ENTRETIEN XXIII
SUR LA MAÎVIÈRE DE s'ABAISSER PAR HUMILITÉ ET DE s'ÉLEVER PAR AMOUR, ET DE LA PURETÉ d'iNTEUTION.
Mes chères filles, je n'ai rien à vous dire, à moins que vous ne me fournissiez des sujets de vous entretenir par vos demandes.
[Ma Mère, demanda une sœur, notre Bienheureux Père me dit une fois, quil faut continuellement s'abaisser en humilité et s'élever en amour; comme s'entend cela?]
Mes chères filles, l'humilité est le fondement et la charité le sommet de la perfection, de sorte qu'autant on s'abaisse en humilité, on croît et s'élève-t-on en amour. Oh! qu'il pratiquait bien ceci, le Bienheureux î car, perpétuellement, il s'anéantissait et ravalait; on le voyait, en toute occasion, sinon qu'elle regardât bien la gloire de Dieu, pour laquelle il fût expédient de faire autrement, il se démettait de son jugement et opinion, pour céder aux autres, et leur condescendre avec une débonnaire té nonpareille. Enfin, il tenait son esprit si nu et vide de toutes sortes de désirs, desseins, affections et prétentions, qu'il ne s'entremit jamais que de ce qui regardait sa charge. Oh! que je désire que nous l'imitions en ceci ! que celle qui est robière, portière, dépensière, lingère, etc., n'ait point d'autre prétention que de faire humblement et soigneusement son office, sans s'entremêler nullement de celui des autres. Celle qui est sacristine de même, et ainsi toutes les autres officières, et celles qui n'ont point de charge aussi, et que toutes fassent ce que l'obéissance leur ordonne, sans penser ni se mêler d'autre chose. H y a des esprits qui veulent tout gouverner et mettre ordre à tout, de sorte qu'ils tracassent fort une maison et y
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apportent bien du desordre ; ceci regarde non-seulement l'extérieur, mais aussi l'intérieur, car l'indifférence tient l'esprit vide, dénué, et détaché de tout, afin que nous soyons disposées pour être remplies de Dieu, et nous attacher à vivre à lui, faisant mourir nos désirs, desseins et prétentions, dans son boo plaisir et sa très-adorable Providence. C'est dans son soin qu'il faut nous élever par amour, après nous être anéanties à tout ; ne voulant pas plus une chose que l'autre. Mes Sœurs, ces inclinations sont bien difficiles à être anéanties : Tune nous porte à aimer plus d'aller avec cette supérieure qu'avec celle-là ; quand l'obéissance se conforme à nos volontés, nous en sommes toutes en joie. « Je m'en vais de bon cœur à cette fondation, dit une Sœur. — Pourquoi? lui demandera-t-on. — Parce que la supérieure qu'on nous destine est si bonne ; je lui ai tant d'inclinations, que mon estime pour elle est tout entière; je m'accommoderai si bien avec elle » . — Vous ne faites rien qui vaille, ma pauvre Sœur, lui faut-il dire, parce que vous n'allez pas à votre œuvre purement pour Dieu, et bien que vous quittiez, fort généreusement, cette maison où vous êtes si bien, et que vous laissiez sans répugnances vos commodités, votre obéissance ne vaut rien. Pourquoi? Parce que vous faites tout cela pour aller avec cette supérieure et pour aller en cette ville. Après cela, vous me direz que vous allez faire votre fondation pour Dieu. Pardonnez-moi, ma fille, c'est parce que la supérieure, les Sœurs, vos compagnes, et la ville sont à votre gré; ainsi, vous êtes bien éloignée de chercher Dieu nuement et simplement. Anéantissons tout cela, élevons nos esprits par amour, pour ne chercher que Dieu en notre obéissance, en notre pauvreté, en notre chasteté, en nos oraisons, en nos mortifications; et, en tout généralement, ne cherchons que Dieu. Si l'on nous envoie avec des supérieures que nous aimions et en un lieu qui nous agrée, bénissons Dieu qui nous donne cette consolation, et humilions-nous en voyant que la divine Providence s'accommode
à notre faiblesse, et dépouillons-nous devant Dieu de cette satisfaction, protestant qu'en ce qui nous plaît même, nous ne voulons chercher que Lui et l'accomplissement de ses saintes volontés ; si, au contraire, on nous mande avec une supérieure à laquelle nous avons de l'aversion, et en quelque lieu que nous n'aimions pas, bénissons Notre-Seigneur et nous jetons entre ses bras, nous assurant qu'il aura soin de nous, et que, moins nous aurons de contentement et appui extérieur, plus il nous fera abonder ses grâces; et nous estimons bien heureuses d'avoir de si précieuses occasions pour lui montrer notre amour et notre fidélité, agrandissant notre courage pour les bien employer, avec son assistance, en laquelle il faut jeter notre confiance. Mais, surtout, rendons-nous soumises et maniables à son bon plaisir.
Si pourtant, par notre misère, nous faisons le contraire, nous laissant aller à l'imperfection, il ne nous abandonnera pas totalement; il ne nous perdra pas et ne laissera pas de nous aimer et supporter, comme vous voyez que les pères et mères qui ont beaucoup d'enfants ne laissent pas d'aimer et souffrir ceux qui sont chagrins, dépiteux et revêches. Ils en ont compassion, et ne laissent pas de leur donner ce qui est nécessaire et de faire leur part dans leur héritage. Souvent, pourtant, ce sont des enfants qu'on laisse là comme n'étant propres à rien, et dont on ne reçoit aucune satisfaction. S'il y en a qui soient doux, gracieux, obéissants, et dont l'esprit soit bien tourné, on jette incontinent les yeux sur eux pour bien les élever, pour les faire étudier, ou les exercer selon leur talent; les destinant les uns à une dignité, les autres à remplir un beau poste à la cour, aux armées, et à tels autres emplois.
Notre-Seigneur, qui est un vrai père, en fait de même; il aime tous ses enfants. Néanmoins, ceux qui lui sont plus fidèles gagnent mieux son Cœur; il leur communique plus de grâces; il en reçoit plus de contentement, et ils méritent plus son amour. Travaillons, mes chères filles, pour acquérir ce bonheur
incomparable de nous rendre plus agréables à Dieu, ce Père adorable de nos âmes, ne cherchant que lui en tout, nous rendant bien indifférentes et véritablement humbles. Je voudrais qu'on m'arrachât les yeux et rencontrer une vertu parfaite parmi nous. Mon Dieu, mes Sœurs, ne vaut-il pas mieux se mortifier pour un peu de temps, et passer après notre vie sur un trône de paix, comme un vrai enfant de Dieu, que non pas d'être toujours en trouble, en chagrin, en inquiétude !
Vous me demandez, maintenant, comme les âmes religieuses peuvent manquer aux Commandements de Dieu? Ma chère fille, nous pouvons manquer au plus grand de tous, qui est celui de la loi de grâce, l'amour de Dieu et du prochain : Tu aimeras Dieu de tout ton cœur, de toute ton âme, de toutes tes forces, et le prochain comme toi-même. 0 Dieu ! que la pratique de ce sacré précepte est délicate, et qu'il est facile d'y manquer! Nous le pouvons faire en préférant notre volonté à celle de Dieu et de nos supérieurs, en engageant nos affections aux créatures, en voulant servir ce grand Dieu avec toutes nos aises et commodités, sans nous employer fortement à son service. Pour notre prochain, nous pouvons manquer en l'amour qu'on lui doit, plus que nous ne croyons, c'est-à-dire, ne l'estimant et ne l'aimant pas en notre cœur, quand nous sommes un peu marris de son bien et de son avancement, qu'on le loue et estime, que nous parlons mal de lui et à son désavantage ; et, quand on en dit du bien, nous n'y contribuons pas, nous ne le pouvons souffrir G cela est bien contre la charité ! quand même nous aurions vu lout le contraire, il n'en faudrait rien témoigner; par exemple : nous avons vu une personne qui, en cachette, boit un verre de vin pur, et qui, dans la compagnie, n'en boira qu'un d'eau toute pure aussi; et, là-dessus, on loue fort sa sobriété. Il faudrait se taire, l'excuser en votre cœur, et penser qu'elle a bu cette eau pour pénitence de ce qu'elle a bu le vin. On peut encore penser que les jugements de Dieu sont bien différents de
ceux des hommes, et que cette personne s'est amendée, et qu'elle a maintenant la vertu contraire au vice que vous lui avez vu naguère. Il se faut grandement plaire à ouïr louer notre prochain, tant nos chères Sœurs que les autres, et contribuer au bien qu'on en dit, autant que nous pouvons, regardant le bien que nous savons être véritablement en lui, nous gardant bien de louer les unes pour ravaler les autres.
Or, pour ce que vous dites, s'il n'y a pas de mal de n'être pas aise, et de dire quelque parole de murmure et de contrôlement, de ce que l'on sort de céans pour donner et accommoder les maisons que l'on établit? Certes, ce sont là des imperfections lourdes et contre la charité. Je ne pense pas qu'elles se fassent parmi nous, grâces à Dieu, et il s'en faudrait aussi bien garder.
Cette première maison doit avoir une grande charité pour secourir, non-seulement les fondations qu'elle a faites, mais encore les monastères de l'Ordre, s'ils étaient nécessiteux. Si notre prochain même était réduit dans une telle disette qu'il ne pût être secouru que de nous, pour étranger qu'il fût, nous serions obligées de lui donner ce qu'il aurait besoin ; et, quand nous n'aurions que ce qui nous serait nécessaire, nous serions obligées de retrancher tout ce que nous pourrions bonnement, nous contentant du seul vivre nécessaire, afin de mieux aider notre prochain. Et, pour nos pauvres Sœurs qui ont accommodé la maison, qui nous ont laissé, en sortant, leur dot, leurs petites commodités, pour aller augmenter la gloire de l'Institut, nous leur refuserions de leur donner quelque chose? A la vérité, cela serait bien cruel ! On décharge votre maison de cinq ou six filles qu'on envoie en un pauvre lieu, où elles ne trouveront presque rien, et l'on ne voudrait pas leur donner ce qu'on peut, soit pour les habits qui servent à leur personne, soit pour quelque meuble propre à accommoder leur église ou leur maison? Même on leur doit donner de l'argent ou leur en
prêter, selon le moyen qu'on a; mais cela de bon cœur et de bonne grâce, sans dire qu'on donne plus ici que là, sinon qu'on Je dise simplement par forme de discours, selon l'occasion qui se présente ; mais ne le dites jamais par plainte ou désapprouvement, parce qu'il faut laisser disposer de tout cela aux supérieurs. Au commencement de l'Eglise, les anciens chrétiens n'avaient qu'un cœur et qu'une âme, et mettaient tous leurs moyens en commun aux pieds des Apôtres, qui les distribuaient comme ils voulaient et à qui il leur plaisait ; voire même aux plus barbares et étrangers du inonde s'ils en avaient besoin. Or, tous les religieux doivent représenter ces anciens chrétiens, et n'avoir, comme eux, qu'un cœur et qu'une âme, en mettant tout en commun pour en laisser l'entière disposition à leurs supérieurs, afin qu'ils en fassent ce qu'ils jugeront, sans que personne y trouve à redire.
Or sus, mes chères filles, emportons cette affection de notre entretien, de nous adonner, à bon escient, aux solides vertus, de ne chercher que Dieu, de nous laisser absolument conduire à sa divine Providence ; qu'elle nous mette ici ou là, il importe peu ; qu'elle nous envoie de ce côté ou de cet autre ; non, ne regardons point par quelle porte nous passerons, ni en quel lieu nous allons; pourvu que nous portions nos règles avec nous, et que nous trouvions moyen de les observer, cela nous doit suffire. Oh! que nous sommes obligées de faire purement nos actions pour Dieu! Mettons hardiment la main à la conscience, et nous trouverons que nous mettons notre contentement en notre supérieure, au lieu de le mettre en Dieu; que nous sommes venues en religion pour être hors des misères du monde, pour avoir nos commodités, et non pas pour Dieu ; que nous allons en telle part, parce que nous sommes bien aises d'y aller. Enfin, si nous feuilletons bien, nous trouverons qu'en tout et partout nous nous cherchons nous-mêmes, notre propre intérêt et satisfaction.
Oui, oui, mes chères filles, parlons seulement de l'oraison de quiétude et des autres; et remettons, je vous prie, sur pied, notre bonne foi et innocence du temps passé; car, au commencement de notre Institut, l'on parlait tant de ces oraisons, on y prenait tant de plaisir et de contentement que rien plus. C'était une belle affaire que de voir la ferveur qui était parmi nos Sœurs ; il est vrai, cela encourage et anime grandement. Nous ne nous communiquons pas assez nos petits biens. Ce n'est pas qu'il se faille dire des grandes choses, comme des ravissements et grâces spéciales que l'on a à l'oraison de quiétude, mais quelque petite chose de ses bons désirs, sentiments et affections, selon les occasions et sujets. Mais cela tout cordialement et bonnement.
Nous ne parlons pas assez ensemble des solides vertus. Surtout parlons de la résignation et indifférence; car c'est la vraie et excellente oraison. Et de l'éternité! notre Bienheureux Père me dit une fois : « Nos filles ne parlent pas assez de l'éternité.» Enfin, il nous disait que nous en parlassions tout familièrement, comme nous parlons de notre maison de Paris et de Lyon. A quoi devons-nous prendre plus de plaisir, qu'à cela? Ces discours-là sont bien utiles, et capables de délecter et satisfaire l'esprit des vraies religieuses comme nous devons être. Si, par la vie de mortification que nous menons, nous nous anéantissons, élevons-nous à Dieu, dans ce doux souvenir de son éternité glorieuse, qu'il destine à ceux qui quittent quelque chose pour son amour.
SUR LA MORT A SOI-MÊME ET l'hUMBLE GLOIRE DES FILLES DE LA VISITATION .
Paroles royales : Si nous mourons avec Jésus-Christ, en douleurs, en travaux et en abjections, nous ressusciterons aussi avec lui, en gloire, en honneur et en félicité, dit le grand saint Paul. Enfin, mes chères Sœurs, après avoir tourné et viré tout le monde, nous verrons qu'il n'y a point de vertu si nous ne mourons à nous-mêmes, si nous ne tuons nos inclinations et humeurs, pour ranger tout notre être sous l'obéissance et étendard de Notre-Seigneur, qui est la sainte croix; néanmoins, les hommes ne veulent rien souffrir. 0 mes chères Sœurs! ayez toujours en votre mémoire, que si le grain de froment, qui est notre cœur, tombé et semé en la terre de la religion, ne meurt, il ne portera point de fruits. Si nous ne ruinons tout le vieil homme, le nouveau ne vivra pas en nous.
Je trouve que le père Balthazar Alvarez avait bien choisi de prendre, pour sa pratique particulière, ces trois compagnes du Sauveur : Pauvreté, mépris, douleurs
Vous dites, ma fille, qu'il n'y a rien qui touche tant que l'honneur?... Eh, Seigneur Jésus! ma chère fille, quel est l'honneur que doit avoir une âme religieuse, une servante de Dieu, sinon l'humiliation?
Il n'y a rien qui me soit plus insupportable qu'une fille de la Visitation veuille être soigneuse de son point d'honneur; car n'est-ce pas chose monstrueuse? Quel autre honneur voulonsnous avoir que celui que notre Maître a choisi? Il a constitué son honneur en l'abjection, au mépris, et dans les calomnies.
Les vaines personnes du monde mettent leur honneur à monter à cheval, tirer des armes, danser, sauter et jouer. Quoi!
notre honneur sera-t-il en des fadaises, aux charges? Je vous assure que c'est une grande grâce aux supérieures de servir les épouses de Notre-Seigneur et tenir sa place parmi elles; mais, au partir de là, je ne sais quel honneur on y trouve. Il faut que la pauvre supérieure soit sujette à toutes, et la première aux offices pénibles, si elle veut édifier ses Sœurs ; qu'elle veille et travaille souvent, tandis que les autres dorment et se reposent. Il n'y a que deux surveillantes pour toute la communauté, et il y en a autant pour la supérieure qu'il y a de Sœurs au monastère, parce que toutes ont l'œil sur elle; le moindre mal qu'elle fait ne tombe pas à terre ; et, bien que les Sœurs ne la surveillent pas à dessein, il est vrai que ses fautes sont beaucoup mieux vues que celles des autres. A quoi donc encore? A être assistante. C'est bien dit, vraiment; on ne met pas toujours assistantes les plus vertueuses ; et, quand cela serait, de quoi nous glorifionsnous, poudre et cendre? (Ju avons-nous que nous n'ayons reçu? et si nous V avons reçu, pourquoi nous en élevons-nous? Dieu s'est réservé trois choses : la gloire, le jugement et la vengeance. Qu'est-ce que c'est que charge abjecte ou honorable? Certes! ma fille, je ne le sais pas. Qu'est-ce qui peut être abject en la maison de Dieu? Toutefois les pères de religion disent qu'être lingère n'est pas autant qu'être assistante, ni réfectorière que supérieure; l'office de la cuisine, du jardin, de pétrir, de balayer, sont aussi appelés abjects. Mais, ô mon Dieu! l'heureuse abjection et le grand honneur de servir les épouses de Notre- Seigneur! Eh! mon Dieu, que l'esprit humain est chétif! Depuis que nous avons passé par les charges d'économe, d'assistante, de directrice, et autres qui ont de l'autorité, il semble qu'on nous fait grand tort de nous remettre aux plus basses; quelle folie, je vous prie! Certes, il m'a toujours semblé que toutes les obéissances, et emplois que l'on nous donne en la religion, sont si dignes, que nous nous devrions tenir trop heureuses et honorées par les moindres, à quoi l'on nous emploie, et
faire les plus petites choses avec autant d'amour et de soin que si c'était les plus relevées du monde. Nous nous trompons bien souvent, car parfois nous pensons perdre notre honneur (puisqu'il faut user de ce mot d'honneur, qui m'est suspect et à contre-cœur), une religieuse le gagne d'autant mieux quand on la voit s'adonner à la véritable humilité, mépris d'elle-même et l'entière soumission; cela est exalté jusqu'au troisième ciel.
Enfin notre bon roi David dit : J'ai choisi d'être abject dans la maison du Seigneur, plutôt que d'habiter es tabernacles des pécheurs. Mieux vaut incomparablement être humble Sœur domestique et servir les épouses de Dieu, lavant leurs linges, apprêtant leur manger et faisant leur pain, que d'être grande dame d'atours de la reine; voire, si j'avais à choisir, je choisirais plutôt l'humble voile blanc d'une Sœur laie de sainte Marie, et pour être toute ma vie à laver les pots et les écuelles du couvent, que la riche couronne des plus grandes reines, impératrices qui sont sous le ciel.
Mieux vaut laver les marmites en la maison de Dieu, que d'enfiler les perles es palais des reines du monde. Mieux valent les larmes, mortifications, pénitences et sujétions de la vie religieuse, que les honneurs, les délices et la liberté dont les plus grands jouissent. Oh ! combien glorieuses seront ces mains qui auront travaillé si longtemps pour le service des épouses de Jesus-Christî Combien resplendissants ces pieds qui s'y seront lassés ! Au jour du jugement, Dieu dira à ceux qui auront servi ses serviteurs et ses servantes : « Ce que vous leur avez fait, c'est à moi que vous l'avez fait; venez et je vous guerdonnerai [récompenserai]. » Mais aux amateurs du monde, que leur dirat-il? sinon : « Retirez-vous de moi, faiseurs d'iniquités; je ne vous connais point. » Alors on verra les pauvres frères et sœurs lais, assis plus haut sur des trônes que plusieurs rois et reines, qui peut-être seront aux enfers ou au ciel, mais bien au-dessous d'eux.
Voyez-vous donc, est-ce un mépris d'être employée aux choses petites? Certes, si c'est un mépris, il est bien désirable, ?t c'est une abjection bien honorable et glorieuse. Combien de petites religieuses simples et méprisées, qui n'auront jamais été employées qu'à raccommoder des habits et à balayer, se verront, au jour du jugement, exaltées par-dessus celles qui auront été quasi toute leur vie aux plus hautes charges de la religion! Certes, mes Sœurs, ce ne sera point le rang ni les offices qui nous feront grandes ou petites en l'autre vie, mais ce seront les vertus que nous aurons pratiquées en iceux.
L'amour de Dieu, le support du prochain, la douceur, la modestie, le recueillement, le mépris de soi-même, l'affabilité, la fidélité à la règle, l'humilité : voilà ce que Dieu regarde et rien autre. Ses yeux ne sont pas charnels; il n'est pas comme les hommes qui se trompent facilement en l'extérieur; mais Dieu sonde les cœurs, et ne fait état que des vraies vertus intérieures.
Mes chères Sœurs, je n'approuve point cette pratique : une Sœur saura bien faire les cantiques, et lorsqu'on ordonnera ou permettra d'en faire, comme à Noël, elle fera un coq-à-1'âne afin que l'on dise qu'elle n'a point d'esprit; c'est qu'il y a un fin orgueil caché là-dessous, mais du bien fin, car c'est pour que l'on dise : Alon Dieu ! que ma Sœur est humble ! elle sait fort bien rimer et ne le fait pas paraître. Notre Bienheureux Père ne voulait pas que l'on fit l'ignorante de ce que l'on savait, non plus que la suffisante de ce que l'on ignorait. Je vous prie, mes Sœurs, n'allons pas chercher de nouveaux moyens de nous mortifier, nous en trouverons assez en l'observance; soyons seulement bien exactes à les employer, car autrement ce n'est pas l'esprit de notre Institut, qui doit être un esprit de rondeur, de simplicité et d'une franche et naïve communication de nos petits biens au prochain : cela veut dire spéciale; .enta nos Sœurs.
(Fait en 1627) SUR LA TRANQUILLITÉ INTÉRIEURE ET LA MORTIFICATION.
Vous demandez, mes chères Sœurs, que c'est que la tranquillité intérieure? Je ne le sais pas bien moi-même; toutefois, mes chères filles, je pense que c'est la mortification intérieure de toutes nos passions et mouvements, pour ranger tout sous l'empire de la raison, car il n'y a rien, à mon avis, de si tranquille qu'une âme qui a ses passions accoisées et soumises à la partie supérieure, et lorsque les passions sont toutes vives et immortifiées, elles font un grand tintamarre et un terrible bruit, et partout où il y a du bruit et du tumulte, il n'y saurait avoir de la tranquillité. Il faut donc avoir un grand soin d'acquérir cette tranquillité tant profitable et désirable, par la mortification de nos passions. C'est une des vertus de notre Institut, qui est tout fondé sur la vie intérieure.
L'on a bien des bons désirs, dites-vous, d'acquérir cette vie intérieure, dans la partie supérieure, mais qu'ils sont quelquefois si minces en l'inférieure, qu'elle se rend plus forte pour surmonter la première, par les efforts de notre nature dépravée, et qui entraîne tout après soi. Ma chère Sœur, nous n'avons aucune raison d'excuse, parce qu'avec la grâce de Dieu, qui ne nous manque jamais, nous pouvons éviter le mal et faire le bien. Si nous eussions voulu vivre selon la nature et mauvais penchants qu'elle nous donne, il n'y avait qu'à demeurer au monde. Mais pourquoi sommes-nous venues en religion, sinon pour y vivre selon l'esprit, pour nous vaincre et mortifier et pour suivre nos observances et la manière de vie que nous avons embrassée? Nous ne suivons pas assez, mes chères filles, ii. 20
à mon avis, nos premières intentions. Je veux être plus rigide que par le passé, pour la première réception des filles, et je veux leur dire franchement que si elles pensent de vivre selon leurs humeurs, qu'elles demeurent dans le monde où elles les pourront suivre. Si vous voulez être traitées, vêtues, et encore employées à votre gré, demeurez chez vous et restez maîtresses de vous-mêmes; mais si, au contraire, vous êtes résolues de mourir à vous-mêmes, de vous faire violence et de vivre selon la raison, la règle et l'obéissance, venez et entrez, à la bonne heure, en la sainte maison de Dieu ! Que si celles qui ont encore le voile blanc ne sont pas bien résolues de vivre comme j'ai dit, il faut leur dire qu'on les renverra, parce que ce sera faire une grande charité de donner moyen à telles filles de mieux faire leur salut ailleurs, et d'en débarrasser la maison.
Il y a si peu d'entre nous qui aient la pureté de l'esprit de notre saint Institut, que c'est pitié! Cet esprit, mes chères filles, est droit, pur et sincère, un esprit qui ne cherche que Dieu, qui tend perpétuellement à l'union divine, qui doit être indépendant de tout pour ne dépendre que de Dieu et de son bon plaisir, qui vit par-dessus soi-même pour ne vivre qu'en Dieu, qui aime Dieu et le prochain, qui ne fait aucun état de ces petites niaiseries de vouloir qu'on nous aime, qu'on nous préfère, qu'on nous estime, qu'on nous contente et qu'on devine nos désirs : tout cela doit être méprisé comme indigne d'un cœur que Dieu gratifie de ses grâces, et d'une âme qui est appelée à son service et à une vocation si noble, qui nous oblige de tendre et aspirer à une perfection si éminente. Mes Sœurs, il faut travailler : vous êtes assurément de bonnes filles, mais il faut devenir meilleures.
Voulez-vous bien, mes chères filles, que je vous parle franchement? Eh bien, nous sommes encore un peu trop terrestres et trop tendres, surtout sur nous-même; nous voulons un pru trop ce que nous voulons, et ne levons pas assez nos yeux et nos
cœurs vers les choses célestes 0 Dieu! mes Sœurs, qu'est-ce que cette vie, et de quoi faisons-nous tant d'état? D'être aimées, estimées et considérées ! A quoi pensons-nous : si l'on nous emploie, si l'on nous méprise, ou si l'on nous traite comme les autres ou non, si l'on nous emploie à ceci ou à cela? Et de quoi nous inquiétons-nous? de quoi nous troublons-nous? D'avoir fait une faute, surtout si elle a été remarquée. Et si l'on nous contrarie, si l'on nous fâche, nous ferons mille réflexions là-dessus et autour de nous-mêmes, au lieu de nous relever généreusement, après nous être profondément et amoureusement humiliées devant Dieu, comme il nous est enseigné; et, après, passer avant dans notre chemin. Tant que nous vivrons nous ferons des fautes; tout ce que nous pouvons faire, c'est d'en commettre le moins qu'il est possible. L'on voit plus clair que le jour les manquements desquels l'on peut s'exempter et ceux desquels l'on ne peut bonnement éviter : les premiers sont ceux qui se font avec vue, volontairement et avec une totale négligence, que nous pouvons absolument éviter avec la grâce de Notre-Seigneur, et tout l'enfer même ne peut nous les faire faire si nous ne voulons y consentir. Les autres, desquels nous ne pouvons nous exempter, ce sont les fautes de pure fragilité, parce que nous en ferons toujours, et Dieu le permet pour nous tenir en humilité, pour nous faire bien voir que nous ne sommes que de pauvres créatures, viles, fragiles et abjectes, et encore pour nous donner un exercice continuel.
Oui, mes Sœurs, Dieu donne de plus grandes grâces aux uns qu'aux autres, comme il donne aussi de plus grandes occasions de son assistance aux uns qu'aux autres ; mais il donne à tous une grâce suffisante, très-assurément, pour faire tout ce qu'il veut de nous; mais tous ne correspondent pas également, et ne se servent pas de cette grâce qui leur est donnée, comme il est requis.
Dites-moi, mes chères filles, si vous étiez mères de famille,
enverriez-vous bien vos valets et vos enfants travailler à la campagne ou tailler les vignes, sans les pourvoir des outils nécessaires pour faire ce que vous voulez qu'ils fassent? Mon fils Celse-Bénigne m'aurait dit, si je ne lui avais pas fourni ce qu'il lui fallait, lorsque je lui ordonnais de faire quelque chose : «Ma Mère, donnez-moi ceci ou cela, et je ferai ce que vous me commandez. » — Mes Sœurs, penserions-nous que Dieu nous demande de faire quelque chose, et qu'il ne nous donne pas en même temps l'assistance nécessaire pour exécuter son commandement? Nous nous tromperions grandement d'avoir cette méfiance. Non, mes Sœurs, Dieu ne nous manque jamais.
Vous dites que la présence de Dieu nous aide fort à pratiquer la vertu : il est vrai, tous les Saints-Pères sont d'accord que cet exercice de la présence divine est le plus excellent qui soit en la vie spirituelle, et ils l'ont eux-mêmes pratiqué. H y a des âmes qui se tiennent bien à cette continuelle présence de Dieu, bien unies à sa bonté, bien recueillies, mais pourtant qui, étant touchées seulement du bout du doigt par une petite contradiction ou humiliation, font soudain voir ce qu'elles sont : vives et immortifiées. Cela fait voir que nous n'étions pas à cette sainte et adorable présence de Dieu pour lui plaire, mais pour nous plaire à nous-même. Il y a bien de la différence entre que Dieu nous plaise, ou que nous plaisions à ses yeux divins; à qui Dieu ne plaît-il pas, étant ce qu'il est, la beauté et bonté souveraine? Mais pour plaire à sa Majesté, qu'est-ce qu'il faut le plus regarder et désirer? il faut faire sa volonté, il faut le contenter en tout et partout; il faut vivre mortifiées, renoncer à nousmême ; c'est ce qu'il veut de nous, et ce qu'il nous faut faire uniquement, qu'à cette fin de lui plaire, et parce que tel est son bon plaisir. Vous voyez donc, mes chères filles, qu'il faut accompagner la présence de Dieu qui nous vivifie, de la mort de nous-même; ces deux exercices ne doivent point aller l'un sans l'autre : présence de Dieu et mortification; ils se soutien-
nent tous deux, et une âme mortifiée n'est pas sujette à se distraire et divertir; elle goûte Dieu et se tient bien mieux unie et proche de lui; elle est plus susceptible à être pénétrée de cette divine présence qui, d'ailleurs, rend la mort facile, et qui fait tout faire et tout supporter, nous donnant la force de nous vaincre et adoucir si fort les difficultés, qu'elle ne les laisse presque pas ressentir à l'âme qui jouit de cette divine approche de Dieu.
Mes Sœurs, enfin, la présence de Dieu sans la mortification est presque inutile : Dieu nous plaît, mais nous ne lui plaisons pas, et il vaut mieux plaire à Dieu qu'à nous-mème. La mortification aussi, sans la divine présence, n'est qu'une présomption, d'autant que nous avons besoin d'une aide particulière de Dieu pour nous mortifier, et nous ne pouvons mieux trouver cette aide toute-puissante qu'en nous tenant proche de ce grand Dieu, par l'exercice de cette sainte présence. Mes Sœurs, travaillons tout de bon pour son amour à nous rendre parfaites ; ne nous amusons plus à tant de petites impertinences et niaiseries indignes de notre vocation. Ayons souvent ce proverbe en l'esprit : nul bien sans peine, parce que l'appréhension de cette peine fait tout notre mal : vous voudrions bien la perfection, mais il nous fâche de souffrir pour l'acquérir; il faut faire une continuelle guerre à nous-même, et nous appréhendons qu'il nous en coûte trop. Il en faut pourtant venir là. L'on ne saurait apprendre aucun art, pour mécanique qu'il soit, sans peines et sans fatigues : l'on ne saurait donc apprendre le nôtre, qui est celui de la vertu, sans souffrances et sans nous donner du soin. Non, je ne m'étonne pas des ennuis, des jalousies et des inclinations propres; mais je dis qu'il faut assujettir tout cela à la raison et au bon plaisir de Dieu. Une fois, notre Bienheureux Père eut un petit mouvement d'envie contre un certain prélat qui était extrêmement suivi et applaudi en ses prédications. Incontinent, ce Bienheureux s'en alla écraser la
lête a sou esprit, au pied de la croix de Notre-Seigneur, et portant dans son sein ce bon évêque, supplia sa Bonté qu'il le fit pour jamais le fils aîné de son Cœur, qu'il lui augmentât journellement ses grâces, qu'il l'exaltât au ciel et en la terre, et que, pour lui, il le tint toujours bas comme un ciron et un petit vermisseau. 0 Dieu! mes Sœurs, si nous nous comportions de la sorte parmi les mouvements et pensées qui nous arrivent, que nous serions heureuses et que nous les rendrions faibles et impuissants à nous tourmenter! Que nous connaîtrons bien à la mort que l'estime des créatures est vaine, et que vaines sont toutes les choses que nous désirons présentement ! Nous savons bien que nous devrions mépriser tout ce que nous prisons le plus possible ; mais nous voulons pourtant toujours ce que nous voulons, qui sont nos commodités, qu'on fasse état de nous et qu'on nous aime; et, si l'on ne le fait pas, tout est perdu; nous nous attendrissons, nous nous inquiétons et restons mélancoliques. C'est le grand défaut des femmes que la trop grande tendresse sur leur corps et sur leur esprit. La supérieure y doit prendre garde, et si elle en trouve qui soient ainsi trop tendres, elle les doit encourager à se relever de ce défaut, et même elle y est obligée. C'est aussi une grande charge que celle de la supérieure, parce qu'elle ne doit pas seulement rendre compte pour elle, à Dieu, mais encore de ses Sœurs, si, par son défaut, elles n'avancent pas à la perfection comme elles doivent.
Mais, mes chères Sœurs, prenons bon courage : faisons bien tout ce que nous venons de dire; aimons bien Dieu, aimons bien notre prochain, aimons-nous les uns les autres; élevons nos cœurs aux choses hautes, et aspirons aux choses célestes; méprisons les terrestres, et souvenez-vous que cette vie est un perpétuel combat, que nous n'aurons nul bien sans peine; n'ayons rien si à cœur que de nous exercer à la pratique de l'oraison, de la présence de Dieu et de la mortification, et je vous assure que nous trouverons tout là, en nous disposant à
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recevoir, par ces moyens, les grandes grâces de Nôtre-Seigneur, en cette vie, et que nous acquerrons un grand degré de gloire en l'autre. Amen.