DEFAUTS A EVITER
DANS LA DIRECTION ET DANS LA PRATIQUE DE QUELQUES VERTUS. QUELQUES POINTS TOUCHANT LA PAUVRETÉ.
Ma chère fille , vous ne pouvez dire à la supérieure les défauts secrets de vos Sœurs , du moins vous ne les lui devez nommer sous aucun prétexte, sinon que ce fût des imperfections ou manquements contre la règle, car en ce cas vous pouvez les lui nommer. Mais pour les défauts d'importance, comme le rapport et autres semblables, vous lui devez dire le mal , lorsqu'il n'est pas secret, sans lui nommer qui l'a fait, et la supérieure doit faire sa correction générale, car, bien que toutes ne soient pas coupables, il n'est pas mauvais de les avertir toutes, et celles qui seront coupables prendront leur meilleure part de la correction. Une Sœur fait-elle un péché
qui n'est pas connu, faites ce que vous pourrez pour l'en faire amender, lui faisant la correction fraternelle ; mais , hors de là, ayez un grand soin de ne la point découvrir, car il y a du péché en le faisant. Une chose qui est vue par plusieurs, il n'y a point de mal de le dire aux supérieurs.
Nous devons plus de respect et d'honneur à nos supérieurs qu'à nos bons Anges, parce que nos Anges ne sont qu'ambassadeurs de Dieu, et nos supérieurs nous tiennent sa place, et l'on ne doit regarder que Dieu seul en eux. Bien souvent, ceux et celles qui ont quelques réserves avec les supérieurs et supérieures se trompent bien, car ils quittent les lieutenants de Dieu, qu'il a mis parmi eux, pour chercher ailleurs ce qu'ils ne pourront trouver, parce que Dieu a réservé ce qu'ils cherchent en la soumission et volontaire sujétion à l'autorité de leurs propres supérieurs. Faut savoir que le bien est proche, il ne le faut pas chercher loin. Quant aux supérieures, je dis que si je savais qu'une personne que j'ai à corriger commettrait un péché véniel, emmi le trouble que mon avertissement ou correction lui causerait, je ne laisserais pas de le faire.
Vous dites, si c'est un manquement d'humilité de rire des couipes que les Sœurs disent, ou des manquements que la lectrice fait ? Nullement, ma chère fille ; il est vrai qu'il ne faut pas passer plus avant, comme de s'en entretenir en son esprit , ou bien avec quelqu'un, car cela, il ne le faut pas faire, surtout quand il s'agit de l'imperfection du prochain.
On demande si on doit s'empresser de faire prendre les soulagements à la supérieure, quand elle en a besoin, ou bien si l'on doit se tenir en repos, pensant qu'elle a assez l'esprit de la règle pour demander ce qui est requis. Je réponds à cela qu'il y a deux sortes de supérieures : les unes qui sont grandement austères et rigides pour elles-mêmes ; à celles-ci, il ne faut pas attendre qu'elles les demandent, mais les prévenir avec discrétion. Il y en a d'autres qui sont trop tendres sur m. 33
elles-mêmes et trop libres, qui prennent fort volontiers les soulagements ; il suffit qu'on leur donne ce qu'elles demandent. Si elles le demandent trop souvent, il n'y a remède, il ne faut pas laisser de le leur donner. Je vous dirai qu'entre toutes les supérieures qui sont au ciel, il y en a bien peu qui aient donné droit au blanc de la vertu : les unes se sont adonnées à l'austérité, les autres à autre chose. Il y a aussi bien peu de supérieures qui se tiennent en une sainte médiocrité ; les unes sont trop prodigues et les autres trop serrées. Quand les Sœurs connaissent que la supérieure est un peu vaine , et qu'elle se baigne d'aise d'être louée et aimée, elles la louent plutôt afin que la supérieure les aime, que non pas pour autre fin ; mais si elles voient que la supérieure s'en fâche et fasse mauvaise mine qu'on la loue, elles ne sont pas si promptes à le faire. Quel remède à cela ? Il faut s'en aller quand on vous loue, mais pour les supérieures, quand elles louent les inférieures, comme il est quelquefois nécessaire, il ne faut pas qu'elles s'en aillent; mais pour les supérieures, elles ne doivent permettre qu'on les loue en façon quelconque. Là où il y a amas de filles, il y a aussi amas de louanges et de flatteries.
Parlant des supérieures qui demeurent trop au parloir, ce Bienheureux dit : Je ne l'approuve pas, mais que faire à cela? La mère de N... lui dit qu'il se rencontre quelquefois que l'Office sonnait, qu'il fallait aller au parloir, et que le jour même de Noël, elle avait perdu Complies pour une chose assez légère et de peu d'importance. Il dit que cela était une trop grande condescendance; il faut accoutumer les séculiers, tant qu'il se peut, à venir hors le temps des Offices. Il ne faut jamais permettre aux Sœurs de les quitter pour des ouvrages, non pas même pour la sacristie. On peut bien quelquefois leur faire quitter la lecture, mais rarement. Oh! que celles qui ont grande affection de suivre en tout la communauté sont heureuses! Dieu leur a fait une grande grâce.
Quand les Sœurs rendent compte, il est bon de leur retrancher les longs discours tant que Ton peut. Traitant de la déposition d'une supérieure, dont les Sœurs avaient été touchées, et ne pouvaient s'accoutumer à l'appeler Sœur, il répondit : Je ne saurais qu'y faire, mais cependant je vois que ces filles n'honorent ni n'observent leurs Règles et Constitutions, et sur les larmes que les filles versent aux dépositions, il dit : « Il faut laisser pleurer les filles et témoigner leur affection, car elles penseront qu'on croit qu'elles n'ont point d'amour et de bon naturel , si elles ne le témoignent. Tout cela n'est que faiblesse de filles ; de mille larmes qu'on jette, il y en a bien peu de véritables ; cela se fait bien souvent par imitation et dissimulation, où il peut y avoir du mensonge, aussi bien que dans nos paroles ; les filles sont grandement sujettes à telles imperfections. Il faut avoir un amour solide, qui ne dépende pas de ses tendretés. Le vrai amour aime autant loin que près, et ne s'attache pas à ce qui est de néant. Enfin la grâce ne produit pas tout cela. »
On lui demanda si une supérieure pouvait donner à une sienne parente pauvre qui lui demanderait l'aumône. Il dit qu'oui, tout de même qu'elle permettrait à une autre Sœur.
Une supérieure lui dit qu'elle avait souvent des remords et scrupules de ce qu'elle n'était pas assez ferme pour les choses temporelles, craignant que les parents ne donnassent pas assez aux filles par sa faute, et que la maison était pauvre ; ce Bienheureux répondit : Ne vous mettez pas en peine pour cela : il se faut priver des biens, non pas par dédain et mépris , mais par abnégation; nous devons faire l'aumône selon les maximes du Fils de Dieu; et quoiqu'on ne soit pas toujours assuré si ceux qui la demandent sont de vrais pauvres, il est pourtant toujours bien de faire l'aumône.
Il y a peu de personnes qui sachent trouver la veine de la vraie pauvreté, laquelle consiste à ne rien désirer, mais à se con-
tenter de ce que Dieu veut que nous ayons. Que nos Sœurs seraient heureuses, si elles étaient pauvres, et qu'elles eussent besoin de quelque chose! Le soin des supérieures, leur dévotion et leur esprit doivent suppléer à tout ce qui n'est pas écrit. On lui demanda si c'était contre son intention que les filles demandassent à leurs parents, quand ils étaient riches, et que la maison était incommodée; il répondit : Oui, il ne le faut pas faire; il vaut mieux avoir besoin de quelque chose que de permettre cela aux filles, qui ne nourrissent que trop leur amourpropre ; non pas même demander pour la sacristie, quoiqu'elle soit pauvre ; que si l'on donne, il faut recevoir humblement et ne rien demander et non pas même désirer; il est toujours mieux de se tenir en sa pauvreté. Nous devons être bien aise d'avoir quelque chose qui puisse servir aux autres, comme de prêter les besognes de la sacristie. 0 mon Dieu, baillez-les de bon cœur ! Si Dieu permet qu'elles se gâtent, il vous fera donner de quoi en acheter d'autres, et puis cela est peu de chose. J'ai remarqué ces affections à nos Sœurs : quand elles sont en charge , elles ne voudraient pas que rien leur manquât ; et quand elles n'y sont plus, elles ne s'en soucient point.
Ne désirez point d'être plainte en vos incommodités, cela est bon pour les filles faibles; les filles de Dieu ne doivent s'amuser à ces faiblesses. Le moins qu'on peut parler de soi en bien ou en mal est le meilleur.
En votre chapelle, vos fenêtres doivent être voilées, afin qu'on ne vous puisse pas voir ; mais avec cela il faut ouïr le sermon le voile de vos faces levé .