SUR LES ANÉANTISSEMENTS DU VERBE ÉTERNEL EN SA VENUE ICI-BAS
Vous ayant, samedi dernier, parlé de la pureté de cœur, à l'imitation de Notre- Seigneur, et de notre glorieuse Dame et Maîtresse, la Vierge sacrée, je vous dirai aujourd'hui un mot de l'anéantissement, parce qu'il me semble nous être fort nécessaire. Premièrement, le Fils de Dieu, pour nous montrer exemple, est venu s'anéantir d'un anéantissement le plus admirable qui se puisse, non-seulement faire, mais encore pensercar vous voyez ce Dieu de toute majesté, comme oubliant et anéantissant cette grandeur tant suprême et toute adorable, s'est venu rendre un pauvre petit Enfant dans les flancs d'une de ses créatures.
Or, mes chères Sœurs, j'aurais grand désir que nous imprimassions en nos cœurs cette affection de nous anéantir, en tout ce en quoi Notre-Seigneur s'est anéanti : je dis imprimer en nos cœurs, parce qu'une chose imprimée ne s'efface jamais. Il faut donc imprimer et graver en nos cœurs ce désir de nous anéan-
tir en tout; mais principalement en l'honneur, en l'estime, au désir d'être aimées, préférées, être tenues pour capables de quelque chose, ou désir d'être employées, d'être tenues pour vertueuses, que sais-je, moi? en mille propres recherches, les- , quelles il faut toutes anéantir à l'imitation de l'anéantissement du Fils de Dieu; car comme est-ce que ce débonnaire Seigneur ne s'est pas anéanti en l'honneur? Hélas! mes chères Sœurs, il s'est réduit en telle extrémité en ce point, que le voilà souffrant comme une autre créature mortelle; le voilà tenu pour un enfant comme les autres; le voilà tant rebuté, qu'il n'est reçu de personne, et il n'y a point de maison pour celui qui est le Seigneur de tout le monde, tellement il a anéanti cette sienne grandeur sous le voile de la nature, lui qui est tout redoutable, tout riche, tout comblé de délices. Le voilà anéanti dans les entrailles d'une Vierge; et, après sa Nativité, dans une abjection la plus grande qui se puisse dire, et cette Sagesse éternelle se cache sous le masque d'une frêle enfance. De tout-puissant, il paraît comme tout impuissant; de tout grand, tout petit; de tout redoutable, tout doux et bénin, qui se laisse gouverner comme un petit agnelet; de tout riche, des richesses éternelles du Père des lumières, dont il est le Fils naturel et éternel, le voilà tout pauvre entre des mortels, dans une obscure étable, et n'a que très-petitement ses nécessités, selon que sa très-sainte Mère et saint Joseph les lui donnent et fournissent. 11 se voulut encore anéantir en la liberté, se mettant comme en prison au sein virginal; car, ayant l'usage très-parfait de la raison, il pouvait parler et marcher, mais non; il veut encore faire cet anéantissement, avoir deux yeux et ne regarder point, une langue et ne parler point qu'en son temps comme les autres, et veut anéantir jusqu'à cette petite consolation, qu'il eût pu recevoir, d'être élevé en sa patrie et parmi les parents de sa sainte Mère; mais il s'en va pauvre, mendiant, et fuyant dans un pays étranger, souffrant mille travaux.
Ah! mes chères Sœurs, je vous conjure, qu'à cet exemple d'anéantissement, nous prenions force et courage, pour ne laisser en nous nulle chose que nous n'anéantissions Plût à ce Seigneur, qui s'est tant anéanti pour nous, que nous nous fussions tant anéanties pour lui, que nous ne vêquissions plus en nous-mêmes, mais en lui et en son bon plaisir; car, mes chères Sœurs, il faut que nous nous anéantissions toutes; je ne dis pas seulement au désir de l'honneur, de l'estime, d'être aimées et caressées; mais, qui plus est, anéantir les désirs superflus de notre perfection, qui nous feraient plus penser aux moyens de l'acquérir, que nous tenir proche de Dieu. Il nous faut anéantir en l'honneur, à l'exemple de ce Seigneur; que rien ne paraisse en nous, que l'abjection, la pauvreté, les fautes, les lourdises, nous tenir basses et très-basses à nos yeux, fort petites en notre propre estime.
Il fallait que notre bon Dieu retînt, par un miracle continuel, ce qui était de beau et de bon en lui, qui est la beauté même et l'essence de toute beauté et bonté, afin de faire voir qu'il a pris les intérêts de notre misère humaine; mais, quant à nous, nous n'avons qu'à manifester simplement et véritablement notre chétiveté et misère, sans la couvrir en aucune façon; et il ne faut que cela pour nous tenir basses et abjectes à nos propres yeux et à ceux des autres. Je ne veux pas toutefois dire qu'il faille délaisser de faire des bonnes œuvres , à quoi notre règle et vocation nous obligent, crainte d'être estimées et honorées. Oh non ! mes chères Sœurs, ce n'est pas cet anéantissement-là que Dieu requiert de nous; mais c'est l'anéantissement de toutes nos inclinations, pour les ajuster à l'exacte observance de nos règles; car notre nature est ordinairement si dépravée, qu'il est besoin de la beaucoup anéantir, pour l'ajuster à la règle et à la raison. Et si bien je dis qu'il nous faut anéantir, il ne nous faut pas pourtant anéantir pour nous réduire à rien , mais il nous faut suivre l'exemple de notre bon Seigneur et Maître; nous
anéantir en toutes les choses de la nature, pour la gloire de Dieu et le salut des âmes.
0, mes très-chères Sœurs! nous adorons le Fils de Dieu dans le sein de son Père Eternel, triomphant et glorieux; et ce même Fils, en ce mystère, nous l'adorons anéanti, couvert et caché sous notre nature qu'il a unie à la sienne, ayant, par manière de dire, quitté, en quelque façon, la troupe bienheureuse des Anges, pour vivre dans une étable, parmi les bêtes, naître dans la pauvreté, dans le mépris et dans la douleur; il sort, en quelque manière, de ses joies éternelles pour se venir rendre un enfant pleurant et tremblotant. Je vous prie , que ces jours qui nous restent devant le saint jour de Noël, que nous nous employions à considérer fidèlement l'anéantissement de ce grand Dieu, pour l'imiter selon notre faible portée ; mais, spécialement, anéantissons ces désirs d'être aimées, estimées et préférées; enfin anéantissons tout ce que la divine bonté nous fera voir n'être pas conforme à lui et à son bon plaisir. Tenez-vous proches de lui, et préparez des cœurs purs et nets pour l'y loger en son arrivée au monde; car, si vous lui ouvrez, il entrera et demeurera avec vous; j'en supplie sa bonté.
EXHORTATION ïlr
(Faite en 1631)