SUR LA PRÉSENCE DE DIEU ET LA PENSÉE DES VÉRITÉS ÉTERNELLES
Mes Sœurs, nous ne pensons pas assez à cette vérité, que Dieu nous est présent, qu'il voit nos pensées, même longtemps avant que nous les ayons; qu'il sait ce que nous pensons et penserons mieux que nous-mêmes, qu'il voit les plis et replis de notre cœur, et, à cette autre vérité, que rien ne nous arrive que par l'ordre de la Providence. Ce sont des vérités infaillibles, que nous sommes obligés de croire, sous peine de damnation éternelle. Nous serions toutes des saintes, si nous appréhendions bien ces vérités. De vrai, c'est une très-grande consolation de savoir que Dieu voit le fond de notre cœur. Une pauvre âme idiote qui sera en oraison et qui ne saura rien dire à Notre-Seigneur, sera bien consolée au moins de dire : Mon Dieu, vous savez ce que je veux et ce que je voudrais vous dire!
Considérons, mes Sœurs, que, quand nous serons dans cette gloire du paradis, en quel étonnement nous serons quand nous verrons l'infinie bonté, l'immensité incompréhensible et la Majesté suprême de Dieu, qui s'est tant abaissée que de désirer l'amour de la créature, qui est chose si vile et si chétive ! Si l'âme était capable de périr, elle périrait, voyant cet amour excessif, de cette grandeur immense de son Créateur, qui l'a tant favorisée, et de voir combien mal elle a correspondu à cet amour et le tort qu'elle se faisait de s'amuser aux choses de cette vie, à des bagatelles, qui la pouvaient éloigner de son Dieu, et lui faire perdre le bien inestimable de cette félicité immortelle et de la vision de la divine Essence. Elle verra clairement que, seulement pour jouir une heure, voire un moment, de ce Bien
infini, fous les travaux, les souffrances, les mortifications, humiliations, et tout ce qu'on saurait souffrir en ce monde, serait bien employé et ne devrait être pas épargné. Si donc, avec ces mêmes travaux et souffrances, nous pouvons nous acquérir ce bien pour une éternité, n'avons-nous pas grand tort, et ne sommes-nous pas hors de notre sens, et sans jugement, si nous ne le faisons pas et si nous plaignons cette peine? Enfin, mes Sœurs, tout ce qui ne nous peut servir et aider pour parvenir à cette fin, pour laquelle nous avons été créées, doit être abhorré, détesté et évité. Ni les séculiers, ni les religieux et religieuses, ni personne quelconque, ne saurait avoir un vrai contentement qu'en faisant son devoir et en rendant à Dieu ce qu'on lui doit, en sa vocation, car il faut que chacun regarde ce que Notre- Seigneur vent de lui pour le faire; autrement, point de contentement, ni même de salut.
Les âmes religieuses verront, lorsqu'elles seront dans la béatitude, comme leur vocation à la religion aura été dans les éternels desseins de Dieu , qui leur aura donné tant de moyens, en cette vocation, détendre à une grande perfection et parvenir bien avant dans cette gloire. Quelle joie ineffable aurontelles? quelle reconnaissance de tous ces singuliers bénéfices? Et. si elles étaient capables d'avoir du déplaisir, quel crèvecœur, quels regrets auraient-elles de voir que, par la moindre omission a ia plus légère observance, elles auront perdu le bien d'une plus grande gloire et d'un plus grand amour, lequel se pouvait accroître en faisant des petites choses aussi bien que les grandes. Les damnés aussi, au jour du jugement, lorsqu'ils verront la face de Dieu, voudront aller se jeter en Lui pour jouir de cette félicité et bonheur; mais ils seront repoussés incontinent. Hélas! quel crève-cœur, voyant la perte qu'ils ont faite de ces biens infinis, de la vision de l'Essence divine qu'ils pouvaient acquérir pour une éternité, s'ils eussent vécu comme ils devaient! S'ils pouvaient périr et se réduire en rien, ils le
feraient de déplaisir; et encore n'auront-ils vu cette beauté de la Divinité que comme un éclair, si est-ce que l'idée leur en demeurera et leur sera un plus grand tourment.
ENTRETIEN XXÎ
SUR LA VAILLANCE SPIRITUELLE, LES EFFETS DU PUR AMOUR DANS L'AME RELIGIEUSE, ET LE DANGER DE RECEVOIR DES SUJETS A CARACTÈRE LACHE ET NÉGLIGENT.
J'ai grande envie que nos Sœurs pensent souvent à la brièveté de la vie, et à la durée de l'éternité. « Vous ne savez à quelle heure je viendrai » , dit le Seigneur, soyez donc veillants, je rendrai à chacun selon ses œuvres. » Hélas ! que savons-nous? nous n'avons peut-être pas une heure pour acquérir la gloire éternelle, tantcette vie trompeuse est incertaine et briève. Nous sommes bienheureuses d'être en l'Eglise de Dieu ; mais il faut remarquer qu'elle se nomme militante, c'est-à-dire bataillante; il faut donc batailler. L'Église militante et la triomphante sont deux sœurs qui s'aiment extrêmement, et, tandis que la militante combat, la triomphante prie pour elle.
Qui vaincra, en l'Eglise militante, jouira en la triomphante Il faut batailler pour vaincre et vaincre pour jouir. Mais quoi, batailler? je ne suis pas obligée de batailler contre les infidèles, car ce n'est pas ma vocation ; je ne suis pas obligée de batailler contre autrui, mais contre moi-même; j'entends les inférieures ne sont pas obligées de combattre les imperfections de leurs Sœurs, mais les leurs propres. Les supérieures doivent combattre les imperfections des Sœurs par les bonnes paroles, par les corrections et pénitences, et aussi combattre les leurs parla
mortification soigneuse d'elles-mêmes et l'anéantissement parfait de tout propre intérêt. Tant que nous serons en cette vie, nous aurons à travailler, qui plus, qui moins. Les commençants ont plus à combattre que ceux qui s'avancent, et ceux qui s'avancent ont plus à faire que ceux qui sont en un plus haut degré de perfection; mais tous, pourtant, ont à faire; cette vie nous est donnée pour travailler et cheminer; cheminer à notre perfection, travailler à notre mortification : voilà à quoi les vraies filles de la Visitation sont appelées.
0 Dieu ! que les filles de ce petit Institut sont obligées à une haute perfection, laquelle est d'autant plus excellente qu'elle est plus intime; car enfin ce n'est autre chose que la mort totale de la nature et du vieil homme, pour établir solidement le règne de la grâce. Il faut que les filles de cet Institut opèrent leur salut et leur perfection en crainte, mais une crainte confiante et filiale, qu'elles aiment Dieu purement pour lui et non pour elles-mêmes. Aimer Dieu comme notre souverain Bien, il y a encore du noire; mais il faut l'aimer comme souverain Bien, sans regarder qu'il soit nôtre. Et voilà une perfection d'amour pur à quoi nous devons tendre.
L'àme qui désire que Dieu vive en elle, n'y laisse rien qui puisse déplaire à ses yeux divins, qu'elle ne mortifie et passe outre; car, pressée de ce désir, elle se violente de si bonne façon qu'elle meurt heureusement à elle-même, afin que Dieu vive en elle. Les âmes qui aiment bien Dieu n'aiment point leur chair, croyez-moi; elles retranchent bien à la nature tous les vains contentements, car ces âmes amoureuses de Dieu ne peuvent souffrir aucune chose qui contrarie leur amour
C'est la plus mauvaise condition qu'une religieuse puisse avoir que la négligence, soit que ce vice soit intérieur et spirituel, soit qu'il soit pour les choses extérieures. Retenez ceci, mes Sœurs, vous ne sauriez admettre une fille à la profession d'une plus mauvaise condition que celle de la négligence et h. 19
paresse d'esprit. Ces âmes ne font point de progrès en la vertu et sainte dévotion; elles vont au chœur avec nous, mais c'est avec une certaine paresse d'esprit, sans vigueur intérieure; elles ne font rien, ou peu qui plaise à Dieu. Elles font tous les exercices de la religion : il semble, à l'extérieur, qu'elles marchent; mais, en vérité, elles ne bougent pas, d'autant qu'amoureuses de leur tépidité elles ne sortent jamais d'elles-mêmes. J'aimerais mieux une fille trop bouillante, qu'une qui serait un peu lâche; car, à la bouillante, ses fautes paraissant lui donnent de l'abjection, et on l'en mortifie; mais, l'autre, l'on ne sait sur quoi se fonder, car elle est toujours la même, aujourd'hui et encore demain ; et elle ne fait pas grand mal extérieur, mais aussi elle ne fait pas de bien intérieur. Dieu nous garde de ces esprits-là, car ils sont dangereux, plus que je ne le saurais dire.
SUR LES AVANTAGES ET LES DANGERS d'un NATUREL COMPLAISANT, ET SLR LE DONHEUR D'ÊTRE EMPLOYÉ AUX OFFICES BAS.
Oui, ma fille, il n'y a point de mal d'avoir un naturel complaisant; c'est un don de Dieu fort précieux; mais il faut le diviniser. Une personne se plaît de complaire à chacun, parce qu'elle s'en fait un plaisir, cela est bon; mais il faut rendre cette inclination complaisante encore meilleure, et, de naturelle, la rendre divine. Il faut obliger chacun, non parce que c'est votre penchant de complaire à tout le monde, mais parce que Dieu veut que par cette douceur, qui vous est propre, vous serviez à sa gloire, vous faisant toute à tous, pour les
gagner tous. Il veut que vous soyez condescendante et douce à votre prochain, pour suivre ce conseil de Notre-Seigneur : « Donne encore ton manteau à qui te voudra enlever ta tunique » ; mais ce serait pervertir cet aimable et bon naturel, de complaire par prudence humaine, pour avoir de l'honneur, pour acquérir du bien, pour s'attirer l'estime des créatures et des vaines louanges. 0 Dieu! mes filles, qu'on connaît bien, par les suites, les personnes qui se servent mal de ce bon et excellent naturel! Une personne remplie de cette fausse prudence humaine dira : Je veux condescendre à cette autre, afin qu'elle m'estime une fille bien démise de mon opinion ; je ferai cette action humiliante pour paraître bien humble; je ferai ces détours d'amour-propre, afin que l'on me croie capable d'une telle charge; je me rendrai bien soumise à ma supérieure, bien douce, bien complaisante pour l'obtenir; et, cependant, je veux qu'elle croie que ma pensée en est fort éloignée et que je me croie bien incapable. Tout ce procédé ne vaut rien, et des actions faites de la sorte, marquent que vous pervertissez toutes les inclinations si bonnes que votre naturel complaisant vous fournit. Il faut opposer à ce défaut un peu de vraie humilité, qui bannit les complaisances et ces prudences purement humaines, et nous fait tout simplement complaire à la créature, pour l'amour de Dieu et par des motifs d'une douce charité, qui est bénigne et bienfaisante à tous, en les supportant tous.
Je vous dirai, à ce propos, ce que notre Bienheureux Père me dit une fois : « Toutes les amitiés et complaisances qui trempent » dans les amitiés et complaisances des sens, n'ont ni honte ni » beauté; mais, sitôt qu'elles sont tirées en Dieu, en V esprit y en » la charité, elles acquièrent un grand éclat. » Il faut caresser et complaire au prochain, parce que la douce charité a le bonheur de répandre une sainte édification; et, se tenant le cœur au large, il faut, quand il tombera, lui pardonner et prendre le courage et la patience de le redresser amiablement; car, eu
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persévérant ainsi, Ton se formera un cœur bien humble, gracieux, maniable, qui, par après, rendra de grands services à Notre-Seigneur. Dieu nous en fasse la grâce, mes très-chères Sœurs; je suis courte, parce que je veux encore vous dire un mot sur l'autre demande.
S'il se trouve des offices bas en religion, me dites-vous? Mes chères Sœurs, je ne saurais me soumettre à croire que rien de ce qui est ordonné par la sainte obéissance, dans la religion, puisse être abject ni humiliant, puisque tout est d'un si grand prix qu'il peut mériter de plaire à Dieu et acquérir le ciel. Si notre Bienheureux Père ne m'eût dit que le rang de Sœur domestique est un office d'humiliation, je n'eusse jamais pu me le persuader. Mais, bien qu'il y ait des charges abjectes, nous serions trop heureuses qu'elles nous fussent données pour notre partage. Que les Sœurs domestiques sont heureuses, mais je dis qu'elles sont heureuses î Elles sont destinées à servir les épouses de Notre-Seigneur Jésus-Christ, sans avoir jamais d'autres prétentions : tout les porte à Dieu, si elles sont fidèles, et Dieu répand de douces bénédictions en leurs cœurs lorsqu'elles font gaiement et pour son amour tous leurs offices.
On tient, dans les religions les mieux réformées, qu'il n'y a point d'emploi qui fasse plus de saints que celui-là, parce que les religieux de ce rang-là n'ont aucune autre pensée que de plaire à Dieu, en travaillant soigneusement pour lui, étant dans les occasions de servir incessamment le prochain, de faire des pratiques de patience, de soumission et de ces deux saintes vertus d'obéissance et d'humilité. Je ne puis m'empêcher de penser que le Bienheureux m'a fait un peu de tort, de ne pas m'accorder la demande que je lui ai si souvent faite, qu'il lui plût que je passasse, après que les premières fondations furent faites, le reste de mes jours en cet office, sans avoir d'autres soins que d'obéir, pour penser à réformer ma vie; mais j'ai bien sujet d'aimer mon abjection, de n'avoir pas été trouvée digne de
servir les épouses de mon Maître. J'aurais été plus qu'heureuse en celle désirable condition; mais il me faut aimer celle où ic suis, puisque c'est le divin bon plaisir de mon Sauveur, et vivre en crainte, afin que, conduisant les autres, je ne me perde pas moi-même. Mes Sœurs, ne mettez pas la tête en terre ', car je ne dis que la pure et vraie vérité; toutes celles qui ont charge d'âmes devraient vivre en crainte et en grande humilité, sous le pesant faix qu'elles soutiennent. Elles distribuent le pain spirituel aux autres; mais elles le doivent manger elles-mêmes et prendre en Dieu la force qui leur est nécessaire. Elles ont besoin de constance, de charité et de diligence. Je vous ai donné un beau et bon défi, et je ne l'observe pas moi-même. Je fis hier une faute, et j'ai manqué aujourd'hui d'en faire une pratique; dire et ne pas faire, c'est nourrir les autres et nous ôter à nousmêmes le pain. Tous doivent vivre en crainte : l'Ecriture le dit : Faites votre salut avec tremblement; mais ceux qui gouvernent les âmes doivent craindre plus que les autres, car, si saint Paul dit : Si je châtie mon corps, c'est de peur qvUen prêchant aux autres, je ne sois moi-même réprouvé, que devons-nous faire, nous autres, faibles femmelettes? Nous devons faire le mieux que nous pourrons, et puis espérer en la miséricorde de Dieu. Oui, mes Sœurs, il fait bon espérer en Dieu, David le dit, en faisant le bien.
1 Coutume pour les religieux des anciens ordres de mettre la tête en terre lorsque les supérieurs s'humilient.