‹ Œuvres diversesChapitre 255 sur 281 · RÉSIGNATION, FORCE, PATIENCE · texte numérisé non relu

RÉSIGNATION, FORCE, PATIENCE

1er mai. — Nul ne sera couronné qu'il n'ait vaillamment combattu. 0 ma fille , sur ces paroles de la vérité éternelle , il faut à tout moment rehausser nos esprits au-dessus de nousmême et prendre un nouveau courage pour persévérer en cette bataille qui est vraiment de Dieu , sans jamais nous lasser ni ennuyer, et aller ainsi jusqu'à ce que le divin Sauveur nous vienne donner sa paix, qui ne sera peut-être qu'à l'heure de notre mort; mais qu'importe ! pourvu qu'il soit avec nous, et il y est certainement, car sa bonté nous assure qu'il est avec ceux qui sont en tribulation.

2. - — Une religieuse qui s'est formée à l'école de notre Bienheureux Père sait la différence qu'il y a entre la raison et les opérations de sa partie inférieure, qu'elle ne regarde que comme un animal dans lequel cette raison est enfermée pour y faire pénitence, et elle s'habitue à ne faire non plus d'état de ses mouvements [de la partie inférieure] que de ceux d'une bête. La religieuse fervente et éclairée les voit et les sent, ces révoltes de la nature , mais elle ne daigne pas les regarder pour raisonner avec icelles ; elle se forme ainsi à la guerre

spirituelle, en se resserrant auprès de Dieu au plus fort de l'attaque, méprisant ainsi l'ennemi quand elle l'aperçoit, sans raisonner avec ces sortes de pensées, de sentiments , de mouvements, non plus qu'avec des songes.

3. — Quand il arrivera que vous vous sentirez triste, languissante, abattue sous le poids de la nature corrompue, privée de goût et d'affection sensible pour les choses spirituelles, pauvre, désolée, comme délaissée de Dieu, ne vous abattez point pour cela, mais abandonnez-vous au divin bon plaisir et priez sa bonté d'accomplir en vous ses desseins de justice et de miséricorde. Croyez-moi, ce nuage triste et obscur se dissipera bientôt, et la lumière éclatante du soleil de justice, qui est Jésus-Christ, luira sur vous avec plus de clarté et de beauté qu'auparavant, et vous fera connaître que Dieu vous aime et que vous lui êtes agréable.

4. — Or sus, je vois que notre bon Dieu vous donne des croûtes de pain bien sèches et bien dures, après le lait des consolations intérieures qu'il vous a donné si longuement. Et n'est-il pas bien raisonnable d'affermir vos gencives et nourrir dorénavant votre estomac spirituel de la viande des grands et robustes? oui, certes, ma fille, car autrement jamais nous n'atteindrions à cette générosité et vaillance spirituelle que notre Bienheureux Père nous a tant enseignée.

5. — Courage ! embrassons et chérissons tendrement nos dégoûts, nos insensibilités et répugnances, et sous leur faveur, et Je moyen qu'elles nous prêtent, produisons les actes des véritables vertus, lesquelles ne se pratiquent jamais plus utilement et parfaitement que quand nous sommes parmi les ténèbres et impuissances; et une seule, produite en ce temps-là, en vaut cent, disait notre Bienheureux Père, de celles qui se font parmi les douceurs et consolations spirituelles.

(>. — La divine Providence exerce votre cœur de diverses attaques de tentations. Oh ! que voilà qui va bien! ce fondement est nécessaire où l'on veut élever la perfection de l'amour divin, afin que les misères et faiblesses expérimentées par nous-même nous portent à une douce et charitable humilité. Ayez un grand courage, et ne perdez point la constance, ni ne vous étonnez point des attaques de votre ennemi , ne disputez point avec lui , et au lieu de lui répondre, parlez à votre Epoux d'autre chose.

7. — Faites le bien aussi fidèlement lorsque les sentiments de dévotion vous sont ôtés, que quand vous les sentez présents; ne vous y attachez nullement, car en cela consiste la loyauté de Pâme envers son Dieu , et c'est le seul moyen d'arrêter nos inconstances et changements, non es sentiments et attaques, mais en la volonté supérieure qui doit dominer, et regarder au-dessus de tout ce qui nous veut détourner de Dieu. Je confesse qu'en cette bataille il faut du courage, de la force et de la persévérance; mais pourquoi ne Pavons-nous pas, puisque Dieu a mis tout cela en nos mains?

8. — Nous ne devons en nulle façon rechercher ni penser pourquoi Notre-Seigneur nous mène par un chemin épineux, ains nous devons nous y soumettre amoureusement; nous avons bonne et grande compagnie en celte voie qui est la royale; il y faut donc cheminer gaiement et royalement, sans jamais se relâcher ni ennuyer de fortifier notre cœur pour lui faire produire les actes des vertus, quoique sans goûts, ni sentiments, lesquels n'étant pas en notre pouvoir, nous ne sommes pas obligés de les avoir. J'espère que celui qui nous en prive en ce monde nous comblera de sa sainte suavité en l'autre.

9. — Que les voies de Dieu sur vous sont adorables! II est vrai qu'elles sont pénibles à la nature; mais je m'assure que

vous les expérimenterez plus douces que le miel dans le fond de votre esprit. Que vous faites bien de tenir vos yeux arrêtés sur cette immense bonté de Dieu ; il vous tirera de cette fournaise, pure comme l'or sort du creuset; c'est enfin la grande richesse de l'âme que de beaucoup souffrir avec paix et amour; si j'étais ce que je devrais être , je ne voudrais autre bonheur.

10. — Retranchez les réflexions inutiles comme ennemies de votre perfection; appliquez-vous à Dieu, sans vous amusera vous-même. Soyez toute pure , toute simple et douce ; ne désirez rien, ne refusez rien, ne regardez point les inclinations de ceux qui vous entourent. Ne pensons pas à avoir la perfection sans peine, cela ne se peut, c'est pourquoi il faut travailler quoi qu'il nous en coûte pour nous rendre dignes du bonheur de notre vocation; car, si nous ne le faisons, Notre-Seigneur nous demandera compte des grâces et des talents qu'il nous a donnés pour cela.

11. — J'ai compassion de votre cœur parce que je crains que, comme jeune apprentie en l'école du Sauveur, vous vous étonniez de sentir tant de combats; mais, non, ne craignez point , c'est le temps le plus propre pour témoignera Dieu que vous voulez lui appartenir. La parfaite soumission de jugement et de volonté est la monnaie avec laquelle Notre-Seigneur veut que nous acquerrions le précieux trésor de la sainte paix du cœur. Qu'importe- t-il que nous ayons goût ou dégoût, consolation ou désolation, pourvu que nous fassions ce que nous devons! au contraire, la vertu pratiquée avec contradiction est plus puissante et plus parfaite, et par conséquent plus agréable à Dieu.

12. — Il faut s'accoutumer à vivre un peu parmi la guerre, et à demeurer contente parmi les agitations et toutes sortes de

tentations. Celui qui ri a pas été tenté, que sait-il? dit l'Ecriture sainte. Eh! quand sera-ce que nous nous serons parfaitement oubliées et que nous ne voudrons plus que Dieu? C'est une grâce qui dépend de sa seule miséricorde.

13. — Dieu veut qu'à yeux clos, sans jamais regarder volontairement ce qui se fait en vous ni autour de vous, que vous demeuriez à sa merci et le laissiez faire tout ce qui lui plaira, ne faisant, de votre côté, que le regarder simplement en la manière que je vous dis, sans vous remuer ni animer à faire des actes, sinon à mesure qu'il vous excitera à cela, et tenez ferme en cette pratique, souffrant paisiblement la peine que vous donnent vos passions et cette fourmilière d'attaques dont vous êtes assaillie, car c'est par les tourments que votre Epoux vous veut purifier comme l'or dans la fournaise.

14. — Oh! que j'aime cette pensée de notre Bienheureux Père : « Qui veut vivre content, qu'il souffre sans s'altérer et » se troubler les jugements des hommes et ne s'inquiète point » de ce qu'on dira de lui, mais attende en tranquillité le juge- » ment de Dieu, et sa patience jugera alors ceux qui l'auront » jugé. »

15. — Si nous pouvions offrir à Dieu la myrrhe d'une entière mortification et anéantissement de nous-même, sa bonté nous donnerait des douceurs et des parfums si délectables que notre âme, attirée par ses divines suavités, courrait après lui sans peine, ou du moins, si elle en avait, ce serait une peine douce et désirable, car, après la peine, ces âmes fidèles se reposeront suavement sur la poitrine du Sauveur.

16. — Ce n'est pas assez de connaître la volonté du Maître, si on ne l'exécute ; au contraire, celui qui la connaîtra et ne la

fera pas sera plus sévèrement châtié que celui qui ne la connaîtra pas. Commençons donc à mourir à nous-même, à toutes nos répugnances, désirs et pensées, et ne cherchons ni ne désirons plus rien , sinon que Dieu fasse de nous selon son bon plaisir, et que notre principale pratique d'humilité soit la simple et sincère obéissance à tout ce qui nous sera ordonné.

17. — Affermissez votre courage et l'échauffez en amour à la suite de ce divin Sauveur qui vous appelle à cette bataille contre vous-même ; car nul ne sera couronné qu'il riait vaillamment combattu, mais aussi son Saint-Esprit a dit qu'il donnera à celui qui vaincra la manne secrète et qu'il héritera sa gloire. Je sais que lésâmes pures et épouses ne peuvent regarder que le contentement de leur chaste Epoux et non les récompenses; néanmoins , il est bon , dans l'effort de ses combats, de penser à ces paroles de l'Ecriture, s'encourageant par telles considérations.

18. — Il faut avouer franchement et fidèlement nos défauts, s'humilier doucement et tranquillement et surtout s'en amender généreusement ; faites ainsi, ma chère fille, afin que Dieu soit glorifié en vous, car ce bon Sauveur veut des effets et des actions de vraie vertu, nul bien sans peine. Vous avez vos passions puissantes, c'est pourquoi vous ne devez point vous flatter ni penser d'acquérir la perfection que vous désirez, sans peine. Il faut donc travailler à la mortification et faire jouer la partie supérieure, la tenant au-dessus de tous vos sentiments et aversions comme une reine qui gouverne et régente absolument son royaume.

19. — Accoutumons-nous à recevoir des coups de dards des mains qui nous devraient caresser; recevons-les, dis-je, dans notre cœur, et ne les rendons jamais. Il n'y a guère de sujets de

plainte plus sensibles que ceux-là; mais ne nous plaignons point, je veux dire ne nous plaignons qu'à Dieu; déposons entre ses mains tous nos petits sujets d'amertume : nous ne voulons que la volonté de Dieu et la suivre en tout, à la perte même de toutes nos inclinations et satisfactions.

20. — Lorsque vous sentez des répugnances et contradictions en votre chemin, ne vous en étonnez point, car la vertu se pratique parmi la contradiction et répugnance d'un naturel arrogant et orgueilleux. Oui, les vertus d'humilité, soumission et souplesse d'esprit qui se pratiquent nonobstant ce naturel sont très solides et très-fortes. Une seule action pratiquée comme cela vaut dix fois le ciel; que dis-je, le ciel? Elle vaut plus, car elle vaut le Dieu du ciel : courage donc au service de Dieu.

21. — Ma fille, nonobstant vos combats, demeurez haut, élevée, dans l'acquiescement du bon plaisir divin; il faut demeurer là, fermement, et avoir patience en vous-même; pourvu que vous soyez fidèle à ne point faire de fautes volontaires, il couvrira celles de votre fragilité, desquelles vous ne devez nullement vous afûiger, mais en nourrir l'amour de votre abjection dont la pratique est riche devant Dieu.

22. — Dieu a coutume de donner aux nouveaux arrivés à son divin service force douceur et suavité; mais quand ils ont franchi les premiers pas de la perfection, alors il se retire , non pour les abandonner, mais pour tirer des preuves de leur fidélité, car la solide dévotion ne consiste pas dans les goûts sensibles, mais, oui bien dans un parfait anéantissement de notre arnour-propre et dans une entière résignation à la volonté divine.

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