EN LA VIE SPIRITUELLE
La solide vertu consiste à ne s'attacher qu'à Dieu, ne vouloir que Dieu, ne chercher que Dieu et ne dépendre que de lui, à le servir constamment et persévéramment en quel état qu'il nous mette, soit que nous soyons en prospérité ou en adversité, en consolation ou en affliction, en santé ou en maladie, en sécheresse ou en suavité; car le défaut de goût, de plaisir aux bonnes actions que nous faisons, n'ôte ni le pouvoir d'en faire, ni le mérite d'icelles. Au contraire, elles sont plus agréables à Dieu lorsqu'il y a moins du nôtre, parce que nous agissons plus purement pour Lui; car Dieu cache ses trésors dans l'abîme des tribulations.
Ayez bon courage, mes filles, car c'est le propre de la vertu solide, d'être acquise et pratiquée avec beaucoup de difficultés ; croyez-moi, les sécheresses et ennuis sont de grands moyens, en la vie spirituelle, pour accroître en nous le pur amour de Dieu, et il prétend par toutes nos peines élever notre âme audessus d'elle-même.
Il ne faut pas se mettre en souci de faire sentira notre nature et partie inférieure, cette résolution que notre âme a d'être toute à Dieu, et de le servir aussi volontiers dans l'affliction et les douleurs comme dans la santé et consolation. Non, car la na*
ture, qui est grossière et matérielle, ne se nourrit pas de mets si délicats ; il suffit que la partie supérieure ait cette conformité que l'on sent à la volonté et bon plaisir de Dieu. Les douleurs et infirmités de corps et d'esprit sont de grands moyens pour pratiquer d'excellentes vertus et enrichir l'âme de trésors bien précieux. Demeurez donc en cette sainte indifférence et résignation, à tout ce qu'il plaira à sa douce Bonté faire de vous, ne vous réservant que le seul soin de tenir votre âme en pureté.
Je désire, mes filles, que vous affermissiez fortement en vos âmes le dégagement de toutes choses, quelles qu'elles soient, et que vous disiez quand le désir de quelque chose vous vient : Non, non, mon Dieu, je ne désire ni ne voudrais pas avoir un seul brin de l'amour d'aucune créature, et surtout de notre Mère, qu'autant qu'il sera de votre bon plaisir. — IJ faut de plus que vous fassiez une chose pour graver bien avant dans vos cœurs l'affection de la solide vertu; c'est que vous présentiez bien souvent à votre pensée des choses difficiles qui vous pourraient arriver, comme si l'obéissance vous commandait d'aller à quatre cents lieues loin de votre Mère, que l'on médit de vous, que l'on vous accusât de quelque grande chose, que l'on parlât mal de notre Institut, que vous fussiez accablée de peines intérieures et grandes pressures de cœur, de travaux extérieurs, de pauvreté sans remède et semblables; que fe riez-vous?... Et, là-dessus, faire une forte résolution d'être fidèle à Dieu, et la ficher et approfondir bien avant dans le cœur. Notre Bienheureux Père approuvait et recommandait fort cette pratique que luimême faisait bien souvent, et il disait, ce Bienheureux : « fyous » ne devrions rien recueillir de toutes les occasions que nous » rencontrons, que la rosée du bon plaisir céleste. »
Quand nous sentons en notre âme ces grands dégoûts de toutes les choses extérieures, c'est alors qu'elle commence à se déprendre des créatures pour s'attacher à Dieu seul, son unique consolation, et bien heureuse est la nécessité qui nous
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contraint de nous reposer ainsi parfaitement en lui. Quand tout se bouleverserait sens dessus dessous, eh bien! qu'en serait-ce? faudrait-il pour cela perdre la paix du cœur? Non, car il ne la faut, perdre pour rien, mais regarder tous les événements en la volonté de Dieu.
La vraie manière de servir Dieu, c'est de marcher par un chemin que l'on ne connaît point; et, lorsqu'il semble que tout est bouleversé sens dessus dessous dans l'àme, pourvu qu'elle demeure fidèle parmi tout cela à la pratique des vertus, elle ne se doit point mettre en peine pour connaître quelle est sa voie, ni même y penser; mais marcher simplement en ce parfait abandonnement et renoncement d'elle-même à Dieu. Oh! mes filles, que vous êtes heureuses de souffrir si vous le faites avec amour !
La leçon [qu'il faut apprendre] en cette vie, c'est de faire, aimer et souffrir. C'est notre passe-port de cette vie en l'autre.
Dieu a mis es mains de notre fidélité la perfection de nos âmes, laquelle ne se trouve qu'au bout de la parfaite mortification de notre nature.
La meilleure et la plus grande pratique de patience que l'on puisse faire en la vie spirituelle, c'est de se supporter soi-même en ses faiblesses et impuissances de volonté, parmi lesquelles la pauvre àme se trouve parfois de faire le bien.
Il y a des âmes qui, pour sentir en elles de bons désirs, croient être des demi-saintes. Dieu nous garde de nous-même! Il n'y a point de plus dangereux ennemis que l'orgueil et la vanité. L'amour veut des œuvres, et celui qui se termine en des seuls désirs est faux et supposé.
La meilleure pénitence que puissent faire les âmes religieuses, c'est de rompre leur volonté et d'y renoncer. C'est celle que Dieu demande particulièrement des filles de la Visitation, parce que notre vocation nous assujettit en tout, à tant de petites obéissances, à tant de sujétions de ne pouvoir rien faire sans congé. Il faut grandement rompre sa volonté pour pratiquer
exactement cette entière dépendance. C'est aussi pour cela que notre Bienheureux Père, qui entendait si bien ce que c'est que la perfection, disait : « Si fêtais céans, je me rendrais si ponctuel » et si exact à toutes ces menues et plus petites obéissances , que je » croirais ravir, par ce moyen, le Cœur de Dieu.» Certes, l'honneur et le respect que nous devons porter aux sentiments de ce Bienheureux, nous doivent grandement affectionner à ce moyen, qu'il jugeait être capable de ravir le Cœur de notre Dieu.
Ayez acquis toutes les vertus que vous voudrez, si vous ne les conservez par la pratique actuelle, elles périront.
Vivre selon ses passions et inclinations, c'est vivre en bête -, vivre selon la prudence humaine, c'est vivre en philosophe; mais vivre selon les maximes de l'Evangile, en esprit d'humilité et de mortification, c'est là vivre selon Dieu, ainsi que l'ont fait tous les Saints. Il nous faut ruiner jusqu'à la racine toutes ces petites inclinations de la nature, car tout cela ne sert à rien qu'à l'exercice de la mortification.
ENTRETIEN XXVIÏ
SUR LA SIMPLICITÉ ET l'oBÉISSANCE.
Une fille de la Visitation doit avoir une si grande affection à la simplicité, que, si la nature lui dérobait quelque chose en l'y faisant manquer, que la grâce le regagne promptement par une plus sainte et fidèle attention à sa pratique. Pour cela, nous devons marcher continuellement devant Dieu et devant nousmême.
La vraie simplicité, mes filles, consiste à chercher Dieu purement et droitement, et à faire voir notre cœur sur nos lèvres
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quand nous rendrons compte de notre conscience à nos supérieurs. La simplicité ne philosophe point sur ce que font et disent les autres; elle n'a point d'autre regard que de chercher purement Dieu et sa volonté et de se détourner fidèlement de toutes les autres choses. Et, certes, c'est un grand indice qu'une âme est bien vide de Dieu, quand elle s'amuse à regarder les actions des autres et à discourir pourquoi on fait ceci et cela.
Il n'y a rien qui nous rende plus semblables à Dieu que la simplicité; qui l'a vraiment est parfait. Il ne faut point tant de choses pour la perfection, car il ne faut que vouloir le bien et le faire; tout gît en cela. Il se trouve peu de personnes parfaitement dénuées, parce que, pour l'être parfaitement, il faut être si dégagé de tout l'intérêt propre en ce qui peut nous provenir, tant de la nature que de la grâce, que, certes, il y a fort peu d'âmes qui veuillent entreprendre et qui se déterminent, à bon escient, à ce total renoncement d'elles-mêmes.
La pauvreté est un grand moyen de perfection, mais peu de personnes peuvent le goûter. Ce n'est pas sans raison que Notre- Seigneur a dit '.Bienheureux les pauvres d'esprit, car celles qui ont l'amour de cette pauvreté, possèdent déjà le royaume de Dieu.
Le fruit de l'amour c'est l'obéissance, car Notre-Seigneur a dit : Celui qui m aime garde mes paroles. 0 mon Dieu! que nous serions heureuses, si nous nous faisions reconnaître, par l'exacte pratique des solides vertus de notre vocation, comme le Fils de Dieu, en ce monde, se fit connaître par les œuvres de sa mission! La nôtre, c'est la parfaite obéissance. Nous devrions toujours avoir au cœur et à la bouche ce que le prophète Hûbacuc disait à Daniel : Serviteur de Dieu, prends ce que le Seigneur t'envoie! ... Ainsi devrions-nous recevoir de la main de Dieu et de l'obéissance tout ce qui nous est donné, soit en viandes, en habits et en toutes autres choses, prenant toutv comme ordonné de Dieu.
Tout ce qui se fait en religion et qui est ordonné par l'obéissance, pour petite que soit la chose, est d'un grand prix et valeur et doit être regardé et pratiqué d'un œil de dévotion. La vraie dévotion des filles de la Visitation est celle qui les rend ponctuelles et exactes, jusqu'aux moindres choses et plus petites observances qui sont en l'Institut. Toute autre dévotion qui ne nous donne point cette attention est indubitablement fausse.
La perfection d'une religieuse consiste en une véritable et sincère obéissance, rendue indifféremment à toutes sortes de supérieures, pour Dieu, et au parfait anéantissement de soimême. L'obéissance enrichit [glorifie] Notre-Seigneur, et, quand nous y manquons, nous l'appauvrissons autant qu'il est en nous.
Tout ce qui se fait par la révérence de l'obéissance, est fait pour Dieu; c'est pourquoi il nous doit être indifférent d'être occupée, ou d'être en repos dans nos cellules, pourvu que nous fassions ce qui nous est ordonné avec la pure intention de plaire à Dieu.