‹ Œuvres diversesChapitre 50 sur 281 · MARQUÉS PAR LA RÈGLE · texte numérisé non relu

MARQUÉS PAR LA RÈGLE

oe me suis souvenue que notre Bienheureux Père m a souvent dit, que, lorsqu'il oyait chanter ce verset : Nu je suis sorti du sein de ma mère, et nu j'y retournerai, il recevait une consolation nonpareille. Pourquoi pensez-vous, mes chères filles, que notre saint Fondateur eût une si grande joie lorsqu'il oyait dire ces paroles? Sinon parce que c'était une âme qui aspirait et qui est parvenue au comble de la perfection, et qui savait bien, que, tandis que nos affections seront attachées à quelque chose de ce bas et misérable monde, nous ne serons jamais parfaites. Et moi, qui suis ta plus imparfaite et la plus mauvaise qui se puisse trouver, toute pauvre de vertu oue je suis, je ne h. 12

laisse pas de m'étonner infiniment que quelque chose , hors de Dieu , puisse engager nos cœurs.

A la vérité, cela m'étonne merveilleusement de voir qu'une âme qui fait état d'aspirer au ciel, s'attache à des choses d'ici-bas, où rien n'est capable de contenter le cœur. C'est avoir l'esprit un peu hébété, si je l'ose dire ainsi, de s'attacher à ces bagatelles, puisque nous savons que les attaches, pour petites qu'elles soient, retardent notre perfection. Il faut, pour être parfaites filles de la Visitation, être dépouillées des propres recherches , indifférentes et abandonnées entre les mains de Dieu et de l'obéissance, car il est certain, mes chères Sœurs, que, tant que nous serons attachées à quelque chose , pour petite qu'elle soit, nous ne serons jamais bien unies avec Dieu, ni par conséquent, parfaites.

Vous savez que notre Bienheureux Père dit « que seulement l'attache à une pensée inutile empêche la perfection; » cette attache étant un obstacle et entre deux, entre Dieu et nous, entre Dieu et notre perfection. Voyez donc quelle affection nous devrions avoir pour nous dépouiller et dénuer, disant de bon cœur : Nue je suis sortie du sein de ma mère, la terre, et toute nue je désire d'y retourner, puisque les attaches m'empêchent d'être bien unie à mon Dieu, et d'arriver à la pure perfection à laquelle ma vocation m'appelle.

Que pensez-vous de votre sainte vocation, mes Sœurs? Je vous dis qu'elle vous appelle à une aussi grande pureté de vie que celle des Anges, s'ils avaient des corps; car, en tant que religieuses, nous devons viser à la perfection et pureté angélique; et, certes, je vois que nous ne pensons pas assez à cette pureté de vie à quoi nous sommes appelées. Regardons la constitution de la pauvreté, à quel dénûment ne nous invite-t-elle pas? celle de l'obéissance, à quel renoncement de toute propre volonté? et celle de la chasteté, à quelle pureté de cœur, de corps et d'esprit nous oblige-t-elle? Examinons-nous, si nous

les avons bien observées cette année, et nous trouverons qu'il nous reste bien du chemin à faire. Il faut prendre bon courage pour le faire Tannée où nous entrons demain. Travaillons tout le long d'icelle, et tout le long de notre vie, à nous dépouiller et anéantir, tant au corps comme en l'esprit, étant les choses auxquelles cet Institut vise plus : à laisser tout, poui n'avoir que Dieu seul.

Je ne sais s'il serait bien possible qu'une âme qui goûte Dieu, et qui a du zèle pour sa perfection, s'atiachât à ces choses extérieures, dont nous nous dépouillons aujourd'hui : des charges et offices, des chambres et cellules, des chapelets, images, médailles, des livres et telles autres choses; cela serait indigne d'une âme religieuse et qui sait que la parfaite perfection gît en la nudité et soumission de cœur à Dieu et à ses supérieurs. Ne permettons pas, mes chères Sœurs, que nos pauvres cœurs soient empêchés d'être unis à leur souverain Bien par ces chétives attaches d'être employées ou non, ceci ou cela : Rien que Dieu, sa volonté et V obéissance, devons-nous dire.

Si, en faisant nos professions solennelles, nous nous sommes toutes remises à Dieu et à la direction de la Congrégation, voudriez-vous bien maintenant vous reprendre? Vous avez dit : Je choisis Jésus, mon Seigneur et mon Dieu, pour l unique objet de ma, dilection. N'est-ce pas démentir votre parole, si vous vous attachez à quelque chose? Avoir choisi Jésus pour Tunique objet de votre dilection, c'est avoir promis que vos cœurs n'auront d'autres affections qu'à lui plaire, qu'à l'aimer et le servir, et que tous vos désirs seront pour Jésus , toutes vos sollicitudes pour Jésus, toutes vos pensées pour Jésus , bref, toute votre âme et vos facultés pour Jésus seul, lequel vous avez de votre pure, libre et franche volonté choisi pour Tunique Epoux de vos cœurs, et seul objet de votre amour.

Il faut donc, mes chères Sœurs, en vertu de ce sacré choix et très-sainte élection, que vos cœurs demeurent ainsi tout nus,

et abandonnés entre les mnins de Dieu, lui laissant faire de vous tout ce qu'il lui plaira, vous dépouillant de tout propre intérêt, satisfactions, consolations et recherches, en faisant une sainte remise et abnégation de tout cela au pied de la croix du Sauveur.

Après avoir dit : J'ai choisi la Congrégation pour ma direction, serons-nous bien si chétives que de vouloir avoir quelque volonté pour nous gouverner nous-mêmes? Ne serait-ce pas aller évidemment contre notre profession, de vouloir plutôt ceci que cela, cette charge que l'autre? Jl faut que vous sachiez que, par ces paroles : Jai choisi la Congrégation pour ma perpétuelle direction, nous nous sommes obligées de vivre toute notre vie, en continuelle soumission et remise de toute volonté propre, entre les mains des supérieures qui gouvernent la Congrégation. Je dis telles qu'elles soient, à notre gré ou non, pour faire désormais, non notre volonté, mais la leur; non plus ce que nous désirerons, mais ce qu'elles nous ordonneront.

Par le premier choix, nous nous sommes attachées à Jésus, et obligées de n'engager jamais notre amour qu'à lui; par le second, nous nous sommes de même obligées tellement à noi^s laisser conduire à nos supérieures, à être si fidèles à leur direction, que nous puissions dire : «Je n'ai plus de liberté, ni d'esprit, ni de corps, j'ai tout remis à la Congrégation qui me dirige; je ne me suis rien réservée que le désir de me laisser tourner et virer comme l'on voudra. » Lorsque nos cœurs répugnent à quelque obéissance , je voudrais que nous leur dissions : « Pourquoi y répugnez-vous? Je dois obéir, et non plus choisir ce que je dois faire. »

Je crains, mes chères Sœurs, que, faute de considération attentive sur nos obligations, nous n'y ayons fait plusieurs manquements par le passé, desquels, Seigneur! nous vous demandons très-humblement pardon et nous vous crions merci! [miséri-

corde] mes Sœurs et moi, du profond de nos cœurs, de tous les manquements que nous avons fait cette année, contre l'observance de noire Institut, et de la négligence avec laquelle nous avons marché en votre divin service, des fautes que nous avons faites contre la très-sainte humilité, simplicité, candeur, cordialité et charité, desquelles fautes et de toutes nos autres offenses, nous demandons pardon en esprit d'humilité, priant votre infinie Bonté de jeter sur nous l'œil de sa miséricorde, nous faisant sentir la grandeur de vos misérations, par les mérites du sang précieux que vous avez répandu pour nous, par les intercessions de votre sainte Mère et de votre loyal serviteur notre Bienheureux Père.

Et à vous , mes chères Sœurs , je vous demande très-humblement pardon, de tout mon cœur, des continuelles mauvaises édifications que je vous ai données, par mes déportements, et du peu de soin avec lequel je vous sers, vous priant me pardonner et prier Notre-Seigneur qu'il me fasse la grâce de me changer.

Voici une action qui a été établie en notre Ordre, par une spéciale providence de Dieu, et laquelle se fait tous les ans [de changer de rangs, de cellules, de croix, chapelets, images, etc., etc.)-, mais vous savez que ce n'est pas tout que ce dépouillement extérieur; il en faut faire d'autres intérieurs bien plus excellents; car, non-seulement, l'âme qui tend à la perfection, ne doit être attachée à rien d'extérieur et temporel , ains il faut qu'elle se dépouille de toutes les lumières, connaissances, sciences, intelligences et satisfactions intérieures, quand il plaira à Dieu. Oui, même qu'elle dépose en ses bénites mains le désir des vertus, de la perfection, voire, de son salut éternel, ne voulant de tout cela que ce que Dieu lui voudra donner, et, non plus : c'est ainsi qu'était notre saint Fondateur.

L'âme, Epouse de Dieu, se doit tellement dépouiller de tout

ce qui est ici-bas, et de tout ce qui la concerne, qu'elle ne doit plus regarder ce qu'elle fait, ce qu'elle veut et ne veut pas. Oh! quelle misère humaine! on attache l'âme, qui est si précieuse, à des plaisirs, à des contentements, à des satisfactions terrestres; tout cela n'est que vraie fumée. Cette belle âme, qui a cette si noble capacité de tendre à Dieu, de se joindre à son souverain centre, nous l'arrêtons vainement aux choses frivoles de ce bas monde, où tout périt; nous lui faisons grand tort. Tout ce que nous pourrions penser de lui donner, en ce monde, pour beau, plaisant et agréable qu'il fût, n'est rien; car il est écrit : Toutes les nations du monde ne sont rien devant Dieu.

0 mes chères Sœurs! concevons bien ceci : tout ce qui n'est pas Dieu ne nous doit rien être; cela passe comme l'ombre et s'écoule comme l'eau; que nous servira donc tout cela? que de regrets à notre mort! Hélas! nous ne savons l'heure que nous ouïrons la trompette qui nous annoncera qu'il faut rendre notre âme à Celui qui nous l'a donnée en garde. Ah! que plusieurs des mortels seront étonnés à cette heure-là, voyant comme ils ont mal gouverné cette âme qui était créée à l'image de Dieu ! Ah! que nous serons honteuses, mes chères Sœurs, si nous avons barbouillé et sali l'image de ce grand Dieu, si nous l'avons salie dans la bourbeuse fange de cette terre !

Veillez et priez, car nous ne savons l'heure, ni le temps auquel le Seigneur et Maître viendra, et qu'il lui faudra rendre compte. Prenons garde à nous, mes chères Sœurs, afin que quand ce Maître souverain viendra, il ne nous trouve pas dormantes au foyer des désirs mondains et terrestres, les pieds pleins de la poussière des choses de ce monde, lesquelles ne sont qu'impuretés et vanités, comme dit le Sage : J'ai considère tout ce qui est sous le soleil, tout ce que contient ce monde visible, et je vois que tout cela ri est que vanité. Je vous prie, mes Sœurs, que vous fassiez cette considération sérieusement; et

voyez combien c'est une chose indigne d'une servante et épouse de Jésus, d'avoir attache à ceci ou à cela, désirer une charge et en avoir une autre à contre-cœur. Que s'il y en a quelqu'une qui ait de ces affections, qu'en ce moment où je parle, elle s'en défasse, et les remette aux pieds de Notre-Seigneur, duquel la bonté est si grande qu'il ne faut qu'un moment pour nous convertir à lui, et il nous reçoit à bras ouverts. Que, donc, chacune reçoive humblement, comme de la main de Notre-Seigneur, ce qu'il lui écherra, et que toutes se résolvent, par une entière soumission à sa volonté, à faire cordialement et de bon cœur ce que l'obéissance lui ordonnera; car, sachez, mes chères Sœurs, que ce n'est rien de plier le col sous l'obéissance, si on ne plie de bon cœur le jugement et tout l'intérieur. Bienheureuses les filles de la Visitation qui seront tellement démises d'elles-mêmes que leurs supérieures les trouvent toujours prêtes à faire ce qu'elles voudront '

EXHORTATION VIIÏ

(Faite en janvier 1633) SUR LE BON USAGE DU TEMPS.

Mes très-chères Sœurs, il serait bien à désirer que nous ne fussions pas telles à la fin de cette année que nous sommes maintenant; mais que nous l'employassions mieux que celle qui est passée, en laquelle nous avons eu pourtant des bonnes pensées et des bons désirs; néanmoins, si nous mettons la main à la conscience, et que nous regardions devant Dieu, sans nous flatter, nous verrons clairement que nous n'en avons pas tiré grand fruit, et que nous avons fort peu avancé au prix de ce

que nous eussions fait, si nous eussions fait valoir les grâces et les moyens que Dieu nous a présentés, et que nous eussions fait tout le bon usage que sa douce bonté requérait de nous , selon ses desseins éternels.

Il y a bien de la différence entre se regarder devant Dieu, et se regarder devant soi-même : si nous nous regardons devant Dieu , nous nous verrons telles que nous sommes ; mais si nous nous regardons devant nous-mêmes, nous nous verrons telles que notre amour-propre nous suggérera. Il nous fait bien du mal, cet amour de nous-même; assurez- vous , mes Sœurs, que si nous ne le mortifions et ne ruinons ses propres recherches, ses propres intérêts, cette vanité et bonne opinion de nousmêmes , nous n'avancerons point en notre voie; nous demeurerons toujours des naines en la vertu ; nous ne rendrons point à Dieu ce que nous lui devons et à notre vocation. Il n'y en a pas une ici qui soit enfant; plût à Dieu que nous le fussions bien en innocence et humilité. Nous avons donc assez de jugement et d'esprit pour savoir et considérer ce que notre Institut demande de nous, les grandes obligations que nous avons, par notre vocation, de tendre à une grande et épurée perfection : c'est à quoi je vous exhorte, mes chères Sœurs, autant qu'il m'est possible, et m'y exhorte aussi moi-même la première, comme en ayant le plus de besoin.

Si nous nous déterminons, à bon escient, de faire ce que nous devons, nous glorifierons Dieu, nous consolerons nos supérieures, et notre âme sera en paix; nous vivrons contentes et en repos en cette vie, laquelle se passe et s'en va. Nous courons à notre fin comme les eaux courent et se vont rendre à la mer, qui est leur fin et le lieu de leur centre, où elles s'arrêtent. Que pouvez-vous vivre? vingt ans, trente ans, cinquante ans. Hélas! peut-être n'avons-nous qu'un jour, voire, qu'une heure et un moment : cela est dans les décrets éternels de Dieu, qui a compté tous nos jours, qui sait ce qu'il nous veut

donner, et combien il nous en faut pour faire notre salut et tendre à la perfection à laquelle il nous appelle. Faisons en sorte que nous lui rendions bon compte du temps qu'il nous donnera, s'il nous donne cette année entière, ou qu'il ne nous en donne qu'un mois, une semaine, un jour ou un instant; enfin, employons bien ce qu'il nous donnera, pour lui en rendre bon compte, et ne nous faisons pas ce tort de le laisser écouler sans profiter.

Nous n'avons pas besoin de faire rien de nouveau, ni d'être en peine pour connaître la volonté de Dieu ; car elle nous est signifiée et marquée dans nos règles. Marchons donc, mes Sœurs, par ce chemin-là, en général; et, pour notre particulier, suivons la direction de notre supérieure, et je vous assure que nous arriverons à bon port, et que Dieu nous consolera et bénira.

EXHORTATION IX

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