saint Grégoire dit en parlant des misères qui arrivent de toutes parts en ce monde : « 0 très-heureuses misères, vous êtes » aimables parce que vous empêchez mon cœur de s'affectionner » aux choses de ce monde. »

Si la divine Majesté vous veut sur le lit de la croix, acquiescez; mourons-y comme fit le Sauveur. Ne nous fâchons point des tempêtes et orages qui parfois troublent notre cœur ; mortifions-nous jusqu'au fin fond de notre esprit; pourvu que notre cher esprit de la foi soit fidèle, vivons en assurance. Tenez votre esprit ferme en Dieu par une entière confiance en sa sainte Providence, laquelle ne vous a point donné le désir de le servir, qu'elle ne vous donne tous les moyens de ce faire; humiliez-vous bien fort, mais d'une humilité douce et non empressée ; conservez vos vœux et vos résolutions, tenez-leur la bride de votre âme ; nous sommes assez riches si ce trésor nous demeure, comme il fera Dieu aidant.

Non, ma chère fille, il n'est pas besoin pour l'exercice des vertus de se tenir toujours actuellement attentive à toutes : cela, de vrai, entortillerait et entreficherait trop vos pensées et affections. L'humilité et la charité sont les maîtresses cordes, toutes les autres y sont attachées : il faut seulement se bien maintenir en ces deux-là ; l'une est la plus basse, l'autre est la plus haute. La conservation de tout l'édifice dépend du fondement et du toit. Tenant le cœur bandé à l'exercice de celle-ci, à la rencontre des autres, on n'a pas grande difficulté. Ce sont les mères aux vertus : elles les suivent comme les petits poussins font de leurs mères poules.

Or sus, il ne faut point désirer d'un désir volontaire cette paix inutile et peut-être nuisible : mais ne vous tourmentez point à pratiquer ce commandement ; car c'est en cela que je veux que vous ne vous tourmentiez point, ni pour ces désirs, ni pour autres quelconques. Mon Dieu, ma fille, vous avez trop avant ces désirs dans le cœur; pourvu que l'esprit de la foi vive en nous, nous sommes trop heureux. Notre-Seigneur nous donnera sa paix quand nous nous humilierons à doucement vivre en la guerre. Courage, tenez votre cœur ferme; Notre-Seigneur nous aidera, et nous serons siens, et nous l'aimerons bien.

Tenez votre cœur au large ; ne le pressez point trop des désirs de perfection : ayez-en un bon, bien résolu, bien constant qu'il faut arroser souvent de l'eau de la sainte oraison. Il faut avoir grand soin pour le conserver dans le verger de votre cœur ; car c'est l'arbre de vie.

Mais certains désirs qui tyrannisent le pauvre cœur, qui voudraient que rien ne s'opposât à nos desseins; que nous n'eussions nulles ténèbres, mais que tout fût en plein midi; qui ne voudraient que suavités en nos exercices, sans dégoûts, sans résistance, sans divertissements, et tout aussitôt qu'il nous arrive quelque tentation intérieure, ces désirs-là ne se contentent pas que nous n'y consentions pas, mais voudraient que nous ne les sentissions pas. Ils sont si délicats qu'ils ne se contentent pas que l'on nous donne une viande de bon suc et nourrissante, si elle n'est toute sucrée et musquée. Ils voudraient que nous ne vissions pas seulement les mouches du mois d'août passer devant nos yeux. Ce sont ces désirs d'une perfection trop douce : il n'en faut pas avoir beaucoup. Croyez-moi, ma fille, les viandes douces engendrent les vers aux petits enfants, et en moi qui ne suis pas petit enfant; c'est pourquoi notre Sauveur nous les entremêle d'amertume.

Je vous souhaite un courage grand et non point chatouilleux : un courage, lequel, tandis qu'il peut dire bien résolument

vive Jésus sans réserve, ne se soucie point ni du doux, ni de l'amer, ni de la lumière, ni des ténèbres. Hardiment, ma fille, cheminons en cet amour essentiel, fort et impliable de notre Dieu . et laissons courir cà et là ces fantômes de tentations :

qu'ils entrecoupent tant qu'ils voudront notre chemin.

Il faut que nous fassions un service particulier, toutes les semaines une fois, de vouloir et d'aimer la volonté de Dieu plus vigoureusement (je passe plus avant), plus tendrement, plus amoureusement que nulle chose du monde; et cela, non-seulement es occurrences supportables, mais aux plus insupportables.

Humiliez-vous fort, ma fille, et échauffez votre eslomac du saint amour de Jésus-Christ crucifié , afin que vous puissiez bien digérer spirituellement cette céleste viande : mais qu'entendezvous que l'on fasse digestion spirituelle de Jésus-Christ? Ceux qui font bonne digestion corporelle ressentent un renforcement par tout leur corps, par la distribution générale qui se fait de la viande en toutes leurs parties. Ainsi, ceux qui font bonne digestion spirituelle ressentent que Jésus-Christ, qui est leur viande, s'épanche et communique à toutes les parties de leur âme et de leur corps. Ils ont Jésus-Christ au cerveau, au cœur, en la poitrine, aux yeux, aux mains, en la langue, aux oreilles, aux pieds. Mais ce Sauveur, que fait-il partout là? Il redresse tout, il purifie tout, il mortifie tout, il vivifie tout : il aime dans le cœur, il entend au cerveau, il anime dans la poitrine, il voit aux yeux, il parle en la langue, et ainsi des autres : il fait tout en tous. Alors nous vivons, non point nous-mêmes , mais Jésus- Christ vit en nous. 0 quand sera-ce, ma chère fille? Mon Dieu ! quand sera-ce? Mais cependant je vous montre ce à quoi il faut prétendre, bien qu'il se faille contenter d'y atteindre petit à petit. Tenons-nous humbles et communions hardiment : peu à peu notre eslomac intérieur s'apprivoisera avec cette viande et apprendra à la bien digérer. C'est un grand point de ne manger

PAROLES, INSTRUCTIONS ET AVIS DE S. FRANÇOIS. 369 que d'une viande quand elle est bonne, l'estomac fait mieux son devoir. Ne désirons que le Sauveur, et j'espère que nous ferons bonne digestion.

Il ne faut disputer ni peu ni prou contre les tentations; il ne faut nullement répondre ni faire semblant d'entendre ce que l'ennemi dit; il faut seulement dire : Qui va là? Quelque bruit et importunité qu'il fasse, il faut simplement se tourner vers Dieu et demeurer là, devant ses pieds; il entendra bien, par cette humble contenance, que vous êtes sienne, que vous voulez son secours, encore que vous ne puissiez lui parler. Tenez-vous là bien ferme, et n'ouvrez nullement la porte pour voir qui c'est, ni pour chasser l'importun; toutes ces tentations ne sont que des afflictions comme les autres; il faut s'accoiser sur le dire de l'Ecriture : « Bienheureux est celui qui souffre tentation, car » ayant été éprouvé il recevra la couronne de gloire. » Peu de personnes s'avancent sans cette épreuve; ne vous effrayez donc point des fanfares de l'ennemi, il ne vous saurait faire nul mal; c'est pourquoi il vous veut au moins faire peur pour vous inquiéter et vous fâcher. Tenez-vous à couvert sous vos inviolables résolutions, sous vos vœux et entière consécration ; n'ayez crainte que de Dieu, mais une crainte amoureuse; ayez patience à souffrir le bruit, il ne vous saurait nuire. Toujours vos yeux arrêtés en Dieu, attachez-vous à sa Providence; qu'elle fasse ce qu'elle voudra de vous. Mon Dieu, ma fille, que j'ai de consolation en l'assurance de nous voir éternellement joints à la volonté d'aimer et de louer Dieu ! que sa divine Providence nous conduise par où il lui semblera mieux ; j'espère et je m'assure que nous arriverons à ce signe et aboutirons à ce port. Vive Dieu en cette confiance; soyons joyeux à son service.

Quand la tempête et les foudres des tentations et travaux sonnent de tous côtés autour de nous, il faut avoir courage et tenir ferme dans notre saint Tabernacle, qui est sa divine protection; il est notre maison de refuge et notre toit assuré; il m. 24

faut demeurer là en paix et en confiance. Je viens de parler pour vous à Notre-Seigneur, mais je n'osais lui demander absolument votre délivrance ; car s'il lui plaît d'écorcher l'offrande, ce n'est pas à moi de désirer qu'il ne le fasse pas; mais je le conjure, par la si extrême déréliclion qui lui lit suer sang et eau et s'écrier sur la croix : a Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m avez- » vous délaissé? •» qu'il nous tienne toujours de sa sainte main comme il l'a toujours fait. Vous devez regarder Notre-Seigneur crucifié sans vous amuser à considérer et à examiner votre mal, non pas même pour me le dire. Nous sommes au chemin des Saints; cheminons-y courageusement malgré les difficultés qui y sont. Tenez votre esprit en paix et ne regardez point si vous l'avez (cette paix) ni ne vous mettez nullement en inquiétude de l'acquérir, mais divertissez-vous tant qu'il vous sera possible de regarder et retourner sur vous-même. Ne soyez point en peine de votre âme ni pour votre cœur ; non , ma chère fille , car Dieu à qui elle est la soulagera. Faites que votre très-amère amertume soit goûtée en paix, à l'exemple du prophète Ezéchias. Ayez le courage grand et de longue haleine, et ne le perdez pas pour le bruit des tentations, surtout celles de la Foi; notre ennemi est un grand clabaudeur, ne vous en mettez en peine, il ne vous saurait nuire, je le sais bien. Dieu soit béni, ma toute chère fille, consolez-vous et affermissez votre âme en paix et confiance sur ces sages, solides et saints enseignements, les pratiquant fidèlement. Dieu nous en fasse la grâce et nous bénisse ! Louange et gloire à jamais au divin Sauveur de nos âmes!...

Communiez hardiment en paix, en toute humilité; correspondez à cet Epoux qui pour s'unir à nous s'est entièrement et suavement abaissé jusqu'à se rendre notre nourriture, de nous qui sommes la pâture des vers. Qui se communie selon l'esprit de Notre-Seigneur s'anéantit soi-même et lui dit : Mâchez-moi, digérez-moi, anéantissez-moi, et convertissez-moi en vous. Je ne trouve rien au monde sur quoi nous voyons plus d'humilia-

tion que sur la viande que nous anéantissons pour nous conserver; et Notre-Seigneur a cet excès d'amour que de se rendre viande pour nous; et nous, que ne devrions-nous pas faire afin qu'il nous possède , qu'il nous mange , qu'il nous avale et ravale, qu'il fasse de nous à son gré? Enfin il faut s'anéantir et communier toujours pour cela, et s'unir à cette souveraine Bonté ; reposez-vous en lui de tout , ma fille. Je me sens de plus en plus excité à l'honorer et servir par une totale dépendance de la Providence, toujours plus ferme et assuré en la foi et confiance de sa véritable parole, et sans réserve de me laisser à sa merci et à son soin. Même oui, mon Sauveur, vous le savez, je ne vois rien en moi où je me puisse et veuille appuyer, que l'espérance ferme que vous me donnez de mon salut éternel sur les seuls mérites de votre Passion et sur votre incompréhensible douceur et bonté. - — Ainsi soit-il. A jamais Dieu soit béni!

Je vous conjure de ne dire jamais mal du prochain, ni rien faire qui tant soit peu que ce soit Je puisse offenser. Il ne faut toutefois favoriser le mal, le flatter ou le couvrir, ains parler rondement et dire franchement mal du mal, et blâmer les choses blâmables, quand l'utilité de celui de qui l'on parle le requiert; car en cela Dieu est glorifié, et faut surtout blâmer le vice et épargner le plus que l'on peut îa personne en laquelle il est, d'autant plus que la bonté de Dieu est si grande qu'un seul moment suffit pour impétrer sa grâce. Quelle assurance pouvons-nous avoir que celui qui était hier pécheur et méchant le soit aujourd'hui? Il est vrai que des pécheurs infâmes, publics et manifestes, on en peut parler librement, pourvu que ce soit avec esprit de charité et de compassion. J'excepte entre tous, les ennemis déclarés de Dieu et de son Église, car ceux-là il les faut décrier tant qu'on peut, comme sont les sectes des hérétiques et des schismatiques, et leurs chefs; c'est charité de crier au loup quand il est entre les brebis , en quelque

endroit qu'il soit. Quand nous ne pouvons excuser le péché, rendons-le au moins digne de compassion, l'attribuant à la cause la plus supportable, comme à l'ignorance ou infirmité. La charité craint de rencontrer le mal, tant s'en faut qu'elle l'aille chercher; quand elle le rencontre, elle s'en détourne et elle le dissimule, ains elle ferme les yeux avant que de le voir, que s'il faut le voir elle s'en détourne.

Le plus que vous pourrez apporter d'abnégation ou d'indifférence de votre propre volonté, c'est-à-dire désir de résolution de bien obéir aux inspirations, instructions que Dieu vous donnera, ce sera toujours et éternellement le mieux, car Notre- Seigneur agit pour les âmes qui sont purement siennes. Vive Jésus! Il faut porter la croix, qui mieux la portera plus grand s'en trouvera. Dieu donc nous en veuille donner de plus grandes, mais qu'il lui plaise nous donner de grandes forces pour les porter. Or sus donc, courage, si vous avez confiance vous verrez la gloire de Dieu. Les amitiés teintes au sang de l'agneau n'ont pas besoin de tant de cérémonies. Amen.

Ne savez-vous pas que votre corps est le temple du Saint- Esprit, lequel vous savez n'est point à vous-même, car vous êtes rachetée d'un grand prix, glorifiez donc et portez Dieu en votre corps.

Les maximes des Saints nous avertissent que tous les jours nous commençons notre avancement et perfection; si nous pensions bien à cela, nous ne serions point étonnés de rencontrer des misères en nous, ni d'avoir à retrancher. La purification de l'âme n'est jamais faite entièrement, il faut toujours recommencer de bon cœur : « Quand l'homme aura achevé, dit » l'Ecriture , alors il commencera. »

L'humilité nous fait anéantir en toutes choses, qui ne sont pas nécessaires pour notre avancement en la grâce, comme sont de bien parler, chanter; car en ces choses extérieures il faut désirer que les autres fassent mieux que nous. Il est bon

que notre cœur admette le désir de voir Dieu, mais il faut toujours craindre que nous n'ayons trop de confiance et espérance de nous-mêmes.

Vous verrez bien que parmi tant de détours nous ferons prou, et que Notre-Seigneur nous conduira par les déserts à sa sainte terre de promission, et que de tout temps il nous donnera de quoi priser les déserts, plus que les fertiles campagnes, dans lesquelles les blés croissent en leur saison; mais la manne pourtant n'y tombe pas.

Mon Dieu, ma très-chère Mère, quand vous m'écrivîtes que vous étiez une pauvre abeille, je pensais que je ne le voudrais, tandis que vos sécheresses et afflictions dureront; car ce petit animal, qui en santé est si diligent et pressant, perd le cœur et demeure sans rien faire tout aussitôt qu'il est malade.

Mais depuis je changeai de souhaits et dis : Ah! oui, je le veux bien que ma Mère soit abeille, même quand elle sera en travail spirituel : car ce petit animal n'a point d'autre remède de soi-même, en ses maladies, que de s'exposer au soleil, et attendre sa guérison de la chaleur et de la lumière.

0 Dieu! ma fille, mettons-nous ainsi devant notre soleil crucifié, et puis disons-lui : 0 beau soleil des cœurs, vous vivifiez tout par les rayons de votre bonté : nous voici mi-morts devant vous, d'où nous ne bougerons point que votre chaleur ne nous arrive , Seigneur Jésus I Ma très-chère fille, la mort est une vie quand elle se fait devant Dieu.

J'ai un certain petit insensible sentiment de ne vouloir plus vivre selon la nature; mais tant qu'il se pourra selon la foi, l'espérance et la charité chrétienne , à l'imitation de cet homme angélique [saint Jean-Baptiste] que nous voyons dans ce profond désert ne regarder que Dieu et soi-même.

0 que bienheureux est l'esprit qui ne voit que ces deux objets, dont l'un le ravit à la dilection souveraine, et l'autre le ravale à l'abjection extrême ! Car que pouvait dire ce grand

ermite en un lieu où il n'y avait que Dieu et lui, sinon : Qui êtes-vous, Seigneur, et qui suis-je?

0 Dieu , quelle admirable pureté de cœur ! quelle indifférence à toutes choses en cet admirable Ange humain ou homme angélique qui semble n'aimer quasi pas son Maître pour l'aimer davantage et plus purement ! Je ne sais comme il eut le courage de demeurer en son désert après qu'il eut vu son Sauveur, et qu'il l'eut vu s'en aller de là. Il continue néanmoins ses prédications, et, d'une sainte dureté, il ne se laisse point vaincre à la tendreté et suavité de l'amour de la présence de son Souverain Bien; mais avec un amour austère, constant et fort, il le sert en absence pour son amour. Remarquez, Notre-Seigneur ayant dit « qu'entre tous ceux qui étaient nés de femme, nul n'était » plus grand que Jean ».,» il ajoute : « Voire, mais celui qui est le » moindre au royaume des deux, c'est-à-dire en l'Eglise , est » plus grand que lui. » 0 ma chère fille , il est vrai ; car le moindre chrétien communiant est plus grand que saint Jean : et que veut dire que nous sommes si petits en sainteté?

Les voies les plus faciles ne nous mènent pas toujours plus droitement ni assurément; on s'amuse quelquefois tant au plaisir qu'on y a, et à regarder de part et d'autre les vues agréables, qu'on en oublie la diligence du voyage. Bienheureux sont ceux qui vivent d'une vie surhumaine, extatique, relevée au-dessus d'eux-mêmes, quoiqu'ils ne soient point ravis au-dessus d'euxmêmes en l'oraison. Plusieurs Saints sont au ciel qui ne furent jamais en extase ou ravissement de contemplation; car combien de martyrs et de grands Saints et Saintes voyons-nous dans l'histoire, n'avoir jamais eu en l'oraison d'autre privilège que celui de la dévotion et ferveur? Mais il n'y eut jamais de Saint qui n'ait eu l'extase et le ravissement de la vie et de l'opération , se surmontant soi-même en ses inclinations naturelles.

Tenons nos yeux en Jésus-Christ pour le considérer, notre bouche pour le louer, et qu'enfin tout notre visage ne respire

que d'agréer à celui de notre cher Jésus : Jésus pour lequel il nous faut humilier, entreprendre, travailler, souffrir et devenir,, comme dit saint Paul, des brebis conduites à la boucherie, quand il plairait à sa divine Majesté de nous rendre déshonorables pour son honneur et gloire.

Si nous l'aimons, ce cher Sauveur, paissons ses brebis et ses agneaux; c'est là la marque de l'amour fidèle. Mais de quoi faut-il repaître ses chères brebiettes? De l'amour même : car ou elles ne vivent pas, ou elles vivent d'amour; entre leur mort et l'amour il n'y a point d'entre-deux. Il faut mourir ou aimer; car « qui n'aime, dit saint Jean, il demeure en la mort. »

Notre-Seigneur et Maître dit un jour à son cher saint Pierre : « Quand tu étais jeune, tu mettais ta ceinture et tu allais où tu 5î voulais; mais quand tu seras vieil, tu tendras tes mains, et un 5) autre te ceindra et te mènera où tu ne veux pas. » Sur ces paroles du Maître souverain j'ai pensé que les jeunes apprentis en l'amour de Dieu se ceignent eux-mêmes et prennent les mortifications que bon leur semble : ils choisissent leur pénitence, résignation et dévotion, et font leur propre volonté parmi celle de Dieu; mais les vieux maîtres au métier se laissent lier et ceindre par autrui, se soumettant au joug qu'on leur impose, vont par les chemins qu'ils ne voudraient pas selon leur inclination. Il est vrai qu'ils tendent la main; car malgré la résistance de leurs inclinations ils se laissent gouverner volontairement contre leur volonté , et disent : quil vaut mieux obéir que faire des offrandes; et voilà comme ils glorifient Dieu, crucifiant non-seulement leur chair, mais leur esprit.

Hélas! il faut avoir compassion à nos misérables âmes, lesquelles, tandis qu'elles sont en l'imbécilité de nos corps, sont si très-fort sujettes à la vanité. Comment est-il possible (disait " saint Grégoire à un évêque) que les orages de la terre ébranlent 55 si fort ceux qui sont au ciel? S'ils sont au ciel, comme sont-ils 5) agités de ce qui se passe en la terre?» 0 Dieu ! que cette leçon

delà sainte constance est requiseàceux qui veulent sérieusement embrasser leur salut! Il est vrai que cette imaginaire insensibilité de ceux qui ne veulent pas souffrir qu'on soit homme m'a toujours semblé une vraie chimère : mais aussi, après qu'on a rendu le tribut à cette partie inférieure, il faut rendre le devoir à la supérieure, en laquelle sied, comme en son trône, l'esprit de la Foi qui doit nous consoler en nos afflictions. Que bienheureux sont ceux, lesquels se réjouissent d'être affligés, et qui convertissent l'absinthe en miel !

Enfin ce Sauveur veut que nous soyons si parfaitement siens, que rien ne nous reste, pour nous abandonner entièrement à la merci de sa Providence sans réserve. Or, demeurons donc ainsi parmi ces ténèbres de la Passion. Je dis bien parmi ces ténèbres, car je vous laisse à penser, Notre-Dame et saint Jean étant au pied de la croix , emmi les admirables et épouvantables ténèbres qui se firent, ils n'oyaient plus Notre-Seigneur, ils ne le voyaient plus, et n'avaient nul sentiment que d'amertume et de détresse; et bien qu'ils eussent la foi, elle était aussi en ténèbres, car il fallait qu'ils participassent à la déréliction du Sauveur. Que nous sommes heureux d'être esclaves de ce grand Dieu qui pour nous,,se rendit esclave î

C'est la vérité; on parle perpétuellement d'être enfant de l'Évangile, et personne presque n'en a les maximes entièrement en l'estime qu'il faut. Nous avons trop de prétentions et de desseins : nous voulons trop de choses ; nous voulons avoir les mérites du Calvaire et les joies du Thabor tout ensemble; avoir les faveurs de Dieu et les faveurs du monde.

Je crains souverainement la prudence naturelle au discernement des choses de la grâce, et si la prudence du serpent n'est détrempée en la simplicité de la colombe du Saint-Esprit, elle est tout à fait vénéneuse.

J'aime singulièrement le mal que la seule élection du Père Céleste nous donne, au prix de celui que nous choisissons.

Mon âme n'a point de rendez-vous qu'en celte Providence divine.

Vous savez qu'en toutes rencontres il faut user d'amour et de douceur, car les avertissements font meilleure opération comme cela, autrement on pourrait détraquer les cœurs faibles.

Cet abandonnement en Dieu parmi les douleurs intérieures et extérieures est très-bon; et est bon de dire aussi vocalement les paroles que vous me marquez de temps en temps, pour faire savoir au cœur qu'il est en Dieu, par le témoignage que ces paroles lui rendent.

Il avait dit, le grand saint Etienne : « 0 Seigneur Jésus, recevez mon esprit. .. » , et l'ayant dit, il s'endormit en Notre-Seigneur. Il faut donc dire quelque chose de semblable et s'endormir en Notre-Seigneur; et puis de temps en temps répéter les mêmes paroles et s'endormir. 0 Dieu ! que c'est une bonne chose de ne vivre qu'en Dieu, ne travailler qu'en Dieu, ne se réjouir qu'en Dieu.

La Providence de Dieu est un ordre et disposition de tous ies moyens que Dieu a de parvenir à ses fins, et de tous les moyens dont il pourvoit ses créatures pour arriver au but de leur création. C'est à raison de cette Providence que Dieu est appelé tantôt Mère, en Isaïe, chap. xlvi : « Maison de Jacob, écoutez- » moi, et vous tous qui êtes restés de la maison d'Israël, vous » que je porte dans mon sein, que je renferme dans mes en- » trailles; je vous porterai moi-même jusqu'à la vieillesse et » jusqu'à l'âge le plus avancé. Je vous ai créés et je vous sou- » tiendrai; oui, je vous porterai et je vous sauverai. »

Et dans le chapitre xlix du même Prophète, Dieu dit qu'il est encore plus que Mère. Voici ses paroles : « Une Mère peut- » elle oublier son enfant? Se peut-il faire qu'elle n'ait point de 3> pitié du fils qu'elle a porté dans ses entrailles? Et quand même » elle l'oublierait, pour moi je ne vous oublierai jamais; je » vous porte gravés dans mes mains; vos murailles sont sans " cesse devant mes yeux. 33

Tantôt Dieu se dit notre Nourricier, qui nous porte entre ses bras, Osée, chap. xi : « Je m'étais rendu comme le nourricier » d'Ephraïm, je les portais entre mes bras, et ils n'ont point 33 compris que c'était moi qui avais soin d'eux. 3)

1 Les âmes pieuses seront heureuses de trouver ici les belles sentences de l'Ecriture-Sainte sur la Providence de Dieu, qui alimentèrent la foi et la générosité de Sainte Jeanne-Françoise de Chantai. C'est à sa prière que le révérend père Bertrand, recteur de la Compagnie de Jésus, à Chambéry, fil ce précieux Recueil. On lit dans les Mémoires de la Mère de Chaugy, p. 532, chap. xxix de la deuxième partie, que la Sainte le goûta fort et en fit même un extrait de sa bénite main. (Archives du 1er monastère de la Visitation d'Annecy.

Tantôt il s'appelle notre Gouverneur et notre Conseiller, en Isaïe, chap. xlviii : « Je suis le Seigneur ton Dieu, qui t'ensei- » gnerai les choses utiles, et qui te gouvernerai en la voie par » laquelle tu marcheras. »

Enfin, autant qu'on peut imaginer d'offices de charité et de miséricorde, ils se trouvent tous en la Providence de Dieu avec une infinie tendresse. Voyez comme l'Ecriture parle en l'Ecclésiastique, chap. xxxiv : « Les yeux du Seigneur sont sur ceux » qui le craignent; il est leur protection puissante et l'affermis- » sèment de leur force; il est le lieu de leur refuge , le bouclier » de leur défense, le couvert contre les chaleurs de l'été, leur 5) ombrage pour la chaleur du midi, leur secours dans les dan- » gers, leur aide en leurs chutes. C'est Lui qui élève leur âme, » qui éclaire leurs yeux , qui leur donne santé , vie et béné- » diction. »

Et le prophète Isaïe, chap. xxv : « MonDieu,vous êtes la force » du pauvre, la force du faible dans son affliction, son refuge «contre la tempête et son rafraîchissement contre la chaleur. »

Surtout il s'appelle souvent Pasteur, mais bon Pasteur : « Je » suis le bon Pasteur » , dit-il en saint Jean, chap. x. — Mais voyez comme l'Ecriture va décrivant le soin que le bon Pasteur a de ses brebis, en Ezéchiel , chap. xxxiv : « Je viendrai moi-même » chercher mes brebis (c'est Dieu qui le dit) et les visiterai en » la manière que le Pasteur visite son troupeau quand il le trouve » égaré, ainsi visiterai-je mes ouailles, les délivrant de tous les » lieux où elles avaient été dispersées, dans les jours de nuage » et d'obscurité. — Je les mènerai paître dans les montagnes î> d'Israël, le long des ruisseaux et par tous les hauts lieux de » la terre. Je les nourrirai des pâturages les plus fertiles qui » seront sur les montagnes d'Israël : elles s'y reposeront sur les » herbes verdoyantes et paîtront dans les pâquiers les plus gras. » — Je ferai moi-même paître mes brebis et les ferai reposer » moi-même » , dit le Seigneur Dieu.

« J'irai chercher celles qui étaient perdues; je relèverai celles » qui étaient tombées ; je banderai les plaies de celles qui étaient » blessées; je fortifierai celles qui étaient faibles ; je conserverai » celles qui étaient grasses et fortes , et je les conduirai dans » la droiture et la justice » ; et un peu après : « Je ferai avec » mes brebis une alliance de paix. J'exterminerai de la terre les » bêtes les plus cruelles, et ceux qui habitent dans le désert » dormiront en assurance au milieu des bois. Je les comblerai 53 de bénédictions autour de ma colline : je ferai tomber les » pluies en leur temps, et ce seront des pluies de bénédictions. » — Mes brebis habiteront sans crainte dans leur pays, et elles » sauront quec'estMOi qui suis le Seigneur lorsque j'aurai brisé » leurs chaînes et rompu leur joug, et que je les aurai arrachées » d'entre les mains de ceux qui les dominaient avec empire. »

Mais avec quelles paroles plus douces, plus amoureuses et plus significatives pourrait-il exprimer cette sienne Providence? Le prophète Isaïe, chapitre xl, a compris tout cela en peu de mots, disant : « Le Seigneur paîtra son troupeau comme le ber- » ger ; il rassemblera par la force de son bras les petits agneaux » qui se sont écartés, et il les prendra dans son sein; il portera » lui-même les brebis qui auront peine à marcher. » Que saurait-on dire de plus doux et de plus délicat?

Voyez encore au psalme xxxvi : « Le Seigneur aura soin de » régir et de dresser les pas du juste, et quand il tombera il ne 33 se froissera point , parce que le Seigneur mettra sa main des- 33 sous, afin qu'il ne se blesse point. 3> 0! ma chère âme, quelle nuisance pourra suivre la chute de celui qui tombe sur un oreiller si doux que la main de Dieu? C'est de cette façon que je crois vous être arrivée la chute que vous avez faite en voyageant. Puissions-nous toujours ainsi tomber!

Au psalme xxxm : « Les tribulations des justes sont en grand 33 nombre, mais le Seigneur les en délivrera. Il tient compte de 33 tous leurs os, et un seul de ces os ne pourra être brisé. »

Et en saint Matthieu, chap. vi : « Je vous dis, n'ayez point de

» souci pour votre vie, ni de ce que vous mangerez ou de ce

» que vous boirez, ni de quoi vous serez revêtus. Regardez aux

55 oiseaux, car ils ne sèment ni ne moissonnent, et n'ont aucun

55 grenier, et votre Père céleste les nourrit; et vous, n'êles-vous

5> pas beaucoup plus excellents qu'eux ; pourquoi entrez-vous en

» souci du vêlement? — Considérez bien comme croissent les lis

" des champs, ils ne travaillent ni ne filent, et cependant je

55 vous assure que Salomon, même dans toute sa gloire, n'a

55 jamais été vêtu comme l'un d'eux. Si Dieu a soin de vêtir de

55 cette sorte une herbe des champs qui est aujourd'hui, et qui

55 sera demain jetée dans le four, combien aura-t-il plus de soin

55 de vous vêtir, ô hommes de peu de foi! — Ne soyez donc plus

55 en souci, disant : Que mangerons-nous ou que boirons-nous,

55 ou de quoi nous vêtirons-nous? C'est aux païens de rechercher

55 ces choses, car votre Père céleste connaît que vous en avez

55 besoin. »

Il dit presque les mêmes choses en saint Luc, chap. xn : «Considérez les corbeaux, ils ne sèment point et ne mois- 55 sonnent; ils n'ont ni cellier ni grenier, cependant Dieu les 5> nourrit. Combien valez-vous plus que les corbeaux? 5?

David, au psalme cxlvi, décrit merveilleusement bien la Providence de Dieu pour ces corbeaux : « C'est lui qui donne )> la nourriture aux bêtes, et aux petits des corbeaux qui la lui 55 demandent par leurs cris. »

Job, en son chap. xxxvm, parle encore plus admirablement de la Providence de Dieu pour ces animaux : « Oui prépare au 55 corbeau sa nourriture lorsque ses petits, étant vagabonds, 55 crient à Dieu parce qu'ils n'ont rien à manger? »

En la Sapience , chapitre vi, il est dit : « Dieu a fait le petit et le grand, et a également soin de tous. 5> — Et au chap. xn : « Seigneur, il n'y a point d'autre Dieu que vous; vous avez )) soin de toutes choses. 5) — Au chap. xiv : « O Père, votre Pro-

» vidence gouverne tout, dès le commencement. « — Et au chap. vin de la Sapience : « Dieu atteint en sa force depuis un 33 bout jusqu'à l'autre, et dispose suavement de tout. »

Voici comment David, au psalme cxx, parle de l'infinie bonté et clémence de Dieu : « Celui qui te garde ne sommeillera » point. Assurément celui qui garde Israël ne s'assoupira point » ni ne s'endormira point : le Seigneur est à ta droite pour te 33 donner sa protection. — Le soleil ne te brûlera pas durant le 33 jour, ni la lune pendant la nuit. Le Seigneur te gardera de tout » mal* le Seigneur veuille avoir ton âme en garde; le Seigneur » protège ton entrée et ta sortie dès maintenant et jusque dans 3> l'éternité. »

Cette prière de David, je la fais pour vous, ma chère Mère; — et avec saint Pierre, en la lre épître, chap. v, je vous dirai : u Jetez toutes vos inquiétudes dans le sein de Dieu, car il a soin » de vous. 3) — Et saint Paul ajoute, dans son Epître aux Philippiens, chap. iv : « Ne vous inquiétez de rien. » — Et saint Matthieu , chap. x : « Deux passereaux ne se vendent qu'une 33 obole , et cependant il n'en tombe aucun sur la terre sans 33 l'ordre de votre Père. Ne craignez donc point : vous valez 33 beaucoup mieux qu'un grand nombre de passereaux. — Pour 33 vous, les cheveux mêmes de votre tête sont comptés. 33

La Providence de Dieu n'est donc autre que l'ordre et la disposition des moyens qu'il a établis pour conduire toutes choses à leur fin. Il faut savoir que Dieu, par sa sapience infinie, sait et connaît très-parfaitement la fin pour laquelle nous sommes créés, tous les moyens pour nous conduire à celte fin, les empêchements aussi pour nous détourner de cette fin, et les moyens pour ôter ces empêchements. En second lieu , sa Bonté a choisi entre un grand nombre de moyens possibles pour nous conduire à notre fin, ceux que sa Sagesse a jugés les plus propres pour nous, et a voulu que sa Toute-Puissance les ait employés et mis en exécution pour notre bien. De sorte que la Provi-

de la Providence de dieu. 383

dence de Dieu comprend en soi sa Sagesse, par laquelle il sait ce qui est le meilleur pour nous; sa Bonté, par laquelle il nous aime mieux que nous ne nous saurions aimer, et ordonne tout pour notre plus grand bien ; et sa Toute-Puissance, qui exécute efficacement ce que la Bonté et ce que la Sagesse ont ordonné. Et tout ceci, je dis ces trois perfections divines, sont employées non-seulement aux choses les plus importantes qui concernent notre salut, mais en toutes les moindres; car rien, je dis rien du tout, ne se passe ici-bas sans l'ordre de cette divine Providence, laquelle fait toujours toutes choses avec poids, nombre et mesure, comme parle l'Ecriture sainte, comptant, pesant et mesurant tout ce qui nous arrive , sans que rien nous puisse arriver, ni de la part des démons, ni de la part des hommes, ni d'aucune autre créature, que par l'ordre et disposition de celte même Providence, sans laquelle un seul de nos cheveux ne périra pas, ni une seule feuille d'arbre ne tombera pas en terre. C'est ainsi que parle l'Ecriture.

Cela présupposé, voyez-vous, ma chère Mère, le grand sujet que nous avons de nous laisser conduire à cette suave Providence, et pour cela il faut premièrement conformer et soumettre très-parfaitement nos volontés et sentiments , et tout ce qui nous arrive, à cette sainte Providence; car puisque tout ce qui nous arrive est ordonné et désigné par la Sagesse , Bonté et Toute-Puissance de notre Père céleste, puisque c'est lui qui nous les envoie, et qu'il sait très-bien qui nous sommes, que craignons-nous et de quoi nous troublerons-nous ? Aurons-nous peur des tromperies? Il est impossible, car il a tout tracé par sa Sapience infinie. — Appréhendons-nous la faiblesse? Il n'y a pas de quoi, parce que la Toute-Puissance assiste. — Redoutons-nous la malice? Elle n'est pas à craindre , car tout vient de sa Bonté et Charité infinies. — Ne regardons donc jamais ce qui nous arrive, soit bien, soit mal, en soi-même, car ceci peutêtre nous troublerait, nous ferait appréhender et trembler. Re-

gardons les vertus de la Sapience, Toute-Puissance et Bonté de Dieu, et ainsi nous le trouverons suave et très-aimable, fussent les plus grandes afflictions du monde.

Voyez-vous, en second lieu, combien parfaitement il nous faut abandonner entre les bras de cette suave Providence, nous dépouillant entièrement du soin de nous-mêmes, pour nous laisser conduire à elle, sans jamais entrer en ces discours : que deviendrons-nous, ni que ferons-nous à l'avenir? nous en remettant tout à fait à cette Sagesse, Bonté et Puissance paternelle, sans laquelle rien du tout ne nous peut arriver pour toutes choses futures et à venir. Laissons-en le soin à celte divine Providence, et puisqu'elle se charge entièrement de notre conduite, ne nous mêlons pas de nous-mêmes, mais laissonsnous seulement conduire. Nous n'avons rien à faire qu'à laisser faire et conduire à cette Sagesse, Bonté et Puissance, et qui ne le ferait?

Or, voyez-vous, en troisième lieu, ma très-chère Mèrey combien toutes choses nous doivent être indifférentes : les lieux de notre demeure, les occupations des affaires, la santé, la maladie, la consolation, la désolation, la lumière, les ténèbres, l'honneur, le mépris, enfin c'est tout un. De tout cela il nous faut embrasser et vouloir seulement ce que cette Providence nous enverra, puisque c'est elle qui l'enverra, croyant sincèrement et fermement que c'est notre bon Père Céleste qui le veut ainsi, et pour notre plus grand bien, et que ce qui se présente à nous est l'occasion qu'il fait naître entre nos mains, et le moyen qu'il a choisi pour nous conduire à notre fin. Ne disons donc jamais, que nous arriverions plutôt par les moyens que notre amourpropre nous pourrait faire désirer et représenter comme les plus propres; non , les meilleurs sont ceux que Dieu nous présente et qu'il juge les plus propres; acquiesçons donc trèshumblement à tout ce qu'il nous enverra, et ne désirons jamais autre chose.

Voyons, en quatrième lieu, combien assurées nous devons être parmi les plus grands et plus évidents dangers , puisque tout l'enfer ensemble, ni tout le monde, ne saurait remuer un seul de nos cheveux, et s'il vous arrive quelque mal, croyez que c'est cette Providence qui le veut ainsi, et l'aimez plus que lout autre bien. Pour moi, je ne vois pas que peut craindre celui qui est guidé, gouverné, conduit et protégé par une sagesse, bonté et puissance infiniment infinies, qui a toujours ses yeux arrêtés sur nous, son cœur pressant de notre bien et ardent du désir de notre plus grand bien, et son bras tout-puissant étendu pour notre défense et protection. Hé! que ceux-là font bien, lesquels, se dépouillant entièrement de tout soin et souci d'euxmêmes, n'ont autre soin que de se tenir en guise de petit enfant dans le sein de cette paternelle Providence, et entre les bras de ce bon Père! Ceux-là, sans doute, goûteront les fruits admirables de la conduite de Dieu, et jamais ils ne manqueront par ignorance, la sagesse infinie de Dieu veille pour eux; ni par faiblesse, car la toute-puissance de Dieu s'emploie pour eux; ni par malice, car la bonlé même les conduit.

0 ma très-chère Mère, que je désire qu'un jour nous puissions dire tous ensemble, mais véritablement et efficacement : 0 suave Providence de mon Père, je recommande mon âme, mon corps et tout ce que je suis entre vos mains. Cela fait, il ne nous restera plus, à l'exemple de Notre-Seigneur, qu'à baisser la tête par un profond acquiescement et mourir à nous-même. Voire, lout ainsi que l'enseigne Théotime, cet acquiescement est la mort même de notre volonté, de notre jugement et de notre amour-propre ; et après cette mort suit la vie de Jésus- Christ, qui vivra en nous et nous en Lui. 0 la bonne mort qui nous conduira à la vie éternelle et heureuse, en laquelle une des principales parties de noire félicité sera de connaître les voies et les traits par lesquels la Providence nous aura conduits à notre fin bienheureuse, car alors nous verrons claireiii. 23

ment les desseins de cette divine Providence en tout ce qui nous sera arrivé ici-bas; pour maintenant, adorons ses secrets et assujettissons-nous à iceux au milieu des ténèbres et des obscurités de la foi; mais dans le ciel nous les connaîtrons et admi-. rerons avec une éternelle consolation.

Je pense que la plus grande richesse d'une àme chrétienne et religieuse est celte Providence de Dieu. L'Ecriture sainte, étant comme autant de cédules royales, augmente en nous la certitude et assurance, et ensuite notre allégresse et confiance.

«Je donnerai gratuitement, à celui qui aura soif, de la fon- » taine d'eau vive; celui qui vaincra héritera ces choses; je » serai son Dieu et il sera mon fils. » [Apocalypse , chap. xxi, v. 6 et 7.)

«J'aime ceux qui m'aiment, et ceux qui me chercheront dès » le matin me trouveront. » [Proverbes, chap. vin, v. 17.)

« Convertissez-vous à moi , et je me convertirai à vous. » [Zacharie, chap. fr, v. 3.)

«Convertissez-vous à moi, et vous serez sauvé. » [Isaïe, chap. xlv, v. 22.)

« Je vous donnerai un nouveau cœur et mettrai au milieu de » vous un esprit nouveau. » [Ezéchiel, chap. xxxvi, v. 26.)

« Voici que mes serviteurs éclateront par des cantiques de a louanges dans le ravissement de leur cœur. » [haïe, chap. lxv,

«Amenez tous ceux qui invoquent mon nom, car c'est moi » qui les ai créés, qui les ai formés et qui les ai faits pour ma » gloire. » [haïe, chap. xliii, v. 7.)

m Je ferai avec eux une alliance de paix; mon alliance avec » eux sera éternelle. » [Ezéchiel, chap. xxxvii, v. 26.)

«Ah! vous qui craignez mon nom, le soleil de justice se » lèvera sur vous, et vous sortirez en liesse. » [Malachie, chap. iv^ v. 2.)

«Si quelqu'un entre par moi, il sera sauvé; il entrera, il

5) sortira, et il trouvera des pâturages. » (Evang. saint Jean, chap. x, v. 9.)

« Il se tiendra solitaire et il se taira, parce qu'il s'élève par- » dessus soi-même. » (Jérémie, Lamentât. , chap. m, v. 28.)

« Celui qui sera vainqueur, je lui donnerai à manger du m fruit de l'arbre de vie, qui est au milieu du paradis de mon » Dieu. Je donnerai à celui qui vaincra la manne cachée; je » lui donnerai encore une pierre blanche sur laquelle sera » écrit un nom nouveau, que nul ne connaît , que celui qui le » reçoit. » (Apocalypse, chap. h, v. 7 et 17.)

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