‹ Œuvres diversesChapitre 249 sur 281 · AMOUR DE DIEU. — AMOUR DU PROCHAIN · texte numérisé non relu

AMOUR DE DIEU. — AMOUR DU PROCHAIN

1er Janvier. — Savourer les suavités de Dieu n'est pas amour solide envers Dieu; mais s'humilier, souffrir les injures, être exacte à sa règle, mourir à soi-même, vivre sans intérêt, vouloir n'être connue que de Dieu seul, c'est là véritablement aimer Dieu , car tout cela est des marques infaillibles de l'amour; il est ingrat, chétif et indigne du nom d'amour, s'il n'est fidèle à faire tout ce qui est des volontés de Dieu.

2. — Aimons le Seigneur et servons-le avec crainte, mais d'une crainte amoureuse, chaste et filiale, qui craint de ne pas assez plaire à son Epoux , d'offenser son Père, de déplaire à ce divin Amant; et quoiqu'on dise qu'il faut aller par des voies relevées, tandis que nous sommes en cette vie, il faut craindre Dieu , et l'on ne peut conserver un vrai et efficace désir de servir Dieu si l'on n'a pas une sainte crainte de lui déplaire, de l'offenser, et de lui donner sujet de retirer de nous sa grâce et ses inspirations.

1 Archives du premier monastère de la Visitation d'Annecy.

3. — Veillons sur nous-mêmes, sur nos actions, paroles et pensées; sur notre esprit, afin qu'il ne s'occupe que de Dieu, en Dieu et pour Dieu ; veillons sur notre âme pour la conserver pure et fidèle, et pour tenir ses passions soumises et bien rangées; enfin veillons sur tout ce qui est en nous, afin que rien n'y soit hors de règle , que nos pensées soient de Dieu et nos paroles d'édification au prochain.

4. — Faisant toutes nos œuvres avec esprit de paix et d'amour, et attirées par l'odeur des saintes vertus de Notre-Seigneur, nous courrons gaiement et amoureusement en la voie des volontés divines, ne nous laissant pas tirer et pousser comme des esclaves; car si nous ne faisons le bien d'une franche et sincère volonté, excitées du zèle de la gloire de Dieu et de notre salut et perfection, nous n'y parviendrons jamais, et nous rendrons infructueuse la grâce de notre vocation.

5. — L'âme fidèle doit tout quitter, afin qu'étant libre de tout elle ne possède ni ne soit possédée d'aucune chose ; ains demeure en l'absolue remise et possession de l'amour divin , afin qu'il fasse d'elle ce qu'il lui plaira.

6. — L'âme, épouse de Dieu, se doit tellement dépouiller de tout ce qui est ici-bas et de tout ce qui la concerne, qu'elle ne doit plus regarder ce qu'elle fait, ce qu'elle veut ou ne veut pas. Cette belle âme, qui a cette si noble capacité de tendre à Dieu, de se joindre à son souverain centre, nous l'arrêtons vainement aux choses frivoles de ce bas monde, où tout périt.

7. — Nous ne devons pas travailler seulement pour avoir le ciel, quoique la pièce le vaille bien, mais travailler pour avoir le Dieu du ciel; car si Dieu n'y était point, certes, le ciel avec toutes les excellences de ses beautés, richesses et douceurs,

serait ennuyeux au lieu d'être à délices. Regardons donc le ciel, c'est-à-dire regardons là-haut, où Dieu habite, et nous animons à travailler pour lui, afin que nous y habitions aussi, jouissant éternellement de lui.

8. — Qu'est-ce que des humiliations qui nous arrivent, en comparaison des opprobres, mépris et abjections de notre doux Sauveur? Qu'est-ce de nos souffrances au prix des siennes, et des tourments incomparables qu'il a endurés pour obéir à son Père céleste et pour notre salut? Pensons-y souvent, et que nos plus délicieux entretiens soient de parler de ce divin Seigneur, de ce qu'il a fait et souffert pour nous, et des vertus qu'il nous a enseignées, et de celles de sa très -sainte Mère, et par ce moyen nous serons éclairées , encouragées et fortifiées en nos entreprises.

9. — Il fut dit à Moïse : Fais selon le patron que je t'ai donné; or ce patron, c'est Notre-Seigneur, qui nous a élé donné du Père éternel pour modèle. Voyons ce divin Sauveur comme il a demeuré trente ans caché, inconnu, et couvert sous la cendre de l'abjection, étant réputé vil et abject, fils du charpentier, lui qui était le Fils du Père éternel, qui avait autant de science et de sapience au moment de sa conception qu'il en avait au ciel et qu'il en a maintenant. Oh! si nous considérions bien ceci, nous recevrions bien autrement que nous faisons les contradictions, mortifications et humiliations qui nous arrivent!

10. — Avoir choisi Jésus pour l'unique objet de notre dilection, c'est avoir promis que nos cœurs n'auront d'autres affections qu'à lui plaire, qu'à l'aimer et le servir, et que tous nos désirs seront pour Jésus, toutes nos sollicitudes pour Jésus, toutes nos pensées pour Jésus, bref, toute notre àme et nos facultés pour Jésus seul, lequel nous avons de notre pure,

libre et franche volonté , choisi pour l'unique Epoux de nos cœurs et seul objet de notre amour.

11. — Quant à l'amour du prochain , la mesure que le divin Maître nous a donnée , c'est de l'aimer vraiment comme nousmême. Cette règle est bien juste : Ne fais rien à ton prochain que ce que tu voudrais qvïil te fit Oh! que nous serions heureuses, si en toutes les occasions où nous traitons avec lui nous y étions attentives!

12. — N'avoir qu'une âme et un cœur en Dieu, c'est avoir la parfaite union que le divin Sauveur de nos âmes demanda pour nous à son Père céleste , quand, avant sa sainte Passion, il le pria que ses apôtres, et tous ceux qui croiront en lui, fussent un entre eux, et ainsi que son Père était en lui, et lui en son Père, qu'ainsi nous fussions unis en lui et consommés en un ; car seules bienheureuses seront les maisons religieuses sur lesquelles il répandra celte sacrée onction. Elles fleuriront et prospéreront en toutes vertus et perfections, et au contraire tout malheur abondera en celles où sera la désunion.

13. — Il se faut grandement plaire à ouïr louer notre prochain et à contribuer au bien qu'on en dit, autant que nous pouvons, regardant le bien que nous savons être véritablement en lui, nous gardant bien de louer les uns pour ravaler les autres.

14. — Tenez votre âme toujours dans cette charité large, bénigne, universelle, compatissante, courageuse et oublieuse de ses propres intérêts ; il n'y a rien au delà qui soit agréable à notre divin Sauveur. Aime, et jais tout ce que tu voudras, dit saint Augustin. Aimons donc bien Notre-Seigneur et notre

prochain pour l'amour de Lui; faisons-lui ce que nous voudrions qu'il nous fît : toute la perfection est là.

15. — Aimons tendrement notre prochain , que jamais nous ne laissions échapper aucune parole qui lui préjudicie ; supportons-le comme nous voudrions être supportée de lui; donnons-lui bon exemple, comme nous désirons qu'il nous le donne ; excusons et couvrons ses défauts comme nous voudrions qu'il couvrît et excusât les nôtres ; réjouissons-nous de son bonheur, de ses consolations et avancement, comme du nôtre, et ressentons ses peines, maladies et affections, comme nous voudrions qu'il ressentit les nôtres; aidons-le cordialement dans ses besoins, par nos prières, et lui rendons tous les services qu'il nous sera possible, car c'est en cela que se doit montrer notre dilection et charité.

16. — Notre Bienheureux Père avait un soin de charité incomparable de faire du bien à tous, d'avoir chacun pour ami et nul pour ennemi, tant qu'il lui était possible, au moins n'en donnait il jamais occasion. Il avait une si grande inclination de contenter le prochain et n'en mécontenter aucun, que tout ce qu'il pouvait faire pour lui en saine conscience, il le faisait de bon cœur et le plus tôt qu'il pouvait, usant souvent de celte maxime : Ce qui ne préjudicie à personne et peut profiter à quelqu'un, il le faut volontiers accorder. C'était sa pratique ordinaire, que nous devons lâcher d'imiter.

17. — Le zèle de notre perfection nous doit guider dans l'exercice de la sainte charité, afin qu'en toutes choses, petites ou grandes, on la voie surexceller parmi nous, nous aimant, supportant, aidant, soulageant les unes les autres, et laissant nos aises , commodités en arrière pour rechercher celles de nos Sœurs.

18. — 0 Dieu ! que la parfaite et épurée charité est rare et cela, ce me semble, parce que nous ne nous appliquons pas bien à l'humilité et petitesse. L'esprit du monde et le propre intérêt gâtent tout; Dieu le veuille bien anéantir en tous ses serviteurs et servantes.

19. — C'est l'un des grands et principaux points et fruits de la religion, et le principal de la vie monastique, que l'union tant avec Dieu qu'avec le prochain, la belle et agréable chose ! Des cœurs unis en charité sont des vases propres à recevoir les grâces célestes, et les cœurs désunis périssent.

20. — 11 faut toujours pardonner franchement, et tenir notre cœur en douceur et sincérité envers le prochain, si nous voulons ne point apporter d'empêchement à la grâce et tirer de grands fruits de l'oraison.

21. — Il faut vivre avec une sainte joie toute cordiale, dans une grande douceur et correspondance d'amour les unes pour les autres, ce qui est une source de bénédiction spirituelle. Je n'ai jamais remarqué qu'il y ait de la perfection intérieure, où le parfait amour du prochain n'est pas.

22. — Donnez hardiment, mes filles, au nom de Notre- Seigneur. Il faut, de vrai, épargner le bien qu'il envoie, non pas pour être riches et accommodées de tout, mais pour faire la charité. Vous verrez qu'à la fin de l'année notre dépense n'en sera pas plus grosse.

23. — Rapportons bien à Dieu la gloire de toutes choses, et l'aimons avec une très-humble obéissance et douceur de cœur, laquelle s'acquiert en faisant toutes nos actions, et disant toutes nos paroles doucement : la multitude de tels actes donnera l'habitude de la douceur à notre cœur.

24. — Celui qui veut avoir la vertu du support du prochain doit s'accoutumer à le supporter avec douceur en ses défauts et en toutes ses actions qui ne sont pas selon notre goût, reprenant suavement les fautes de ceux que nous avons en charge, sans leur avoir pourtant jamais de l'aversion , je veux dire en la partie raisonnable et supérieure, car nous n'avons pas l'autre en notre pouvoir.

25. — Il faut caresser et complaire au prochain, parce que la douce charité a le bonheur de répandre une sainte édification; et se tenant le cœur au large, il faut, quand il tombera, lui pardonner et prendre le courage et la patience de le redresser amiabïement; car, en persévérant ainsi, on se formera un cœur bien humble, gracieux, maniable, qui, par après, rendra de grands services à Notre-Seigneur.

26. — Le doux support consiste à supporter suavement le prochain en tout ce qu'il pourrait dire ou faire qui ne serait pas bien, et qui nous désagréerait et serait à contre-cœur, sans nous étonner de ses manquements et imperfections, ne les regardant ni épluchant aucunement ; et ne concevant pour cela aucune mésestime, sécheresse de cœur et dégoût contre lui, mais ayant une compassion tendre et amoureuse qui nous fasse fondre pour lui. Notre Bienheureux Père dit que la charité ne cherche point le mal, et quand elle le rencontre elle s'en détourne.

27. — Il ne faut pas avoir de ces cœurs rétrécis pour le prochain, mais larges en dileclion, en amour et support, étant toujours disposée à le servir, assister, consoler, supporter et soulager en tout ce qu'on pourra, mais gaiement et cordialement. Un cœur large est un cœur disposé à secourir le prochain en tout ce qui est possible; un tel cœur aime souverainement la volonté de Dieu.

28. — L'amour cordial que nous devons porter au prochain ne consiste point dans le sentiment, c'est un amour du cœur; non du cœur de chair, mais du cœur de la volonté. Laissons tourner, virer les sens, et tout ce qui est de la nature; que nous aimions ou que nous n'aimions pas, que nous ayons de l'aversion ou de l'inclination, cela n'importe, pourvu que selon la partie supérieure nous demeurions fermes, invariables en cette dilection, étant aussi disposées à lui en donner des preuves au plus fort de nos dégoûts et aversions, que parmi nos suavités et amour sensible; car si nous ne marchons de la sorte, nous ne ferons jamais rien qui vaille.

29. — Qui ne pèche point par la langue est un homme parfait, dit l'Ecriture. On offense le prochain ou plutôt Dieu dans le prochain , en parlant mal à propos et aussi quelquefois en se taisant. On me dit du bien d'une personne que je n'aime pas beaucoup, qui m'a fait du déplaisir, je me tais ou je réponds froidement; j'offense Dieu, et je ne suis point exempte de fautes ? car je fais connaître que je n'estime pas la personne de qui l'on parle, et ma froideur ôtera peut-être la bonne estime qu'on en avait.

30. — Si notre prochain, pour étranger qu'il fût, était réduit dans une telle disette, qu'il ne pût être secouru que de nous, nous serions obligées de lui donner ce dont il aurait besoin; et, quand bien nous n'aurions que ce qui nous serait nécessaire , nous serions obligées de même de retrancher tout ce que nous pourrions bonnement, en telle sorte que nous nous contentassions du seul nécessaire pour vivre, afin de pouvoir plus facilement aider notre prochain.

31. — Nous ne devons aimer personne, pour proche qu'elle nous soit, qu'en Dieu, pour Dieu et selon Dieu. Aimer le pro-

chain en Dieu, c'est Punique moyen d'empêcher les impuretés qui se glissent quelquefois aux amitiés les plus spirituelles , et c'est un amour beaucoup plus parfait, de regarder Dieu au prochain, et l'aimer dans le prochain; car, par cette voie, Dieu sera aimé lui seul souverainement, et encore le prochain autant que l'amour de Dieu le requerra, et cela d'un amour tout pur, auquel il n'y a rien à craindre. Aimer notre prochain en Dieu, voilà qui est excellent; mais encore quelquefois il est dangereux de faillir, parce que l'on prend le change, en sortant de cette divine source imperceptiblement par les astuces de i'amour-propre ; mais en aimant Dieu en notre prochain l'on ne peut jamais errer.

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