Il faut être entre les mains de Dieu comme l'argile
• entre les mains du potier, vous laissant donner la forme qu'il lui plaira, et réduire au néant par l'humiliation, l'abjection, la défaillance : c'est là le creuset dans lequel Dieu éprouve l'àme, comme l'or par le feu, afin que, convaincue de sa corruption, elle y ensevelisse sa propre estime et ne se regarde qu'avec frayeur, ne s'altribuant aucun bien, mais rendant gloire à Dieu. Il faut en venir là pour faire une heureuse course et continuer d'éprouver les effets merveilleux de la divine miséricorde.
26. — Correspondez fidèlement aux grâces que Dieu fait à votre âme par une constante mortification et un vrai anéantissement de tout ce qui n'est point Dieu, afin que vous ne viviez plus à vous-même et à vos propres inclinations, mais que l'esprit de Jésus vive et opère en vous selon ses désirs; car n'oubliez jamais que pour avoir la perfection que Dieu demande de nous en notre vocation, il faut être parfaitement mortifiée de corps, de cœur et d'esprit; se perdre toute soi-même avec ses recherches et intérêts, ne rien vouloir que ce que Dieu veut,
* et être entièrement abandonnée à sa bonté.
27. — L'àme qui désire que Dieu vive en elle ne laisse rien en soi qui puisse déplaire à ses yeux divins, qu'elle ne mortifie et passe outre; car, pressée de ce désir, elle se violente de si bonne façon qu'elle meurt heureusement à elle-même, afin que Dieu vive éternellement en elle.
28. — Les deux ailes de la vie spirituelle sont : un grand amour à l'oraison et une grande affection à la mortification; une fidélité grande à nous bien occupera la première, et une constance inviolable à nous exercer en la seconde. L'oraison ne va point sans la mortification; l'amour de l'oraison s'étend
encore au recueillement. La mortification s'étend à ranger et à dompter nos passions sous la domination de la raison, et à mortifier les affections de notre cœur et toutes nos inclinations naturelles, à retrancher toutes sortes de réflexions, et à dire, à l'imitation de Notre-Seigneur : Je ne suis pas venue ici pour faire ma volonté , mais celle du Père céleste.
29. — Enfin, après avoir tourné et viré tout le monde, nous verrons qu'il n'y a point de vertus si nous ne mourons à nousmême, si nous ne tuons nos inclinations et humeurs pour ranger tout notre être sous l'obéissance et étendard de Notre-Seigneur, qui est la sainte croix. Ayons toujours en notre mémoire que si le grain de froment qui est notre cœur, tombé et semé en la terre de la religion, ne meurt, il ne portera point de fruits.
30. — La récompense que Dieu promet aux vainqueurs de la nature est magnifiquement exprimée dans ces paroles : Je leur donnerai, dit-il, d'une manne cachée, et dès qu'ils en auront goûté ils ne se soucieront plus de toutes les délices de la terre. Mais remarquez qu'il faut être vainqueur pour goûter cette manne, car elle n'est pas pour les lâches; mais elle est gardée pour les âmes vaillantes, courageuses et fortes, qui se déterminent d'abattre tout ce qu'elles connaissent en elles contre Dieu, contre ses volontés et ses divines intentions; qui ne se réservent rien et donnent tout, qui ne laissent rien en vie et tuent tout, et aussi tout sera pour elles.