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FERMES ET RELIGIEUSES

Mes très-chères Sœurs, je n'ai qu'un mot à vous dire, car vous savez beaucoup. Je vous dirai donc seulement que vous tâchiez de bien établir en vous les vertus solides, fermes et invariables ; car, pourquoi pensez-vous qu'on vous dise tant de belles choses, qu'on fasse tant de belles lectures, des entretiens, etc. ? Pensez-vous que ce soit pour contenter votre entendement et vous satisfaire, ou pour vous faire produire des bonnes affections seulement?

Ohî non, ce n'est point l'intention des livres, ou des prédicateurs, ou de ceux qui vous les enseignent; ce n'est pas pour autre fin que pour vous former et vous établir en des vertus solides et constantes, qui ne s'ébranlent et ne s'émeuvent de rien de tout ce qui puisse arriver. Et il faut que cette vertu solide soit fondée sur Dieu seul, qui vous fasse être soumises et obéissantes, humbles, cordiales et franches envers nos Sœurs, et non point pour autre regard et motif, sinon pour plaire à Dieu et obéir à nos règles qui nous le commandent, et qui nous fasse être bien fidèles en toutes choses à l'observance, jusqu'à la moindre petite coutume. Et généralement, toutes les autres vertus et bonnes œuvres que vous ferez, les faire seulement avec la pure volonté de plaire à Dieu, et le désir de lui obéir u. 10

en toutes choses et d'observer vos règles. Votre vertu étant fondée et établie sur ce fondement, demeurera toujours ferme, constante et invariable , quoi qu'il puisse arriver ici ou là, d'être en celte charge ou en celte autre, avec ces Sœurs ou avec celles-là; car, si vous n'avez que ce but et cette intention de faire et accomplir la volonté de Dieu, vous serez indifférentes de toutes choses, d'être en cette maison ou en une autre, d'être proches ou éloignées d'ici.

Nous devons être prêtes d'accomplir l'obéissance, toutes et quantes fois qu'il lui plaira de nous envoyer en quelque lieu que ce soit, sans aucun choix ou excuse, et sous quelque prétexte que ce soit; car celles qui disent qu'elles ne seraient pas bien contentes d'aller en une petite ville , sous de bons prétextes en apparence, comme seraient qu'elles n'auraient pas tant de bons secours spirituels, qu'elles seraient plus exposées aux dangers dans les temps de guerre, et autres semblables; si elles s'examinent bien, et qu'elles se reconnaissent pour telles qu'elles sont, elles trouveront que tout cela n'est autre qu'un vrai orgueil, et orgueil qui est couvert de ces bons prétextes, lesquels les aveuglent , en sorte qu'elles ne le reconnaissent pas elles-mêmes ; car, mon Dieu, qui sommes-nous? quel grand avantage et honneur a reçu la religion de nous?

Ah! je vous prie de vous humilier, mes chères filles, et vous soumettre à toutes sortes d'obéissances, et à tout ce que l'on voudra de vous, sans aucune excuse ni réplique; car ce nous sera trop de grâce de pouvoir servir Dieu et notre Institut, en quelque façon et tel lieu que ce soit; et puis, mon Dieu! en quoi voulons-nous imiter Notre-Seigneur et notre Bienheureux Père , sinon par le chemin de l'humilité et pauvreté , puisqu'ils nous ont laissé de si précieux exemples, afin que nous conformions notre vie sur leur modèle? Et, je vous prie, mes chères Sœurs, de bien remarquer ceci, et de ne penser qu'à bien vous mortifier et tenir proches de Dieu et prêtes d'obéir en tout.

Les officières sont obligées de servir et assister de bon cœur les Sœurs; autrement, ce serait se faire propriétaires de ce que l'on a en charge.

EXHORTATION V sur l'excellence et la beauté de la vie religieuse.

Nous sommes appelées à une sublime perfection : elle est tout ang^Iique, quanta la pureté de vie, tant à l'esprit qu'au corps; et qui regarde de près sa règle trouve bien de la besogne à faire. Notre règle, pour nous mener à celte perfection, ne nous conduit pas par une multitude d'austérités tant estimées du vulgaire, ains elle nous conduit à une parfaite perfection d'esprit tout intime, et en cela consiste son excellence; car cette perfection cachée aux yeux du monde nous tire à l'union avec Dieu, au détachement parfait de toutes choses créées, et à une grande pureté de vie et sainteté de mœurs.

Or, puisqu'il plaît à la divine bonté que nous soyons ici assemblées toutes en son nom, mes très-chères filles, cachées aux yeux du monde et en ce sacré désert, hors de cette Egypte, faisons un paradis en terre, nous le pouvons avec la grâce de Dieu. Quelle consolation de pouvoir convertir nos cloîtres, nos cellules , bref, tout ce couvent en un petit paradis de délices au Fils de Dieu, et de suavité aux Anges qui ne dédaignent point d'y venir.

Vous me direz peut-être : Voilà un bien fort précieux, comment viendrons-nous à bout d'une si sainte entreprise? Je vous répondrai : En observant exactement vos règles, en faisant toutes vos actions dans une profonde, sincère et franche humilité, en

vivant en parfaite abnégation de votre propre volonté , observant une pauvreté dépouillée de toutes choses, ne vivant, respirant et aspirant que pour votre Epoux céleste ; par une conversation immaculée et angélique, conversant aux cieux en esprit, mourant à toutes choses et à vous-mêmes pour vivre en Dieu, aimant cordialement et également toutes nos Sœurs, vivant unanimement avec elles, servant au Seigneur d'un esprit joyeux, humble et amoureux, faisant de bon cœur toutes les fonctions de notre vocation : voilà le chemin , mes chères Sœurs; la grâce ne nous manquera pas, si nous sommes fidèles à seconder ses attraits; ainsi Dieu bénira et nous et notre travail.

EXHORTATION VI

sur l'obligation qu'ont les soeurs d annecy de conserver l'esprit de l'institut.

Mes très-chères Sœurs, je vous apporte un article nouveau, c'est que le révérend Père Feuillant ' dit, dans la Vie de notre Bienheureux Père, que cette maison [d'Annecy] étant la première, la source et comme le germe de toutes celles de l'Institut, ayant eu l'honneur et la grâce d'avoir été instruite et repue en si grande abondance de tant de soins et d'enseignements de la bouche de notre saint Fondateur, ayant reçu de ses bénites mains la loi de Dieu, qui est nos Constitutions, par lesquelles nous est déclarée sa volonté et ce qu'il demande de nous; et, l'ayant reçue, cette bénite Loi, comme les enfants d'Israël dans le désert, de la main de ce nouveau Moïse, ayant en outre reçu

1 Dom Jean de Saint-François, général des Feuillants, auteur d'une des premières Vies de saint François de Sales.

par préciputle bonheur inestimable d'avoir et garder son saint corps , il se voit donc clairement les étroites obligations qu'a cette maison d'Annecy d'être florissante en toutes sortes de perfection et sainteté, par -dessus toutes les autres, et que l'exacte et ponctuelle observance y soit inviolablement et parfaitement gardée, puisque ce Bienheureux disait que tous les autres monastères, qui sont et seront à jamais, devaient avoir recours à celui-ci, pour prendre conseil et se conformer sur ce modèle. Oui, mes chères Sœurs, je sais assurément que c'était son sentiment et intention, et que toutes nos maisons y fussent unies et le respectassent d'un amour et honneur tout particulier, et que, tant qu'il se pourrait, l'on y prît des filles pour les foudations, surtout des supérieures.

0 Dieu ! vous voyez à quelle sublime et éminente perfection nous sommes appelées, puisque nous devons être le modèle, miroir et patron de nos maisons qui sont établies, et d'autres qui sont dans le projet de la divine Providence. Il faut que toutes les vertus qui y sont et qui y seront à jamais pratiquées, soient de douceur, support, humilité, mortification, simplicité et autres qui se doivent trouver parmi nous : or, si nous n'avons rien de tout cela, quels exemples leur laisserons-nous? Certes, les desseins de Dieu sont si grands sur nous, que peut-être requiert- il une perfection des plus grandes qui se puisse voir ici-bas.

Considérons, je vous prie, mes chères Sœurs, que si nous n'avons pas du soin de nous former sur nos statuts, et que, par notre négligence, lâcheté et infidélité, nous soyons causes du relâchement des autres et de toutes celles qui nous succéderont, nous serons responsables devant Dieu de tous leurs manquements, défauts et peu de perfection; et si, au contraire, nous leur laissions l'odeur de nos vertus , notamment d'une exacte observance, d'humilité, de douceur, de débonnaireté, de simplicité et de candeur, dans lesquelles est enclos le vrai esprit de

nos règles, nous accroîtrions la gloire de Dieu, et notre couronne serait bien plus grande; car nous participerions à toutes leurs bonnes œuvres et au bien qu'elles feraient. Certes, toutes les fois que nous faisons quelque acte, soit de condescendance, support, affabilité, respect, obéissance et autres vertus, et que nous observons ce qui dépend de notre Institut, nous accroissons la gloire accidentelle de notre Bienheureux Père. Presque toutes nous autres, qui sommes ici présentes, avons eu le bien et la grâce de recevoir le voile de la religion de la main de ce Bienheureux, de le voir, de lui parler, de voir ses exemples, et recevoir tant de saints documents, qu'il les a comme jetés sur nous à pleines poignées, lesquels nous doivent être véritablement autant de charbons ardents pour embraser nos cœurs et nos âmes en ce divin et pur amour, et en charité les unes envers les autres. Mon Dieu ! quel compte étroit aurons-nous à rendre si nous n'en faisons pas notre profit!

Nous ne nous adonnons pas assez aux vraies et solides vertus intérieures; nous nous adonnons trop aux extérieures; ce n'est pas que je veuille dire qu'il ne faille les pratiquer et en faire état; mais les intérieures nous doivent être plus précieuses, et nous devons principalement notre soin et fidélité à l'acquisition d'icelles, parce qu'elles sont plus conformes à notre vocation, et que l'intérieur produit l'extérieuY. Croyez-moi, si nous étions bien douces en notre cœur, nous le serions aussi envers nos Sœurs. Si notre esprit était fort humble et rabaissé, toutes nos actions, nos paroles et notre extérieur le seraient aussi; de même si nous étions bien attentives à Dieu, et que nos passions fussent bien mortifiées et accoisées, sans doute tout notre extérieur serait bien ajusté et composé , de sorte qu'on verrait reluire en nous une grande modestie et sérénité de visage; car nous serions toujours égales, et également disposées à suivre le bien, et à supporter tout ce qui nous arriverait, et ainsi des autres vertus.

0 mes filles! nous nous amusons trop à des bagatelles, niaiseries, et à des..., je ne sais pas quoi, qui se rencontrent en notre chemin : nous nous regardons trop; nous avons trop de soin de nous-mêmes; nous ne relevons pas nos courages et nos esprits; nous ne pensons pas assez à l'éternité; nous n'aimons pas assez Notre-Seigneur. Enfin cette vie est courte et l'éternité est longue; notre mal est que nous ne faisons pas assez de considérations; croyez-moi, qu'il est bon d'en faire pour nous animer.

Ii faut que je dise encore ceci qui me vient en l'esprit, c est que je pense que c'est un reproche que Notre -Seigneur fera à plusieurs personnes au jour du jugement, leur disant : « Paresseux , paresseuses, qui avez tenu les mains dans votre sein, vous ne vous êtes point voulu servir de la considération. » Servons-nous-en donc, afin que ce bon Maître ne nous fasse pas ce reproche, et que nous puissions être excitées, par ce moyen, à faire notre devoir; et ayons une humilité qui nous fasse soumettre amoureusement aux lois de Dieu, de nos supérieurs et de nos statuts, qui nous fasse tenir rabaissées et petites devant les yeux de sa divine Majesté et de toutes les créatures, nous tenant pour les moindres et aux pieds de toutes; une humilité qui nous fasse aimer d'être tenues pour viles, abjectes et imparfaites, et que l'on nous traite et tienne comme cela; une douceur qui nous fasse aimer, respecter, supporter, soulager et servir nos Sœurs, qui nous rende gracieuses, cordiales et unies avec elles; une simplicité qui nous fasse couper court aux inventions de notre amour-propre, qui nous fasse chercher Dieu purement et sa plus grande gloire en toutes choses; et une pauvreté qui nous fasse être bien aise lorsque quelque chose nous manque, et de souffrir pour Dieu les incommodités qui se présenteront, comme le chaud, le froid, et autres choses semblables. Or sus , mes chères filles , engravez bien tout ceci en vos esprits, je vous supplie, pour le mettre en exécution, afin que,

par ce moyen , vous puissiez accroître le royaume de Dieu en vos âmes, et la gloire accidentelle de notre saint Père, comme j'ai déjà dit. Véritablement, nous lui devons bien tout cela et davantage, et, certes, nous lui devons un honneur très-grand : honorons donc sa mémoire en nous rendant vraies filles d'un tel Père.

EXHORTATION VII

(Faite en juillet 1631) SUR LA MANIÈRE DE SUIVRE LE SAUVEUR.

ftous sommes ici assemblées, mes chères Sœurs, pour courir après le Sauveur. Quand nous venons du monde , nous ne savons pas encore marcher ni former nos pas à la vie spirituelle, c'est pourquoi on nous donne des exercices propres à nous montrer à mettre un pied devant l'autre , par manière de dire , et il est fort nécessaire qu'au commencement les filles s'attachent à l'écorce et à la lettre morte, pour se dérompre, se dégourdir, se mouvoir et s'échauffer. Mais, après cela, il faut marcher après le Sauveur, pas à pas, par la fidèle pratique des vertus auxquelles notre vocation nous oblige. Et, croyez-moi, si nous sommes fidèles à marcher vigoureusement, en tout temps, après le Sauveur, et par tous les chemins qu'il voudra , sans nous soucier d'autre chose que de cheminer, bientôt il nous fera la grâce de nous fortifier et de nous faire courir. Si nous nous trouvons engourdies en marchant, ne nous décourageons point, mais disons avec un courage résolu : Seigneur, tirez-moi et je courrai; car, s'il vous plaît que je coure, il faut aussi que vous me tiriez. Ne doutons peint que le Sauveur,

voyant noire courage à marcher par tous les chemins qu'il voudra, ne nous fasse jouir de l'amoureuse jouissance de sa bonté, et ne nous fasse courir après ses parfums qui rendront notre course facile, délectable, désirable et suave.

Si une fois nous pouvions offrir à Dieu la myrrhe d'une entière mortification et anéantissement de nous-même, sa bonté nous donnerait des douceurs et des parfums si délectables, que notre âme, attirée par ces divines suavités, courrait après lui sans peine, ou du moins, si elle en avait, ce serait une peine douce et désirable; car, après la peine, ces âmes fidèles se reposeront suavement sur la poitrine du Sauveur. Mais, hélas! mes chères Sœurs, il ne faut pas présumer d'arriver là, que nous n'ayons passé par les deux autres chemins; car nous serions trompées, et, croyant tenir le Sauveur, nous tiendrions notre amour-propre.

C'est une pensée qui me vient fort souvent, que, faute de considération, nous perdons beaucoup. Dieu veut que nous employions notre entendement et notre volonté à l'amour. Pour nous qui sommes appelées hors du monde et de ses tintamarres, nous ne pensons pas assez, si je ne me trompe, à l'obligation que nous avons de tendre à la perfection de notre vocation, qui, en substance, n'est autre que l'anéantissement total de la nature et l'union de notre âme avec son Dieu. Travaillons-y, et regardons souvent ce que nous sommes venues faire en la religion. C'est sans doute afin que le Sauveur n'ait pas, à l'heure de la mort, sujet de nous faire ce reproche, et à moi plus particulièrement qu'à aucune autre : «Paresseuse que tu es, je t'avais mise en ma maison pour travailler à ma besogne; je t'avais logée en ma vigne, afin que tu t'exerçasses au travail, et tu as croisé les bras; servante inique, quel salaire te donnerai-je? Tu as enfoui le talent que je t'avais donné et mis en main; quel service m'as-tu fait par lequel tu puisses exiger de moi le salaire? »

Hélas î mes chères Sœurs, Dieu a en lui-même tout bien, et nous ne lui pouvons rien donner qui ne soit sien ; il veut pourtant que nous lui donnions notre service , notre fidélité et amour. Or, le service qu'il requiert de nous n'est pas que nous fassions des choses extraordinaires, mais les œuvres de notre observance,

avec plus de pureté et de perfection que de coutume, et c'est

> ainsi que nous croîtrons de jour en jour au service de l'Epoux

céleste.

C'est à quoi je vous exhorte, mes chères filles, car je sais

que nous ne serons agréables à Dieu que par la voie d'une

amoureuse et fidèle observance.

EXHORTATION VIII

(Faite le 3 juin 1634)

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