‹ Œuvres diversesChapitre 257 sur 281 · MORTIFICATION, ABNEGATION DE SOI-MEME · texte numérisé non relu

MORTIFICATION, ABNEGATION DE SOI-MEME

1er Juin. — Je vous annonce, mes chères Filles, une vérité infaillible : // est impossible que vous entriez au ciel sans vous faire violence, car Notre-Seigneur a caché le prix de sa gloire dans la victoire que nous remporterons sur nous-même; c'est pourquoi gravez bien dans vos cœurs celte intime résolution de vous vaincre, et défaire force en tout pour acquérir la sainte vertu, et vous rendre conformes et exactes à ce que la règle ordonne, au péril de toutes vos inclinations.

2. — Jésus, l'Epoux de vos cœurs, vous fait monter et vous attire après soi sur Je mont du Calvaire, où, étant couronné d'épines, il se laisse dépouiller, clouer, abreuver de fiel, mépriser à outrance, percer le côté; bref, il endure pour vous mille et mille peines très-âpres et douloureuses à sa sainte humanité; il faut donc que vous y demeuriez de bon cœur, tâchant de l'imiter par une entière conformité.

3. — Ruinez-vous vous-même, travaillant courageusement et fidèlement à votre perfection; car, mes Filles, nous venons du monde toutes rudes, mal polies, et pleines de mauvaises inclinations qu'il faut aplanir et retrancher, afin de nous pouvoir unir à Notre-Seigneur. Ce n'est pas à lui de s'abaisser pour se joindre à nous, car il est tout beau et parfait; mais c'est à nous de détruire nos imperfections, pour nous conformer et ajuster à lui.

4 — Un moyen fort court pour arriver bientôt à une grande perfection est de renoncer à son choix en tout, sans exception, prendre toutes choses comme de la main de Dieu; car la leçon qu'il faut toujours mettre en pratique en cette vie , c'est de faire, aimer et souffrir ; et ce faire est notre passe-port de cette vie à l'autre

5. — Dieu a mis es mains de notre fidélité la perfection de nos âmes, laquelle ne se trouve qu'au bout de la parfaite mortification de notre nature. Ayez acquis toutes les vertus que vous voudrez, si vous ne les conservez parla pratique actuelle, elles périront.

6. — Tout arbre porte fruits selon son espèce; s'il ne le fait, il mérite d'être coupé et jeté au feu : ainsi, si l'oraison tant haute et élevée que vous voudrez, ne produit le fruit de

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la mortification, elle n'est rien; car, pour être vraie, il faut nécessairement qu'elle produise ce fruit, c'est-à-dire la pratique des vertus, car on ne se mortifie que pour l'acquisition d'icelles, et il ne faut, pour en acquérir la perfection, que bien débrouiller son cœur et se donner vraiment à Dieu. Oh! que nous perdons, pour avoir trop de recherches de nousmême!

7. — Vivre selon ses passions et inclinations, c'est vivre en bête ; vivre selon la prudence humaine , c'est vivre en philosophe ; mais' vivre selon les maximes de l'Evangile, en esprit d'humilité et mortification, c'est vivre selon Dieu ainsi qu'ont fait les Saints. Il faut ruiner jusqu'à la racine toutes ces petites inclinations de la nature ; car tout cela ne doit servir qu'à l'exercice de la mortification.

8. — La plus grande grâce que Dieu puisse faire à une âme, c'est de lui donner de quoi souffrir pour son amour. Si nous savions la valeur des peines et afflictions, soit du corps , soit de l'esprit, nous ne pourrions nous empêcher de les désirer ardemment.

9. — L'esprit de Dieu nous porte à la parfaite soumission : agit en nous doucement et suavement et nous fait préférer

l'égalité et conformité de vie et d'actions de nos Sœurs, à toutes ces imaginaires et prétendues vertus que nous pensons rencontrer dans les mortifications extérieures que nous nous forgeons; si donc vous me croyez, vous vous mortifierez à ne vous point mortifier de cette sorte que vous désirez; et croyezmoi , qu'en cela vous pratiquerez la vraie vertu de mortification et le zèle que Dieu désire de vous.

10. — Vivre selon l'esprit et non selon la chair, c'est vivre

selon les vérités et clartés de la foi, selon les volontés de Dieu, selon sa loi, selon que Dieu nous enseigne, selon la raison et non selon nos inclinations, humeurs et passions. Le grand Apôtre dit : ce Dépouillez-vous du vieil homme pour vous revêtir du nouveau qui est Jésus-Christ. » Il est vrai, cette vie est une continuelle mort ; je veux dire que continuellement nous sommes aux occasions de mourir à nous-même ; mais quand je vois que c'est pour faire vivre et régner la grâce, je trouve que nous sommes grandement heureuses et avons bien raison d'aimer, louer et bénir le très-doux Sauveur qui nous met en des pratiques de vertu si saintes.

11. — Employons fidèlement la sainte mortification, par le retranchement de ce qui se trouvera contraire à notre entreprise, qui est la perfection religieuse. Anéantissez tant qu'il vous sera possible, ces ardeurs de faire et souffrir ; réduisez tout à la douceur et à bien employer, par pratiques de vertus , les occasions que Dieu vous présente en chaque moment.

12. — Tout le bonheur d'une âme, c'est d'avoir trouvé la croix. La crosse ni les honneurs n'ouvrirent jamais le ciel à personne ; mais la croix l'ouvre à tout le monde. En vain vienton à la Visitation si l'on prétend y trouver autre chose que la vie cachée et humble de la croix, car notre Congrégation même est fondée sur le mont du Calvaire.

13. — Nous avons autant d'amour de Dieu que nous nous mortifions et que nous anéantissons notre nature soigneusement, pour l'amour de sa bonté qui nous donne beaucoup, ses bénédictions étant immenses ; mais par notre lâcheté nous lui donnons peu, et cependant nous ne serons jamais agréable à Dieu qu'en détruisant notre nature, et nous ne jouirons jamais de la paix intérieure que par l'entier renoncement à toutes nos inclinations.

14. — Croyez-moi, le ciel vaut bien la peine que nous prenions à mortifier nos inclinations, et puis il faut nécessairement les mortifier pour y aller, car nous n'entrerons point au royaume ni aux noces de l'Agneau, couvertes de nos vieux haillons : il faut la robe nuptiale des saintes vertus. Veillons donc sur nous-même , prenons l'épée en main et jetons l'œil sur notre âme pour découvrir ou retrancher ce qui, directement ou indirectement, serait en nous contre Dieu et le prochain.

15. — Laissez-vous mortifier, écorcher et plier le cœur tout ainsi qu'on voudra ; car il ne faut point faire de réserve avec Dieu, il lui faut tout donner par une entière résignation et abandon de vous-même entre les mains de ceux qui vous conduisent ; qu'ils vous dépouillent de tout s'il leur plaît, qu'ils contrarient vos inclinations s'ils veulent, qu'ils n'en suivent jamais aucune ; bref, qu'ils vous frappent où vous le sentirez le mieux; si vous résistez, vous ne serez point Epouses de Jésus-Christ crucifié, et n'arriverez jamais à la perfection. Au contraire, si vous vous renoncez et délaissez tout de bon, vous aurez des douceurs non pareilles au service de Dieu, et ce vous seront des délices de ruiner la nature pour voir régner la grâce.

16. — Il faut que la violence dont nous devons user contre nous-même soit douce , selon l'esprit de notre saint Fondateur ; mais également ferme, nous faisant travailler sans cesse d'un travail fidèle, constant, fort et amoureux, puisque c'est pour Dieu et pour l'éternité. Oui, mes Filles, tuez hardiment et courageusement votre ennemi , car par sa mort vous acquerrez la paix et la vie de votre âme.

17. — Nous sommes en la vallée des larmes, où il faut combattre, souffrir et travailler pour gagner le ciel L'Eglise de

Dieu est appelée militante parce que les fidèles qui en sont membres doivent continuellement faire la guerre et se mortifier, assujettissant la nature à l'esprit : Jamais nous ne serons agréables à Dieu que par une forte , violente et persévérante pratique de cette sainte vertu de mortification.

18. — Il ne faut pas se mettre en souci de faire sentir à notre nature ou partie inférieure cette résolution que notre âme a d'être toute à Dieu, et de le servir aussi volontiers dans l'affliction et les douleurs comme dans la santé et consolation ; non, car la nature, qui est grossière et matérielle, ne se nourrit pas de mets si délicats ; il suffit que la partie supérieure ail cette conformité à la volonté et bon plaisir de Dieu.

19. — Il faut vivre avec une vaillance spirituelle, les armes toujours en main, jusqu'à ce que nous soyons parvenues au parfait anéantissement de toutes nos passions et inclinations : c'est une besogne pour toute notre vie. Le ciel souffre violence et les forts le ravissent. Il se faut vaincre et surmonter fortement, et, lorsque Dieu nous appelle à le suivre fidèlement et humblement, opérons l'œuvre de notre salut avec crainte et tremblement, puisque le chemin qui conduit à la vie est si étroit, que peu de personnes y entrent. Pour y bien marcher, il faut agir, souffrir et soutenir, puisque nous ne sommes en cette vallée de larmes que pour fatiguer et endurer, pour souffrir et non pour jouir, pour combattre et non pour nous tenir en repos.

20. — L'oraison doit être tellement suivie de la mortification, qu'en même temps que nous avançons en l'oraison, nous avancions à la mortification, et du même pas que nous irons en icelle, aussi avancerons-nous à l'oraison. Il faut que la mortification soit la planche pour entrer en l'oraison. Quoique ce soit à l'oraison où nous recevons de bonnes inspirations, c'est toujours par le moyen de la mortification que cela arrive.

21. — Dans l'oraison nous nous plaisons en Dieu, et dans la mortification Dieu se plaît en nous. Soyez petite, aimez à être inconnue et abjecte, soyez obéissante, douce et condescendante ; que la lâcheté ne mette point en vous d'obstacles aux desseins que Dieu a de vous sanctifier hautement. Souvenezvous que sa bonté , en vous appelant à la religion, n'a prétendu autre chose que d'avoir une fille très-humble et très-petite en son Eglise.

22. — Avant que j'eusse lu la sainte Ecriture, je pensais qu'on pouvait aller au Ciel plus aisément, qu'il ne fallait pas tant de choses ni tant se mortifier; mais, depuis que j'ai vu ce que Notre-Seigneur et ses Apôtres ont dit, je vois bien qu'il ne faut pas vivre selon ses passions et inclinations , qu'il faut pâtir et endurer beaucoup, et qu'il n'y a point d'autres voies pour faire son salut que celle des croix et des souffrances ; qu'il faut enfin vouloir le bien et le faire , car le Ciel n'est rempli que de bonnes œuvres. Tout gît donc en cela.

23. — Avançons tous les jours dans ces trois pratiques : renoncer à nous-même par la sainte abnégation , prendre notre croix, c'est-à-dire toutes les occasions mortifiantes, et s'offrir chaque jour à Notre-Seigneur avec une absolue détermination de le suivre dans la pratique de toutes les vertus. Nous ne devons ambitionner que ces trois choses : l'amour de Dieu, l'amour du prochain et l'abnégation de nous-même.

24. — Quand on se livre aux opérations de l'amour, il n'est jamais content qu'il n'ait réduit l'âme dans un total anéantissement d'elle-même. C'est le grand secret de la vie spirituelle de ne point confondre les temps : il faut pâtir quand Dieu veut que nous pâtissions, agir quand il veut que nous agissions; enfin , faire en tout sa volonté.

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