ET DES AVANTAGES QU'ELLE PROCURE A L'AME
Etre religieuse, c'est être liée et attachée à Dieu, non-seulement par les vœux, mais par une conversation intérieure avec sa divine Majesté; c'est être toute à lui, ne penser qu'à lui, ne vivre que pour lui, n'avoir autre intention que de lui plaire. La religieuse est une solitaire pénitente, qui doit être dans un continuel sentiment de ses péchés et désir d'en faire pénitence, et quand elle souffre au corps ou à l'esprit, qu'elle dise incontinent : J'en ai bien mérité davantage par mes péchés.
Celles qui sont fort simples à se découvrir avancent à grands pas dans la vertu, sans crainte d'être trompées par le démon, parce que ces tromperies s'évanouissent quand on les manifeste aux supérieurs, et l'on possède une grande paix.
Pour se bien découvrir, il esta remarquer deux chefs, à savoir : le bien et le mal. Le bien comprend : 1° l'oraison 2° la mortification; 3° l'exercice des vertus; 4° la vie régulière 5° l'usage des sacrements. Le mal comprend : 1° les fautes 2° les tentations; 3° les passions. Voilà huit chefs, dont cinq concernent le bien , et trois le mal , sur chacun desquels on se peut examiner.
Sur l'oraison, qui est ou vocale, ou mentale, ou aspirative. Pour l'Office divin, on regardera quelle affection on y a, quelle préparation on y apporte, quelle attention on y garde, quel profit et sentiment intérieur on y sent. Pour l'oraison mentale, quelle est la préparation, les affections et bonnes résolutions, quelle matière on médite, quelle quantité il en faut,
laquelle plaît davantage; si on fait ordinairement lecture avant que de la faire, et ce qui arrive quand on ne la, fait pas; si la méditation est faite avec difficulté, méthodiquement, ou sautant d'une matière à l'autre; affective ou purement spéculative, continue ou sujette aux distractions; si on est aisée à toucher; quelle quantité de temps on passe dans les affections, lesquelles sont les plus ordinaires, par exemple : de contrition, de désir de souffrir, d'amour de Dieu, d'abandon; combien elles durent; si elles sont violentes ou faites avec tiédeur ou froideur; si on omet la pétition, qui est la principale partie. Surtout on déclarera quel plaisir on prend en ce saint exercice , ou si on ressent de la répugnance, quel profit on trouve y avoir fait, comme on s'y comporte dans les aridités.
Sur la présence de Dieu, on considérera quelle facilité on a de s'élever à Dieu; si cette élévation est forcée ou douce, libre et joyeuse; si on fait cet acte avec impétuosité, bandement de tête, ou bien avec modération, douceur et tranquillité; avec quelle facilité on se rappelle, étant distrait, si l'on fait toujours l'offrande au commencement de ses actions; si on se comporte en tous ses exercices spirituels avec plaisir ou avec chagrin ; si on se rend attentif pour ne pas manquer à l'occasion de pratiquer les vertus d'humilité, pauvreté, charité fraternelle, etc.
Si on est bien content en religion, si on estime sa vocation, ou si on ne se soucie guère de la perdre ; si on a plus de désirs de bien faire que jamais, et pourquoi; si on a reçu quelque nouveau sentiment de Dieu qui les y pousse ; si les sentiments de Dieu viennent pendant l'oraison, communions, lectures spirituelles, en la chambre, ou à table, ou incessamment; si c'est avec une grande étendue d'esprit, en sorte qu'il découvre beaucoup de vérités, ou si elles sont restreintes à quelque vérité particulière.
L'usage des sacrements : si on fait sérieusement l'examen
de conscience, si c'est avec contrition et véritable désir de se corriger, si on se confesse par coutume, si on se corrige, ou si on retombe toujours aux mêmes fautes; quelle dévotion on a au Très- Saint- Sacrement, quelle préparation pour le recevoir, quel sentiment l'accompagne, quel fruit l'on en reçoit d'un mois à l'autre, quelle lumière et force on expérimente après la communion. On examinera quelle mauvaise inclination prédomine le plus, laquelle on connaît par les plus ordinaires répugnances : la superbe, la légèreté, le propre jugement, etc.; quel travail on apporte à les dompter; si, ayant envie de quelque chose, on y résiste généreusement, ou bien si on y succombe; quelle habitude on a de se vaincre; si on est indifférente à beaucoup de choses qu'on aimait autrefois.
Sur l'exercice des vertus, on pensera à laquelle on a plus de besoin, ou à laquelle on a le plus de répugnance; celle à laquelle on travaille actuellement, et sur laquelle on fait l'examen particulier, avec quelle fréquentation d'actes, avec quel goût, ferveur et facilité; si avec profit, c'est-à-dire, si la répugnance diminue, si on succombe dans les occasions ou non. Il est bon de spécifier quelle faute et quelle victoire.
Sur la vie commune et régulière, on réfléchira si on se plaît aux actions de communauté, ou si on aime la singularité; si on s'acquitte avec affection et ferveur de ses exercices et persévérance, ou avec tiédeur, chagrin et par manière d'acquit; si on y a des respects humains, ou si on y envisage la seule gloire de Dieu et l'avancement spirituel.
On s'examinera après sur le mal qu'on peut avoir fait : et premièrement sur les fautes dans lesquelles on tombe plus communément; si c'est par ignorance, ne sachant comment se comporter en telle rencontre ; si au contraire on a l'avertance, et si on émousse l'aiguillon de la conscience, de quelle fausse raison on se couvre; si les fautes arrivent par surprise et précipitation, ou par lâcheté, si on succombe sans beaucoup de
résistance; si on en fait coutume, si on revient prompteraent à soi et comment; si on devient triste et abattu après les avoir connues, ou pour quelque mortification que la supérieure ait donnée.
Sur les tentations et passions, on regardera lesquelles travaillent le plus, et dont on est le plus souvent molesté, quel remède on a expérimenté plus efficace en toutes ses peines; quelles passions dominent le plus, et laquelle est la plus importante, par exemple : la tristesse, la crainte, la colère, etc. S'il y a quelque aversion d'esprit, de nature, et petits désirs de vengeance; surtout de quelle fausse raison on se couvre dans tous ces mouvements déréglés; si on est aisé à se piquer et ressentir à quelques paroles; si on surmonte ses sentiments, et par quels motifs et moyens; quels sentiments spirituels on goûte le plus, c'est-à-dire, lesquels reviennent plus souvent en la mémoire pour surmonter les difficultés occurrentes, et pour pratiquer la vertu; si c'est par exemple celui de la vocation religieuse , l'imitation de la vie de Notre-Seigneur, la gloire du ciel, la haute estime de Dieu, et de son attrait et volonté sur nous. Les tentations dont Dieu éprouve ceux qui veulent être à lui sont : 1° la soustraction de la grâce et le manquement de dévotion; une pesanteur à pratiquer la vertu; un dégoût et ennui de la prière, lecture, entretien pieux et autres biens, mettant l'àme dans une grande tristesse, qui la jette dans une tentation terrible d'une grande impatience et dépit contre sa divine Majesté, dont s'ensuivent toutes les autres : d'impureté, de désespoir, etc. 2° Dieu dépouille de l'affection des créatures, permettant qu'elles nous jouent; il prive ensuite de tous les plaisirs et de tout appui créé; de la bonne opinion des supérieurs et des personnes qui nous étaient chères, permettant qu'on dise toute sorte de mal de nous, qu'on syndicque les paroles et qu'on censure les actions, dépouillant par là de l'honneur et du désir d'estime ; il nous dépouille de la façon
d'agir selon nos naturels, selon nos pensées, selon nos talents, faisant qu'on nous emploie à toute autre chose. Après, dans l'intérieur, il nous dépouille de toute attache créée; il nous donne un dégoût et mépris des contentements sensibles qui se trouvent aux créatures; il nous délivre de la recherche, de l'estime et de l'affection des créatures, de sorte qu'on a peine de converser avec elles; il nous affranchit de la peur d'en être méprisée, ne voulant point se justifier; il donne une grande indifférence d'être employée, avec un entier abandon; il ôte la vanité de vouloir passer pour avoir de l'esprit et du jugement; il nous unit intimement à lui sans souci d'aucune chose que de lui plaire. Pour arriver à cet état, il faut s'abandonner à Dieu sans réserve, se renoncer en tout, détruire ses inclinations naturelles, son esprit, son jugement, sa volonté, pour faire, en tout ce qui n'est pas péché , celle des autres.
Les personnes qui n'ont pas un grand fonds pour la vertu ont l'esprit petit, délicat, hautain, et s'estiment facilement méprisées. C'est pourquoi il les faut manier comme des enfants à qui un bon mot et un bon visage donnent cœur pour marcher. Il faut beaucoup de condescendance pour les conserver à Dieu. Les enfants, quand le père les chasse par une porte, reviennent par l'autre.
Les attraits de la grâce plus ordinaires sont à la récollection continuelle, à la solitude, à l'éloignement des créatures, à l'amour des humiliations, à un tendre amour envers Jésus, à une disposition perpétuellement respectueuse devantDieu, pour discerner sa volonté sainte dans les choses bonnes qui nous sont conseillées. Si elles viennent de Dieu, vous les sentirez facilement prendre place chez vous, et votre esprit ne pourra non-seulement les rebuter, mais même ne les point refuser, se sentant si hautement relevé que vous croiriez n'être créée que pour cette pratique. Si, au contraire, c'est un homme, quelque relevé qu'il soit, qui vous les inspire , vous serez plutôt poussée
de violence, n'acceptant la chose que par certaine soumission forcée.
Oui, outre votre confesseur, vous pouvez avoir, comme sainte Thérèse, quelque particulier et grand confident auquel elle se communiquait, et duquel elle recevait les avis et conseils pour les pratiquer soigneusement, et s'en prévaloir en tout ce qui ne serait contraire à l'obéissance vouée à son confesseur, dont elle se trouva fort bien.
Prenez garde que ce qui se dit au secret du tribunal de la pénitence est tellement sacré , qu'il ne se doit pas dire hors d'icelui, et quiconque vous demande ce que vous y avez dit, vous pouvez ne rien avouer, et tenir pour non dit tout ce dont vous avez parlé.
Les conférences spirituelles servent infiniment à beaucoup de vertus, et sont sans danger, étant bien faites, et on ne les doit jamais reprocher à celles qui les souhaitent. Pour les confessions extraordinaires, celles qui ne veulent pas prendre confiance à ceux qui les entendent pourront, avant que se confesser à eux, faire leur confession à l'ordinaire, un jour devant, et par après, dire seulement quelques péchés d'autrefois à l'extraordinaire, pour servir de matière à l'absolution.
Il n'est pas bon d'abandonner les amitiés que Dieu seul nous avait données pour notre avancement en la vertu.
Tous les Théologiens sont d'accord qu'il n'est nullement besoin de dire toutes les dépendances ni les acheminements du péché. Au reste , la revue annuelle se fait ainsi que vous dites, pour réparer les défauts des confessions ordinaires, pour se provoquer et exercer à une plus profonde humilité, mais surtout pour renouveler, non les bons propos, mais les bonnes résolutions, que nous devons appliquer pour remèdes aux inclinations, habitudes, et autres sources de nos offenses. Il est vrai que ce serait mieux de faire cette revue devant celui qui aurait
reçu notre confession générale. Il faut garder comme la pru* nelle de l'œil la sainte liberté que l'Institut donne pour les communications et conférences spirituelles. L'expérience me fait voir que rien n'est si utile aux servantes de Dieu , quand elle sera pratiquée selon nos règles.
Il faut bien du temps avant que nous soyons tout à fait dépouillées de nous-mêmes et du prétendu droit de juger ce qui nous est meilleur, et de le désirer à propos. Il ne nous est pas permis de choisir un état auquel Dieu ne nous appelle pas; c'est mépriser Dieu si vous le faites et lui faire injure, et perdre soi-même son repos, et s'exposer à ne jamais s'acquitter comme il faut de ses devoirs, et ainsi s'exposer à se damner.
Vous demandez s'il ne faut pas dire à la supérieure tous les mouvements de son cœur. Oui, il le faut dire, pourvu que ce soit de votre propre cœur seulement; car on rend compte pour soi et non pour les autres. Il ne faudrait donc jamais dire à la supérieure ce qui a été dit ou fait contre elle , mais oui bien les défauts qui se font contre la règle. Si une Sœur vous ouvre son cœur, vous devez l'engager de tout déverser dans celui de la supérieure; mais jamais il ne faut aller parler de cela à d'autres, car tout ce qui peut blesser l'union est une peste dans une communauté, et dès que ce mal s'y est glissé il est presque irréparable.
Quant à toutes les petites choses qui passent en notre esprit, je trouverais meilleur qu'on passât tout cela entre Dieu et soi, parce que cela n'est pas digne d'attention. Je vous donne un exemple : si le désir me venait d'être Pape , je ne ferais que m'en rire et m'en divertirais en pensant qu'il fait bon au ciel, que Dieu est aimable , que ceux qui sont en la vie éternelle sont bien heureux de jouir de lui, et ainsi faisant, je me divertirais beaucoup plus généreusement et noblement; car lorsque l'esprit malin me mettrait en la tète le désir de la papauté , je par-
Jcrais à Dieu de sa beauté. Je dis encore qu'il s'élève parfois mille sortes de pensées en nous-mêmes contre le prochain , et quand la chose durerait tout un jour, même plusieurs, pourvu que de temps en temps je les désavoue, il n'y a point de mal. Il faut bien prendre garde, quand nous sommes émues de quelque passion, de ne faire point d'actions qui parte de notre mouvement. Quand il arrive des choses de peu, comme de jeter une plume ou choses semblables avec un peu de sentiment, ce n'est pas matière de confession; il s'en faut pourtant déclarer à sa revue annuelle et s'en amender, car autrement ce serait nourrir volontairement son imperfection.