‹ Œuvres diversesChapitre 73 sur 281 · EN DIEU · texte numérisé non relu

EN DIEU

Il est arrivé céans une grande perte, de notre belle croix de cristal, qu'on a rompue, dites-vous, ma chère fille? Oh! que c'est peu de chose que cela, au prix de l'offense qui se commet contre Dieu ! Ce ne sont que des fautes par inadvertance et inconsidération ; mais de dire des paroles de plaintes, de murmures, de désapprobation et de contrôlement, ce sont ces manquements que je crains, et qui me perceraient le cœur s'ils se commettaient parmi nous. Dieu ne le veuille jamais permettre! s'il lui plaît; car, certes, j'aimerais mieux voir la peste dans notre maison, et qu'elle emmenât les filles drues et menues que telles imperfections se fissent, d'autant qu'il importe peu de mourir, pourvu que nous mourions en la grâce de JVotre- Seigneur; mais c'est une chose de grande importance d'offenser sa souveraine Majesté, qui nous a fait tant de grâces et de mi-

séricordes, et d'être cause des péchés que les autres comme ■ tent, et que commettront celles qui nous succéderont, ensuite du mauvais exemple que nous leur aurons donné en blessant la charité.

Véritablement, j'ai reçu une satisfaction nonpareille de la lecture de table, car vous pensez peut-être, mes chères filles, que ces chapitres de la médisance et jugements téméraires ne soient que pour les séculiers. Je sais bien que nous ne faisons pas des médisances en choses d'importance, où il y a du péché mortel , comme eux; aussi n'avons -nous pas les sujets et occasions qu'ils ont. Nous en faisons pourtant où il y a de bons gros péchés véniels. Il est dit en ce chapitre (de Y Introduction à la vie dévote) que celui qui médit, et celui qui écoute le médisant, ont tous deux le diable dessus eux, l'un à la langue et l'autre à l'oreille. Je vous assure bien que c'en est de même de nous autres; celles qui disent des paroles de murmures et parlent au désavantage du prochain, de leurs Sœurs, et celles qui écoutent, ont aussi toutes les deux le diable dessus elles, les unes à leurs langues , les autres à leurs oreilles. Sainte Thérèse dit à ses filles, que quand elles verraient faire de grands bâtiments, qu'elles crient toutes miséricorde, voire même jusqu'aux novices; et moi, je dis qu'il faut crier miséricorde quand vous verrez commettre telles imperfections, dites hardiment que la ruine du monastère est bien proche. Il n'y a rien qui soit tant à craindre, et qui dissipe tant l'esprit de l'Institut que ce défaut de charité; on ne peut être poussé que du malin esprit et de son amour-propre à commettre telle faute, car ils nous portent toujours à nous plaindre, murmurer, désapprouver, contrôler, mépriser, censurer et médire, et ne tendent tous deux qu'à la désunion. Mais l'esprit de Dieu est un esprit de suavité, de paix, d'union, de soumission et de support; car la charité est patiente, douce, bénigne; elle supporte tout, elle ne se plaint jamais.

Vous dites que vous n'entendez pas bien ce que c'est que jugement téméraire. Je suis bien aise que l'on me fasse cette question, parce que Dieu m'a donné quantité de lumières pendant cette lecture, et plus que je n'en avais encore reçu en lisant et en entendant lire ce livre de Philothée. J'ai donc vu clairement que nos jugements téméraires, de nous autres, ne sont pas comme ceux des séculiers, grâces à Notre-Seigneur; nous n'avons pas les mêmes sujets, qui souvent de leurs jugements font des péchés mortels, car ils jugent en choses mortelles, par exemple : qu'on a bien prou dérobé, qu'un autre se conduit fort mal et semblables. Nous autres, nos jugements ne sont, à l'ordinaire, que péchés véniels, comme, par exemple : qu'une Sœur est mal gracieuse, qu'elle est sèche; nous jugeons aussitôt qu'elle nous a de l'aversion , qu'elle ne veut pas faire ce que nous requérons d'elle; elle aura possible, quelque autre, chose en l'esprit, ou quelque chose à faire de pressé , de sorte qu'elle ne pense pas à nous répondre.

Le grand mal, c'est que nous allons dire à d'autres ce que nous avons jugé, tellement que nous commettons de grands péchés véniels; nous offensons la charité; nous diminuons dans le cœur de nos Sœurs l'estime qu'elles avaient les unes des autres, et nous sommes la cause de tous les péchés véniels qu'elles commettent ensuite de cette mésestime.

Oh ! qu'il se faut bien garder soigneusement de laisser prendre pied à telles imperfections! Certes, celles qui les commettent en commettraient de plus grandes si elles étaient dans l'occasion; les esprits immortifiés, présomptueux, bizarres et dépiteux, sont sujets à tomber en ce vice. Or, de voir une chose qui est mal, ce n'est pas en juger, pourvu qu'on ne détermine pas la chose, et qu'on s'en détourne tout promptement, excusant le prochain autant qu'on peut, à l'imitation de notre doux Sauveur, lequel ne dit pas que ceux qui le crucifiaient ne faisaient pas de mal, car cela était clair; néanmoins il les excusa. Le grand saint Jo-

seph aussi ne pouvait pas s'empêcher de voir que Notre-Dame était grosse; mais, parce qu'il ne pouvait le croire sans juger qu'elle avait manqué à son devoir, il se résolut d'en laisser le jugement à Dieu. Or, il nous faut faire comme cela : voyonsnous quelque chose qui n'est pas bien en notre Sœur, laissonsla et allons à Dieu ; rentrons, à bon escient, en nous-même, où nous verrons plusieurs choses à corriger qui sont peut-être bien plus mal et plus désagréables à ce doux Sauveur. Nous jugeons que cette Sœur n'est pas douce et affable ; c'est nous qui ne le sommes pas. Nous jugeons qu'elle n'a pas de charité ; mais c'est nous qui n'en avons pas; car si nous en avions un petit brin nous l'excuserions, la supporterions et couvririons ses imperfections. Ne jugez point et vous ne serez pas jugés; ne condamnez pas et vous ne serez point condamnés.

Or, je voudrais bien, mes Sœurs, que vous sussiez discerner les fautes de fragilité, inadvertance, et qui ne tirent point de conséquence, d'avec celles qui sont contre la charité, et qui tirent grande conséquence. Je romps le silence, faute d'attention, par légèreté ; je dis trois ou quatre paroles inconsidérées à la récréation , qui ne portent point préjudice , et semblables , où il n'y a point de péché : ce sont des imperfections que notre nature produira tant que nous vivrons , tant parfaites et avancées que nous soyons. Mais ces fautes, où il y a de gros péchés véniels, comme de faire des jugements sur les actions des Sœurs et les aller dire à d'autres , même quand on ne les dirait pas , il y a toujours péché, de se plaindre, de murmurer, parler des imperfections de ses Sœurs et à leur désavantage ; désapprouver quelque chose du gouvernement de ses supérieures et semblables; or, voilà des manquements dangereux. Vous amoindrissez l'estime de vos supérieures et de vos Sœurs, vous affaiblissez la charité et dissipez l'union suave; vous mettez des mauvaises habitudes en la religion , si que celles qui viendront après vous auront bien de la peine de s'empêcher de tomber

dans ces filets. Je ne sais pas si de telles fautes se commettent céans; Dieu veuille que non. Oh! qu'il s'en faut soigneusement garder ! car ce sont de petits renardeaux qui démolissent la vigne de notre âme, nous ôtent la tranquillité d'esprit, et aux autres aussi, qui nous voient et nous entendent, lesquelles néanmoins se doivent bien garder de favoriser ni contribuer à tels discours, mais se doivent taire tout court, ou les détourner dextrement, car autrement elles blessent leur conscience et se peuvent bien aller confesser aussi bien que les autres; d'autant qu'elles ont toutes commis de très-lourdes fautes. Voilà donc les fautes qui tirent conséquence et qui sont à craindre en une communauté, parce que celles qui les commettent ne sont pas excusables; ce sont sans doute des esprits mal faits et malicieux. Comme aussi d'aller dire et rapporter à une Sœur quelque chose qu'on a ouï d'elle, qui la puisse troubler, cela est, certes, bien mal. Oh! qu'il faut bien avoir plus de jalousie de la perfection et du repos de ses Sœurs! Certes, cela ne vaut rien. S'il s'en trouvait quelques-unes parmi nous qui fussent sujettes à tomber en ce manquement et en tel vice, et qui ne travaillassent pas puissamment pour s'en affranchir, à la vérité, j'aimerais mieux les voir toutes raides mortes, pourvu qu'elles fussent en la grâce de Dieu , que de venir empester tout ce monastère.

Enfin , mes chères filles, il faut avoir un grand courage, car Notre-Seigneur ne nous appelle jamais à aucune chose, qu'il ne s'oblige en même temps de nous tendre la main; que craindrions-nous donc? Quand il faudrait aller jusqu'au bout du monde, allons-y joyeusement; voire même quand il faudrait souffrir le martyre, d'autant que celui qui nous y appellerait nous donnerait sans doute toutes les grâces nécessaires pour le souffrir généreusement et gaiement. Ne voyons-nous pas que les maîtres et les pères ne commandent rien, sans donner en même temps le moyen de le faire facilement; pensons-nous que Dieu soit plus rigoureux? C'est notre bon Père qui nous aime plus ten-

drement qu'il ne se peut dire, et qui peut et qui veut tout ce qui est de bien ; appuyons-nous donc en sa bonté. Tous les derniers documents de notre Bienheureux Père tendaient à se dénûment de nous-mêmes et totale dépendance de Dieu et à cet esprit de générosité? Ce que c'est, je vous prie, que cet esprit de générosité, sinon l'esprit d'une vraie et parfaite humilité, qui n'attend rien de soi, mais tout de Dieu, demeurant comme une boule de cire chaude entre ses saintes mains , pour être maniée à son gré?

Oh! que nous serions heureuses, mes chères filles, si à l'heure de la mort nous pouvions dire en vérité avec Notre-Seigneur : Tout est consommé, c'est-à-dire j'ai accompli ce que vous demandiez de moi; j'ai observé mes vœux, mes règles et tout ce qui dépend de mon Institut ! Je vous ai laissé, mon Dieu, former, écrire et imprimer en moi tout ce qui vous a plu, n'ayant d'autre but, fin ni prétention que de vous aimer, et que votre bon plaisir fût accompli absolument et entièrement en moi et en toutes créatures, de quelque façon que ce fût.

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