SUR LA CHARITÉ ET LA PURETÉ D'INTENTION
Je trouve votre raison bonne, ma chère fille, que si Ton n'est pas bien charitable et sur ses gardes , il est fort aisé d'offenser le prochain par la langue ; aussi l'Ecriture dit : Qui garde sa langue, garde son âme. Qui ne pèche point par la langue est un homme parfait. On offense le prochain , ou plutôt Dieu dans le prochain, en parlant mal à propos et aussi quelquefois en se taisant. L'on me dit du bien d'une personne que je n'aime pas beaucoup, qui m'a fait du déplaisir, je me tais, ou je réponds froidement : j'offense Dieu et ne suis point exempte de coulpe, car je fais connaître que je n'estime pas celle de qui l'on parle, et ma froideur ôtera peut-être la bonne estime qu'on en avait. Quelquefois une Sœur nous aura mécontenté, fait quelques tricheries, ou nous ne lui aurons pas de l'inclination; une autre nous en dira du bien, nous répondrons quelques petites paroles cachées qui rabattront ce bien, et feront comme une goutte d'huile tombée sur du drap, une tache irrémédiable au cœur de cette Sœur à qui nous parlons. Et notez que tout le mal que fera la Sœur, en suite de celte mauvaise impression que nous lui aurons donnée, chargera notre conscience, et nous en serons coupables et châtiées sévèrement. Dieu dit qu'il hait six choses, mais que la septième lui est en abomination, ce sont ceux qui divisent les cœurs et sèment des discordes entre les frères. Tâchez donc, mes Sœurs, d'éviter toutes les paroles de rapports et de désunion, je vous en conjure de tout mon cœur.
Vous me demandez, ma chère fille, ce qu'il faut faire quand on n'a pas le sentiment du bien qu'une Sœur vient nous dire être en une autre ? En la maison de Dieu , il ne faut ni vivre, ni opérer, ni même penser selon ses sentiments naturels : qui les
voudrait suivre devrait demeurer au monde. Certes, bien que nous ayons de l'aversion à une Sœur, ou qu'elle nous ait désobligée , nous sommes cependant obligée d'en parler en bonne part et de contribuer cordialement à ce que Ton en dit. Oh! que notre amour-propre est subtil et que notre nature est amatrice de ses satisfactions! Si nous avions de l'inclination, ou quelque obligation, ou sympathie, ou espérance de recevoir quelque service d'une Sœur, quand on nous en viendrait parler, nous dirions une milliasse de ses vertus, sans examiner s'il est vrai, ni que nous craignons de mentir; mais une autre qui ne nous touche en rien, pour laquelle nous n'inclinons pas, nous demeurons sèches et séchons le cœur de celles qui nous voient; bien que souvent il y ait plus de vertus à dire de celle dont nous nous taisons, que de l'autre. Mais c'est que nous vivons selon l'esprit du monde et de notre sens propre , et non selon l'esprit de la raison et delà grâce de Dieu, qui veut que, sans consulter notre inclination , nous disions le bien qu'il met en ses créatures. On ne fait pas un petit déplaisir ni une petite offense à ce bon Dieu quand on cèle et amoindrit le bien du prochain , duquel il a dit que celui qui le touche, touche à sa divine Majesté.
Quand on ne sait pas la vertu dont on loue une Sœur, il ne faut pas se taire pour cela, mais dextrement dire du bien d'elle, quelque pratique de vertu que l'on lui a vu faire, et cela suavement , par exemple : vous avez vu une personne en diverses occasions être fine et mensongère, et l'on vous viendra dire qu'elle est grandement droite et sincère; vous ne devez pas répondre que cela n'est pas vrai, puisqu'il est possible que, depuis que vous lui avez vu faire ces fautes, elle se soit corrigée. Car, si bien maintenant je vois une de mes Sœurs manquer de sincérité, je ne pourrais dire, d'ici à une demi-heure, qu'elle n'est pas sincère , sans me mettre au hasard de mentir et de faire un jugement téméraire, d'autant qu'à l'instant même de
sa faute elle a peut-être fait l'acte de contrition en son cœur et s'est convertie. Si donc l'on dit du bien que l'on ne sache point, il faut dire : C'est une bonne Sœur, une bonne fille, de bon jugement... Pour misérable que soit une personne, l'on en peut toujours dire quelque bien, ou spirituel, ou naturel, ou civil, ou habituel.
C'est une chose extrêmement délicate que le prochain; on n'y peut guère toucher sans offenser Dieu. Certes, je dis trèssouvent, et je trouve que j'ai raison de le dire, si nous avions la vue bien éclairée de ce côté-là, nous ne serions pas en peine de trouver matière d'absolution dans nos confessions. Mais, parce que nous ne regardons pas de bien près ce qui concerne cette douce charité envers le prochain, nous croyons avoir raison en tout ce que nous disons. Je vous assure que nous sommes bien souvent déçues et trompées par l'inclination propre, qui est bien dangereuse dans un monastère et dans une communauté religieuse, ou par la subtilité de notre amour-propre, et même par la bonne estime que nous avons de nous-mêmes, qui nous fait croire qu'il est impossible que nous puissions nous tromper. Demandez à ma Sœur N... si je ne dis pas la vérité,
Vous désirez ne point mentir. ODieu! ma fille, c'est un grand secret pour attirer l'esprit de Dieu dans vos entrailles : Seigneur, qui habitera dans vos tabernacles? dit David. Celui , ré* pond-il, qui parle en vérité de tout son cœur J'approuve fort le parler peu , pourvu que lorsque vous parlerez vous le fassiez gracieusement et charitablement, non point avec mélancolie et avec artifice; oui, parlez peu, mais parlez doucement; peu et simple, peu et rond, peu mais amiablement.
Les actions qui de soi sont bonnes, si elles ne sont bien faites, elles ne nous rendront pas bonnes, car les œuvres justes ne nous rendent pas justes , si nous ne les faisons saintement. Plusieurs font beaucoup de bonnes actions, et des justes et des saintes, qui ne sont pas pourtant ni bonnes, ni justes, ni saintes.
ENTRETIENS. 2o5
Or, mes filles, pour faire les vraies œuvres, bonnes, justes et saintes, il faut les faire purement pour la gloire de Dieu, et parce qu'il est bon et juste de le servir saintement, faisant tout ce que nous faisons humblement, simplement et tranquillement, et surtout amoureusement pour Dieu, sans se rechercher soi-même, ni aucune satisfaction propre, mais arrêter ses yeux à l'éternité qui nous attend et que nous espérons. Rien n'est stable que Dieu ; tout passe , les travaux comme les consolations; tout le bien consiste, comme dit saint Paul, à faire des bonnes œuvres.