‹ Œuvres diversesChapitre 276 sur 281 · ET DES PENSIONS · texte numérisé non relu

ET DES PENSIONS

Vous m'avez demandé comme s'entend ce que disent les Constitutions, de ne pas se servir de son cœur, ni de ses yeux, ni de ses paroles, pour le service des humeurs et inclinations humaines. 0 ma fille, vous me parlez d'une perfection que peu de gens pratiquent, encore que tous le doivent faire ; par exemple : voilà deux de nos Sœurs, Tune que vous aimerez bien, et l'autre à laquelle vous n'avez pas tant d'inclination d'aimer, et par ainsi vous ne la regardez pas de si bon cœur que l'autre que vous aimerez bien ; si vous les aimiez également, vous leur souhaiteriez autant de bien à l'une qu'à l'autre. Il est vrai que j'aime grandement tout le monde, notamment lésâmes simples.

Pour ce qui est de l'honneur que je porte à un chacun, la civilité nous apprend cela, et puis j'y suis porté. Je n'ai jamais su faire comme plusieurs personnes, qui, élevées en charge, se veulent faire honorer, et quand elles écrivent elles ne veulent pas mettre, sinon à quelques personnes de grand respect : très-humble, ou bien, humble serviteur. Moi, je le mets en mes lettres, à tout le monde, sinon que j'écrive à Pierre ou à François, mes laquais : excepté ce cas, je ne fais pas grande différence d'une personne à l'autre.

Vous demandez si, quand on n'a pas la force de faire une charge avec douceur d'esprit, parce qu'on y a beaucoup de répugnance, s'il le faudrait dire à la supérieure ou l'accepter

tout simplement. Non, ma chère fille, il ne le faut pas dire. Si j'étais religieux et qu'on me donnât des charges honorables ou abjectes, je les prendrais et les recevrais avec humilité, et n'en dirais pas un seul mot, sinon qu'on m'interrogeât, et alors je dirais simplement la vérité, comme je me sentirais, sans dire autre chose.

Nous devons regarder avec beaucoup d'honneur et d'estime toutes les choses de notre Institut; or, de les mépriser ou censurer, ce serait une présomption insupportable. Mais quant à l'amour que vous devez porter à tout ce qui est de votre Institut, il est de très-grande importance, et partant il faut que chaque Sœur l'embrasse cent fois le jour par grande tendresse et dilection. Et ce qui est dans vos Règles et Constitutions, à quoi vos cœurs répugnent et ont de l'aversion d'observer, c'est à quoi vous devez être plus fidèle pour témoigner votre amour à Notre-Seigneur. J'en dis de même des aversions, que si vous en avez pour quelque Sœur, il faut se surmonter à les caresser plus particulièrement que les autres, chercher l'occasion d'être souvent près d'elles pour leur rendre service. S'il arrivait qu'il nous tombât en la pensée que quelqu'une nous mortifiât par passion, néanmoins, quoique cela puisse arriver, je ne voudrais pas m'y arrêter. Notre-Seigneur prend cela de sa main, et le pose sur nous, pour nous faire mériter par la souffrance de cette tribulation. Nous devons contribuer en tout ce qui nous est possible au bien les unes des autres. Qu'est-ce qui vous empêche de servir et caresser celles auxquelles vous avez de l'aversion? en cela nous témoignons notre fidélité à Dieu et obéissons à sa volonté signifiée, qui est que contre notre répugnance nous nous surmontions.

La vie de ceux qui souffrent de violentes maladies patiemment est admirable, parce que, tout en affligeant le corps, il leur reste encore assez de forces pour travailler à la gloire de Dieu et au salut des âmes, comme firent plusieurs saints, entre

autres saint Timothéc, un des premiers disciples de saint Paul; saint Grégoire, saint Bernard, saint François, sainte Gertrude, sainte Thérèse, etc., qui préféraient toujours la consolation des âmes affligées au repos de leur corps fatigué.

L'obéissance est aussi un excellent moyen d'avancer dans le bien, en suivant exactement la règle. Ace propos il me vient en pensée un trait fort remarquable : le père François de Ribeira demandant au père Ballhasar congé d'étudier durant la première table, à cause de certaines conclusions qui lui importaient grandement, il lui répondit : « Il importe encore plus d'aller avec tous les autres, et l'on gagnera davantage qu'à l'étude. » Le bon inférieur obéit et reconnut, par le succès, la raison qu'avait eue son recteur de lui refuser licence de ne pas aller où la règle l'appelait.

Je ne voudrais pas demander ce de quoi je me pourrais bien passer, pourvu qu'il n'apportât pas un notable détriment à la santé ; car pour avoir un peu froid, ou porter une robe un peu trop courte, ou qui n'est pas bien faite, pour moi, je ne ferais nul état de cela, ni de porter quelques choses mal accommodées, ou qui me blesseraient un peu, je n'en dirais rien ; quant à souffrir grande froideur contraire à la santé, il ne le faut pas. Si j'étais en religion, je ne demanderais du tout rien, sinon que je fusse malade, car il faut que les malades demandent confidemment leurs petites nécessités. Je ne demanderais pas même de communier, excepté trois jours : celui delà réception à l'habit, de la profession, de la fête du Patron. Je ne demanderais point de mortification ; je mangerais toujours ce qui se rencontrerait de mon coté, et selon mon appétit et nécessité ; mais si j'avais bien du dégoût , je choisirais ce que je pourrais mieux manger.

Certes, les filles sont trop délicates.

Si ce que nous faisons est nécessaire, bien qu'il nous lire hors de notre attention à Dieu, il ne s'en faut pas mettre en peine. On nous enseigne de faire toutes nos actions pour Dieu ; c'est

être en sa présence que de faire ainsi. Il faut prendre garde qu'il n'est pas nécessaire d'offrir chaque action à Notre-Seigneur, parce que cela nuirait à la simplicité de la présence de Dieu.

Quand nous regardons de guet-apens les imperfections des autres, c'est un grand mal ; que si parfois nous les découvrons, il s'en faut détourner, et penser doucement au paradis et aux perfections divines de Notre-Seigneur, de Notre-Dame, des Saints et des Anges, et quelquefois nous regarder nous-mêmes, nos indignités et bassesses \ et quand ces pensées nous arrivent, nous nous devons humilier jusqu'au centre de la terre, voyant que nous ne sommes que des petits vermisseaux et voulons éplucher les actions des autres, qui sont épouses de Jésus- Christ. Nous devons bien faire voir à notre cœur sa faiblesse, nous faisant à nous-mêmes de petites réprimandes, afin d'être sur nos gardes à l'avenir. ODieu ! ne faites pas cette faute de regarder les imperfections des autres, car elle retarderait beaucoup votre perfection, et ferait dommage à votre âme.

Conservez bien le désir d'observer vos règles, car elles sont toutes d'amour. Vous ne manquerez pas de difficultés, mais ne perdez pas courage, espérez en Dieu, et vous jetez entre les bras de sa divine Providence. Il n'y a chemin plus assuré que celui de la souffrance, pourvu que vous souffriez avec amour, douceur et patience. Il faut croire que tout ce que nous souffrons n'est rien auprès de Dieu ; il faut penser le moins que nous pouvons à ce que nous souffrons.

Quelques Sœurs dirent un jour au Bienheureux qu'il y aurait danger que quelques supérieuresn'eussent pas l'esprit des règles. « Que feriez-vous là? dit-il ; si elles sont fidèles à les observer, Dieu le leur donnera avec le temps. » Il dit aussi qu'il lui fâchait bien quand on faisait élection d'une supérieure qui n'eût pas la vertu et capacité requises pour sa charge. Il y a peu de supérieures qui se mêlent des affaires temporelles ; il n'est pas nécessaire pour leur charge.

Parlant à une inférieure, ce Bienheureux lui dit : Ayez un $rand soin de pratiquer la simplicité et de rabaisser votre esprit. Quittez la sagesse et prudence humaines, prenez celle de la croix; ne vous étonnez des tentations; tenez-vous comme un vrai néant; videz votre cœur de toutes affections terrestres et y gravez Jésus-Christ crucifié; rendez-lui grâce de votre vocation, résolvez-vous d'obéir; possible, ne commanderez-vous jamais. Ne faites pas comme plusieurs qui disent : Je ne voudrais pas être supérieure, mais tenez-vous toujours en la sainte indifférence. Il ne faut pas dire qu'on ne peut pas faire quelque chose, car l'on peut tout en la grâce de Dieu, lequel ne nous délaisse jamais en nos nécessités.

Ma chère fille, il faut écorcher la victime si nous voulons qu'elle soit agréable à Dieu. En l'ancienne Loi, Dieu ne voulait point que l'holocauste lui fût offert si premièrement il n'était écorché : de même nos cœurs ne seront jamais pour être immolés et sacrifiés à l'honneur de la divine Majesté, que quand ils seront écorchés et auront quitté leurs vieilles peaux, qui sont nos habitudes, nos inclinations, nos répugnances, et les affections superflues que nous avons en nous-mêmes : un acte de mortification, fait avec une grande répugnance, est infiniment propre pour nous mettre fort avant en la perfection.

Quant au bon et vrai gouvernement, il ne dépend point des talents naturels, mais de la grâce surnaturelle, laquelle nous donne beaucoup plus parfaitement l'expérience qui est nécessaire que ne fait la sagesse humaine, quoique avec moins d'éclat, en quoi consiste son excellence.

Ma chère fille, ne plaignez point la perte de vos commodités spirituelles et des contentements particuliers de vos inclinations pour bien cultiver les âmes, car Dieu vous en récompensera au jour de vos noces éternelles. Ne vous lassez donc nullement, quoique les travaux et soucis de la maternité soient

grands. Nous sommes trop heureux de rendre ce service à sa bonté.

Est-ce tout de bon, ma très-chère fille, quand vous dites : « Nous sommes pauvres, Dieu merci. » Oh! que s'il est vrai, je dirais volontiers : Que vous êtes donc heureuse, Dieu merci ! — L'humilité, ma chère fille, fuit les charges, mais elle n'opiniâtre pas le refus, et étant employée par ceux qui ont le pouvoir, elle ne discourt plus sur son indignité. Quant à cela, elle croit tout, elle espère tout, supporte tout; elle est toujours simple. Votre corps est imbécile; mais la charité, qui est la robe nuptiale, couvrira tout cela. Qui peut conserver la douceur emmi les douleurs et alangourissemenls, et la paix entre les tracas et multiplicités d'affaires, il est presque parfait.

Cette grande égalité d'humeur, cette douceur et suavité de cœur est plus rare que la parfaite charité, mais elle en est plus désirable. Je vous la recommande, ma très-chère fille, parce qu'à icelle, comme à l'huile de la lampe, tient la flamme du bon exemple, n'y ayant rien qui édifie tant que la charitable débonnaireté.

Tenez bien la balance droite entre vos filles, à ce que les dons naturels ne vous fassent point distribuer iniquement vos affections et bons offices ; la charité se répand sans partialité.

J'ai dit : douze heures dans la maison pour une au parloir, c'est ce qui serait désirable s'il était praticable. On dit souvent de telles propositions qui se doivent entendre commodément, c'est-à-dire, quand les choses se peuvent bien faire selon les lieux, les personnes et les affaires que l'on a. Faites valoir ce document sagement, prudemment, non ric-à-ric.

Voyez souvent Dieu à votre dextre et les deux Anges qu'il vous a destinés, l'un pour vous, l'autre pour la direction. Ditesleur souvent : « Seigneur, que ferons-nous? » Suppliez-les

qu'ils vous fournissent les connaissances du vouloir divin. Ne regardez point celte variété d'imperfections qui vivent en vous et en vos filles, sinon pour vous tenir en la sainte crainte d'offenser Dieu, mais non jamais pour vous étonner. Quand on nous marque nos imperfections en la conduite, nous devons doucement tout ouïr et puis proposer cela à Dieu, et nous en conseiller avec nos aides ou coadjutrices, et après cela faire ce qui est estimé à propos avec une sainte confiance que la divine Providence réduira tout à sa gloire.

Ne soyez point prompte à promettre, mais demandez du loisir pour vous résoudre es choses de quelque conséquence, cela est propre pour bien assurer nos affaires et pour nourrir l'humilité. Saint Bernard écrivant à l'un de mes prédécesseurs, Ardicius, évêque de Genève : Faites, dit-il, toutes choses avec conseil de peu de gens qui soient paisibles , sages et bons. Faites si suavement cela que vos inférieures ne prennent pas occasion de perdre le respect qui est dû à votre charge , ni de penser que vous avez besoin d'elles pour gouverner; ains faites-leur connaître, sans le dire, que vous faites ainsi pour suivre la règle de la modestie et humilité, et ce qui est porté par les constitutions, car il faut que le respect ne diminue point.

Je désire que plus tard , lorsque les monastères qui se fondent aujourd'hui seront suffisamment pourvus, on se souvienne de ceci, à savoir : Les maisons religieuses qui ont des fonds et des rentes pour l'entretien d'un nombre suffisant de filles dont la communauté a besoin ne peuvent pas, sans simonie, exiger des fonds, des pensions, ni de l'argent des filles qui doivent être reçues. Les monastères qui n'ont pas des revenus suffisants pour l'entretien d'une fille qui se présente peuvent exiger ce qui est nécessaire pour icelui. II faut éviter, dans les contrats que l'on passe en ces occasions, toutes les clauses qui peuvent marquer que l'argent donné ou demandé est le prix de la réception ou profession , mais que l'on donne cet argent pour l'en-

tretien de la fille, parce que le monastère n'a pas de revenus suffisants pour l'entretenir avec les autres. Le Concile de Trente défend aux Religieux, sous peine d'anathème, de recevoir avant le temps de la profession les biens que la prétendante a promis de donner au moment d'icelle, pour son entretien. Il est seulement permis de prendre ce qui est nécessaire pour le vivre et le vêtement de cette fille durant l'année du noviciat. On encourt l'excommunication, selon le Concile de Trente, si on donne consentement à la réception d'une fille qu'on sait qui ne prend l'habit ou ne fait pas la profession volontairement.

C'est un abus aux religieuses d'avoir des pensions, de se procurer des libéralités de leurs parents , quoiqu'elles n'en usent qu'après avoir demandé permission, parce que, regardant cet argent comme à elles, elles en sont propriétaires devant Dieu et elles pèchent contre le vœu de pauvreté. Elles ne doivent non plus demander que l'on emploie l'argent qu'on leur a donné en des réparations à l'église ou dans le monastère, parce que c'est en disposer selon leurs inclinations , comme d'une chose qui leur appartient, et seraient propriétaires. La supérieure même, si elle a une pension, n'en peut disposer que du consentement des conseillères et avec la permission du supérieur.

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