‹ Œuvres diversesChapitre 273 sur 281 · DE L'INSTRUCTION ET DE L'ÉDUCATION RELIGIEUSE DES NOVICES · texte numérisé non relu

DE L'INSTRUCTION ET DE L'ÉDUCATION RELIGIEUSE DES NOVICES

Quant à la réception des filles, faites en cela ce que la conscience vous dicte. L'exclusion des difformités corporelles est tout à fait contre mon esprit et sentiment ; quiconque se laissera gouverner par la prudence humaine et naturelle gâtera la charité. Mais il faut tout à fait éviter de recevoir des filles avant l'âge, car Dieu n'a pas élevé votre Institut pour l'éducation des petites filles, ains pour la perfection des femmes et filles qui, en âge de pouvoir discerner ce qu'elles font, y sont appelées ; et non-seulement l'expérience, mais la raison nous apprend

1 Extraits d'une copie faite par les contemporaines de la Sainte, d'après un ancien manuscrit dont elles expliquent ainsi l'origine : « Notre digne » Mère désirant réunir les plus beaux et utiles avis que notre Bienheureux » Père nous eût donnés, tant en général qu'en particulier, elle lisait fort » soigneusement les mémoires que chacune de nous en avait faits , et mar- » quait ceux qu'elle croyait être plus particulièrement propres à sa chère » Congrégation et qui faisaient voir les intentions du Bienheureux pour la » perfection d'icelle II y avait une Sœur qui en faisait un recueil; mais

que les filles si jeunes, étant réduites sous la direction d'un monastère, qui est ordinairement trop disproportionnée à leur enfance, le haïssent et prennent à contre-cœur; et si elles désirent par après de prendre l'habit, ce n'est pas le vrai et pur motif que requiert la sainteté de l'Institut. La curiosité, la liberté, la présomption de l'esprit fondée sur les talents naturels de bien et proprement parler, avec la sensualité, en perd plusieurs. En somme, le jugement est une partie rare, toujours accompagné de mûreté et d'humilité.

On doit mettre une fille hors du monastère pour ne vouloir observer le silence, parce que ce serait obstinément troubler et renverser l'ordre et la Congrégation, et mépriser le Saint-Esprit qui a ordonné le silence es maisons religieuses. Toutes les religions expulsent pour les désobéissances , pour peu qu'elles soient affectionnées et entretenues.

Rien n'est petit en religion, et qui méprise les petites obéissances viendra bientôt à mépriser les grandes ; celles qui sont fortes à leur propre jugement le seront bientôt à leur propre volonté. Si quelques novices se rendaient incorrigibles, même aux plus petites choses, cela serait très-mauvais. On peut demander congé à la supérieure de les éprouver, et il est toujours mieux de le faire. Il y a des esprits qu'on a bien de la peine à connaître; on peut retarder leur profession, afin de les mieux approfondir, et dire ensuite simplement et véritablement ce que Dieu vous inspire au chapitre. Il se trouve peu de filles qui ne soient opiniâtres, et quand on en fait rencontre d'une qui ne le soit pas, il la faut tenir bien chère.

» comme cela était long et qu'elle s'en trouva fatiguée, notre digne Mère se » mit à l'écrire elle-même, et continua pendant plusieurs jours de suite, » jusqu'à ce que la chose fût presque achevée, disant à la Sœur : J'aime » mieux m' incommoder que de vous incommoder; et, d'ailleurs , je ne suis » point incommodée défaire les choses qui servent à V Institut ou qui re- » gardent notre Bienheureux Père. » (Archives du l(r monastère de la Visitation d'Annecy.)

Voyez-vous , il faut du temps pour mortifier les passions et inclinations; ainsi, il faut avoir patience avec soi-même, de même qu'avec les novices. Quand on voit qu'elles s'amendent, elles font voir qu'elles ne veulent pas demeurer incorrigibles; mais si elles font plus d'état de leur propre esprit que de la direction qu'on leur donne, et qu'elles se rendent incorrigibles, si cela est, je ne leur donnerais pas ma voix. Il ne faut pas tant regarder à ce que les filles disent qu'à ce qu'elles font. Quand elles veulent quitter l'habit, je ne voudrais pas les retenir, ni prescrire aucun temps pour les renvoyer. Je voudrais avoir un peu de patience pour voir si leur dégoût se passerait. Les esprits politiques font plus de mal à la religion que les démons.

Je favorise le parti des infirmes, et pourvu qu'elles soient humbles et se reconnaissent obligées à la charité, il les faudra recevoir. Vous ne devez pas éconduire aussi les filles repentantes. Qu'une fille soit de tant mauvais naturel qu'on voudra, mais quand elle agit, en ses essentiels déportements, par la grâce, elle est digne d'être recueillie avec amour et respect comme temple du Saint-Esprit. Il ne faut pas recevoir les riches pour le chœur parce qu'elles sont riches, mais parce qu'elles ont le talent d'y servir, et si elles ne l'ont pas, ou qu'elles soient faibles, vieilles ou maladives, faites-les associées ; si elles sont fortes , on les pourra employer au service de la maison, ou du moins coopérer aux domestiques. Si quelque considération les fait mettre parmi les associées, comme serait leur délicatesse ou la bonté de leur esprit, cela les rendrait habiles à servir de supérieure. Et les pauvres ne doivent être rejetées , mais pourtant il faut avoir quelque égard aux charges de la maison, autant que la sainte prudence et la grande confiance en Dieu le dicteront.

Ne recevez pas légèrement les filles; mais selon que la prudence vous enseignera, ou de différer ou de se hâter, faites-le,

et si elles s'en vont ailleurs, Dieu les veuille conduire et en soit loué.

N'entreprenez que doucement, selon la petitesse des moyens que vous verrez vous pouvoir arriver ; et pour les choses né- «essaires, Dieu ne vous abandonnera point.

En la réception des filles, je préfère infiniment les douces et humbles, quoiqu'elles soient pauvres, aux riches moins humbles et moins douces.

J'aime les âmes indépendantes, vigoureuses, et qui ne sont point femmelettes, car cette si grande tendreté brouille le cœur, l'inquiète, et le distrait de l'oraison amoureuse envers Dieu, ce qui empêche l'entière résignation et la parfaite mort de l'amour-propre. Je suis le plus affectif du monde, et il m'est avis que je n'aime rien du tout que Dieu et toutes les âmes pour Dieu.

1 Les personnes qui quittent le siècle un peu tard, on doit savoir, s'il se peut, ce qui a touché le cœur de ces personnes, et qui les a déterminées à prendre un tel parti j ce qui a subsisté plus longtemps , ce qu'on n'a pu éteindre, quoiqu'on l'ait combattu; ce qu'on a eu plus de regret de quitter , à quoi l'on a tenu plus longtemps, de quoi l'on s'est senti plus effrayé , les principales fautes où l'on est tombé, les périls où l'on s'est trouvé, les occasions où le secours de Dieu a été plus évident. Les personnes qui entrent dans les monastères, après avoir connu le monde, balancent les bonnes dispositions et les facilités qu'elles y apportent, par des obstacles et des défauts qui demandent aussi une étude particulière : elles sont blessées des

1 Les conseils renfermés dans les pages suivantes semblent avoir été donnés par saint François de Sales à une maîtresse des novices ; les Annales de l'Ordre rapportent en effet que le Saint prit lui-même la peine de former à la conduite des âmes les Sœurs qui se succédèrent dans cette charge au premier Monastère d'Annecy, et tout particulièrement aux Mères de Bréchard, de Châtel, de Monthoux, et Marie-Marguerite Michel.

petites observances, et des choses qui n'ont pas une liaison assez visible avec la loi de Dieu ; les imperfections de leurs sœurs les scandalisent, les dégoûtent, leur font perdre l'idée qu'elles avaient d'un monastère; elles s'ouvrent avec plus de peine, et demandent une vertu sans défaut pour accorder leur confiance. Elles sont portées à juger de tout, et plus de leurs supérieures que de tout le reste; l'amour de leur liberté et de l'indépendance subsiste longtemps, et leur rend le joug de l'obéissance pénible ; elles s'accoutument difficilement à une conduite où l'on ne montre que la loi et jamais la raison ni le motif; elles s'estiment, et veulent être estimées ; elles ont beaucoup d'opinion de leur esprit, de leur savoir, de leur vertu, et rien ne les blesse tant que l'humiliation. Le remède à ces maux, c'est d'avertir qu'il y a dans les plus saintes retraites des choses qui, pouvant affaiblir les personnes qui sont déjà faibles, augmentent la foi, la vigilance dans celles qui connaissent la fragilité humaine, et le dessein que Dieu a de ne guérir ses «lus que lentement, et d'éprouver la force des uns par la faiblesse des autres; de les plaindre quelquefois de ce qu'elles ne comprennent pas assez que le sacrifice de l'obéissance serait peu de chose, si les personnes à qui l'on doit obéir étaient parfaites, et de ce qu'elles ne voient pas encore combien des pratiques simples en apparence sont propres à guérir l'enflure d'une sagesse qui n'est devant Dieu que folie ; de les porter à avouer l'éloignement qu'elles ont pour tout ce qui les humilie ; de traiter avec bonté celles qui font un aveu sincère de leur orgueil, de leur désir de plaire et d'être approuvées. On emploie ensuite avec plus de succès les vérités fortes, parce qu'on a gagné le cœur et convaincu l'esprit, et une vertu médiocre suffit, pour respecter une grande charité, quand elle est connue, quoiqu'elle ne soit pas indulgente.

Les novices qui entrent fort jeunes dans les monastères ont plus de simplicité et d'innocence, mais elles ont aussi plus de

légèreté, et si l'on se contente de les former aux exercices de la dévotion, sans leur donner une solide instruction, leur piété s'affaiblira à mesure qu'elles s'avanceront en âge, leur docilité ne durera qu'autant que l'enfance , et le moindre dégoût dans leur état sera capable de les faire repentir de l'avoir embrassé, car on ne doit presque point compter sur les sentiments de piété qui paraissent quelquefois si vifs et si tendres dans les jeunes personnes; ils sont rarement sincères; le désir d'être approuvée en est souvent le principe, et quand ils en ont un meilleur, ils sont si faibles, que tout est capable de les faire évanouir, si la lumière, et une vive persuasion de la vérité, ne les affermissent.

A la vérité, il y a peu de monastères qui n'aient quelque grand exemple de vertu, mais la plupart des sujets sont faibles, et n'ont rien de grand, ni d'élevé. La source de ce mal est que l'on devient religieuse sans être véritablement chrétienne. On connaît son Instituteur, ses Constitutions, et l'on connaît peu Jésus-Christ et son Evangile; on a prétendu devenir parfaite en un jour, avant même que d'être bien instruite de sa misère et de son injustice. On a cru pouvoir guérir, sans connaître à fond ses maux et son médecin. On a commencé par le toit, et non par le fondement, et l'on s'est hâté d'offrir au divin Maître ce qu'il n'a proposé que comme un conseil, sans se mettre en peine de lui rendre ce qu'il exige comme une dette. De là viennent tant de divisions, de murmures, de plaintes pour des sujets frivoles, tant d'indiscrétions et d'imprudences, tant de soupçons et de jugements téméraires, tant d'attachement à ses pensées, à ses inclinaisons, à des choses de nulle importance, tant d'impatience dans le mépris, si peu de ferveur dans la prière, si peu de crainte pour les saints mystères, si peu de fruit des confessions et des communions fréquentes, si peu de sentiment et d'idée des biens futurs, si peu de reconnaissance pour Jésus-Christ, et si peu de solidité et de dignité dans les

pratiques de dévotion. Le remède à tant de maux est d'employer le temps du noviciat à bien faire connaître le Maître adorable, ses préceptes, ses maximes, ses conseils; à bien expliquer son Evangile, à faire connaître la grandeur de l'homme, que Dieu seul peut rendre heureux; sa chute et sa misère, dont l'Incarnation et la mort d'un Dieu ont pu seules être le remède ; la corruption de son cœur, dont l'amour de lui-même est devenu le maître ; l'impuissance de faire aucun bien par soi-même et sans la grâce de Jésus-Christ, le danger continuel où met la cupidité qui subsiste toujours, quoique vaincue ; la nécessité de la prière continuelle, celle delà retraite, celle de la pénitence pour assujettir les sens à l'esprit; combien Dieu est terrible dans ses jugements , combien ce que nous trouverons après notre mort sera différent de nos idées, de quelle noirceur sont les péchés après le baptême, de quel poids sont pour nous la vie et lamort du Rédempteur dont nous devons rendre compte, quelle folie c'est que de mépriser ces vérités, quelle sainteté exige la grâce de la loi de ce Jésus, notre Sauveur et notre modèle.

Il faut ensuite faire comprendre aux personnes qui aspirent à la vie religieuse que si on n'a la foi, si on ne craint Dieu, si l'on ne se hait soi-même, et si l'on ne respecte la vertu des autres sans voir leurs défauts, si l'on ne s'édifie sans se scandaliser jamais, si l'on ne comprend le bonheur d'être uniquement à Dieu, de vivre dans sa maison, de n'avoir d'autre soin que de lui plaire, si, dis-je, telles personnes n'ont pas ces dispositions, difficilement elles parviendront à la sainteté de la vocation religieuse. Et si les directrices ne font pas le discernement des caractères, des naturels, des dispositions, des attraits de la grâce, elles exposeront le monastère à se remplir de sujets faibles. Il faut voir encore si les personnes qui se présentent ont de la piété solide, si elles sont sujettes à la duplicité, à Ja flatterie au désir d'être maîtresse et de régner. La pente aux rapports aux divisions, aux soupçons, à l'ennui, à la médisance; un m. 32

esprit moqueur, et surtout à l'égard des avis qu'on lui donne, et des choses saintes; une opposition naturelle à la raison, ce qui est une suite et une facilité à prendre de travers toutes choses : tout cela dénote un esprit peu apte à vivre selon qu'il convient dans le sanctuaire de la maison de Dieu ; c'est pourquoi il faut éprouver longtemps les personnes qui ont quelqu'un de ces défauts, pour les renvoyer, si elles ne se corrigent.

Il ne faut pas souffrir aussi dans celles qui sont propres à l'état religieux, et qui en remplissent les devoirs, qu'elles se préfèrent aux gens du siècle, qu'elles se croient plus assurées de leur salut, qu'elles condamnent avec témérité celles qui ne suivent pas leur exemple, qu'elles s'applaudissent du choix qu'elles ont fait. C'est assez d'une de ces fausses pensées pour les perdre, car aux présomptueux il ne faut point d'autre tentation que la vanité. C'est par le cœur, ou simple ou partagé, qu'on est devant Dieu ou vierge ou femme mariée; il ne faut donc se comparer à personne, quoique l'on reconnaisse qu'on a choisi la meilleure part, et plus l'état est saint, moins il est permis de le déshonorer par l'orgueil.

Il importe beaucoup de faire connaître aux novices la liaison que les vœux, et les vertus religieuses qui en sont les suites, ont avec l'Evangile, et comme il y a , dans le fond des uns et des autres, quelque chose qui n'est point de simple conseil. On peut ne pas faire vœu d'obéissance, mais en tout il faut craindre sa propre volonté, comme la source de tous les vices. L'amour des richesses est aussi défendu ; l'avarice est une idolâtrie. Quant à la chasteté, il est si juste d'être effrayé de ce que dit Jésus-Christ, qu'un grand crime se peut commettre par la vue, qu'il est plus aisé de se tout interdire, que de s'arrêter précisément a ce qui est permis. On ne peut, sous aucun prétexte, perdre le temps en discours inutiles, aimer des choses vaines, se laisser aller à des murmures, suivre en quelque chose son orgueil ou son amour-propre ; ces fautes doivent être punies

plus sévèrement que celles des observances régulières. Il faut aussi démêler de ces observances celles qui ont une liaison presque nécessaire avec la vertu, et que l'on aurait dû s'imposer à soi-même dans le siècle, comme : la prière à des heures réglées, des temps pour le silence et la retraite, des lectures édifiantes, des occupations sérieuses, une constante uniformité dans sa conduite, les actions de charité envers le prochain, l'assujettissement aux conseils d'une personne éclairée dans les voies de Dieu, l'éloignement des plaisirs et l'amour de la pénitence. Rien de cela n'est arbitraire, car, ou la vertu consiste en ces choses, ou elle en dépend, et une religieuse se tromperait infiniment si elle ne s'y croyait obligée; les vertus qui paraissent arbitraires sont nécessaires à la conservation des autres, comme la paille conserve le blé.

Il faut tâcher de donner une grande idée delà vie religieuse par une explication de ses devoirs,,qui plaisent à un cœur épris de l'amour de Dieu , éviter d'effrayer inutilement, car on nuit beaucoup à la vérité quand on ne la représente pas aimable. L'homme a un intérêt essentiel à la vertu, qu'il faut toujours lui montrer; elle est le seul remède à ses maux et la source de la consolation et de la paix, et l'unique moyen de se sauver; il faut surtout pour cela un renoncement universel à toutes choses. Le moindre vice ramène tous les autres; l'amour de soimême, qui porte à excepter quelque chose, porte dans la suite à reprendre tout.

Il faut aussi faire remarquer aux novices que tout partage , quand on doit tout, et que l'on a tout promis, est un sacrilège ; que l'on peut retourner dans le siècle par des désirs; qu'on ne connaît pas assez la fureur et la jalousie du démon contre les gens qui promettent de mener une vie angélique ; combien il est rare que l'on soit aussi appliqué aie combattre, que lui, à attaquer; que le seul moyen d'être en sûreté et de devenir plus grande en sainteté que les autres, c'est de vouloir sincèrement être la plus

petite , la plus inconnue , la plus méprisée , la plus négligée , la plus dépendante, la moins bien traitée en toutes choses, et cependant la plus satisfaite, non par l'idée de ses vertus, ce qui serait le comble de l'orgueil, mais par la connaissance de son indignité, et l'amour de la vérité, qui la lui fait connaître. On n'arrive pas là tout d'un coup, mais on y doit tendre de toutes ses forces. De même aussi faut-il leur apprendre à se croire chargées de maintenir la ferveur et l'exacte observance; c'est un dépôt qu'elles sont obligées de transmettre aux autres, et à n'y donner jamais d'atteinte, ni par leur exemple, ni par leurs conseils; à craindre infiniment la grandeur du crime qu'il y aurait à affaiblir en quoi que ce soit la piété et la régularité; à trembler dans la pensée des suites funestes qu'entraînent avec soi les moindres relâchements, qui sont ordinairement sans remède, et qui chargent d'une manière terrible le compte de celles qui y ouvrent la porte. On ne doit rien regarder comme petit et indifférent.

Il faut encore convaincre les novices de la nécessité de mener une vie sérieuse, et de n'aimer que les occupations qui le sont, de regarder comme un amusement indigne d'elles tout ce qui n'est qu'un frivole emploi du temps, les accoutumer à ne rien faire sans dessein, sans réflexion, sans un vif sentiment de piété; à ne compter pour rien la vertu et la sagesse qui ne sont pas puisées en Jésus-Christ, à conserver le sentiment des miséricordes du Seigneur, le souvenir de leurs péchés, et l'esprit de componction qui est l'âme de la vie religieuse; les préparer de bonne heure contre les tentations, l'inconstance et la légèreté naturelle, la tiédeur à la prière, l'union avec des personnes peu ferventes, l'attachement à quelque chose, les mépris des petits devoirs, des avertissements d'une conscience éclairée, l'oubli du terme où l'on tend, une antipathie négligée contre une supérieure, une trop grande sensibilité pour quelque refus, une trop grande liberté

d'examiner les défauts des Sœurs, des murmures écoutés, quelque infidélité secrète, peu sincèrement avouée ; quelque communion faite dans un état douteux, quelque tentation sur laquelle on n'a pas eu l'humilité de demander conseil, quelque crainte de la raillerie en faisant son devoir, quelque dissipation légère, mais surtout quelque orgueil secret. Il faut tâcher d'éteindre en elles, jusque dans la racine, un désir de plaire, qui est répandu jusque dans les moelles , et qui est l'obstacle le plus invincible à la pureté de l'amour de Dieu. Ce désir, chassé d'un endroit, revient par un autre ; il vit également du vice et de la vertu ; il n'oublie le corps que pour se dédommager par les qualités de l'esprit; il est humble et fier, il veut tout, et affecte de ne rien vouloir.

Tous les dérèglements des monastères et leurs malheurs ne viennent que de cette source. Il importe beaucoup de se fier pleinement à la Providence, à aimer mieux donner que recevoir, à ne rien dissiper, et à conserver jusqu'aux moindres choses. Qu'elles croient tout devoir à la maison qui les nourrit du bien de Jésus-Christ.

Il ne faut souffrir à une novice aucun défaut corporel qui se puisse corriger; il faut qu'elle soit propre dans ses habits, dans sa cellule, dans ce qu'elle fait ou pour elle ou pour ses Sœurs. Sa démarche, son maintien, son langage, ses manières doivent être réformés avec soin; il faut beaucoup de simplicité, de noblesse et de dignité, non celle dont l'orgueil est le principe, mais qui est l'effet d'une bonne éducation; ne point souffrir qu'on rie, qu'on parle et qu'on admire d'une manière fade et dégoûtante; ne permettre rien qui puisse faire un jour tomber la novice dans le mépris, défendre avec quelque sévérité toutes les grossièretés, les rusticités, les indécences, les manières de témoigner de la joie ou de l'amitié qui ne soient pas assez concertées, ni assez modestes; s'opposer de bonne heure à certaines habitudes pénibles aux autres, et que l'âge et la

négligence peuvent augmenter; l'accoutumer à faire réflexion sur tout ce qui peut incommoder ses Sœurs, à l'éviter avec soin, et à n'avoir jamais sur cela ni distraction, ni oubli; lui apprendre au contraire à porter avec bonté tout ce qui peut l'incommoder dans les autres, à n'exiger rien, à excuser tout, et à regarder et tenir pour perdu tout ce qu'elle fera par des motifs humains.

Le repos des communautés est presque toujours troublé par des esprits inquiets, envieux, défiants, soupçonneux, flatteurs, indiscrets, imprudents, inégaux, extrêmes, peu touchés de la raison, peu sensibles à la justice, dominés par l'imagination, peu sincères, peu exacts, incapables de secrets, indociles, présomptueux, précipités, méprisants, faibles, se blessant de tout, et ne faisant pas de réflexion sur ce qui peut blesser les autres. Il importe donc bien de connaître si quelques-uns de ces défauts ne se trouvent point dans les novices, ou dans les poslulantes. Il faut louer à tout propos les qualités contraires aux défauts dont je viens de parler, mais d'une manière qui se fasse plus sentir que remarquer. Il faut surtout témoigner beaucoup d'estime pour un esprit droit, équitable, ouvert, sincère, exact, ennemi de toute exagération, sage, attentif, porté à bien juger des autres, s'édifiant aisément, ne s'affaiblissant jamais par le scandale, appliqué à ses devoirs, éloigné de toute curiosité, ne mêlant jamais la passion dans ses jugements, tranquille, ne pouvant souffrir ni les rapports, ni la médisance, ni la flatterie, ferme dans la vérité, mais humble et modeste, consultant avec joie, et conseillant avec peine, plein de défiance sur sa propre conduite, et tremblant quand il est question de juger celle des autres.

Les vertus du cœur, je les réduis à la bonté, à la douceur, à la patience, au désir d'obliger, à la crainte de blesser les autres, à l'application de conserver la charité dans soi-même et dans le prochain , la douleur de la voir altérée. C'est encore

une suite des vertus du cœur que l'humanité pour les faihlesses d'esprit ou de corps des autres, la joie de se charger des fardeaux des autres, l'amour des exercices communs, l'éloignement de toute singularité vicieuse, l'affection pour la commu~ nauté, exempte d'avarice, une aversion infinie des plaintes et des murmures, une union sincère, respectueuse et tendre, premièrement avec la supérieure, et ensuite avec toutes les Sœurs, ne témoignant jamais, par des marques publiques, la différence que l'on croit devoir mettre à leur mérite.

Ne souffrez pas que personne use de raillerie, défendez toutes curiosités, apprenez aux novices à répandre leur cœur dans celui de Jésus-Christ, et à le sentir toujours dans elles. Il leur dira souvent : Je suis ton Sauveur. Si nous ne le faisons, notre foi n'est pas comme un grain de sénevé. Celte raison qu'on aime si fort dans les autres, et qu'on est bien aise que les autres trouvent en nous, certaine prudence dans les affaires, certain bon goût, et certaine connaissance des hommes et de leur cœur, qu'on fait quelquefois en secret tant valoir, hélas! je crains que cela ne soit étrangement foudroyé! Un peu plus de simplicité et de foi auraient été des richesses bien plus réelles. Le cas que nous avons fait de tant de choses inutiles au salut : amitiés, nouvelles, curiosités, empressement, qu'est-ce que tout cela deviendra à la mort?

Les religieuses ne doivent point parler entre elles, ni en particulier, des inclinations ou aversions qu'elles pourraient avoir pour la réception et le renvoi des filles.

L'humilité tire une personne de tout danger, elle est la pierre de touche qui fait connaître la bonté d'une route. Il faut juger de la sainteté des âmes par l'humilité ; car si elles ont une vraie soumission d'esprit, si elles sont détachées de leur volonté, si elles cherchent d'être inconnues, si elles souffrent les contradictions sans murmure, si elles aiment les opprobres et même les petites plaisanteries sur leur compte (car l'esprit

du Seigneur porte à souffrir en tout et à s'humilier en tout) , on peut croire que leur sainteté est réelle et solide.

Tout le bonheur des communautés dépend de n'avoir que des sujets bien appelés, aussi tout leur malheur et leur ruine est d'avoir des religieuses sans vocation; il n'en faut quelquefois qu'une seule pour perdre une maison; mais lorsque Dieu nous met en quelque lieu, il nous y soutient. A ce propos, le père Ballhasar Alvarez disait que jamais il ne désespérait es choses ardues et difficiles où l'obéissance le plongeait, quoiqu'il fût dépourvu des conditions requises , car il disait : u Dieu tire le religieux avec profit et honneur du lieu où il l'aura mis, et s'il le charge plus qu'il ne saurait porter, c'est à lui à y suppléer, et tout ce que je demanderais, c'est qu'il me mit de sa main à quelque affaire qui surpassât ma capacité, attendu qu'il s'obligerait par là à l'augmenter. »

On doit aussi regarder les nécessités que le prochain a, que nous n'avons pas, et où nous le pouvons aider, comme de très-riches mines, lesquelles accroissent et remplissent nos âmes, qui en sont tous les jours plus illustrées. Ce bon religieux dont j'ai parlé plus haut avait gravé en son esprit ces paroles de saint Bernard, « qu'il faut être parfait en tout : le novice, parfait novice; l'écolier, parfait écolier; celui qui commence, que ce soit avec perfection; celui qui s'avance, de même; et celui qui est parfait, qu'il se perfectionne encore » . « Si je vois, disait-il, un religieux tiède à prier, je n'en fais point de cas. »

Page 1