ENTRETIEN XXVIII
SUR LA SIMPLICITÉ, LA PAUVRETÉ d'eSPRIT, LA DOUCEUR DE COEUR, ET SUR L'ACQUISITION d'uNE VERTU SOLIDE.
Vous avez lu dans un livre, dites-vous, qu'il faut avoir la simplicité de vie, la pauvreté d'esprit et la douceur de cœur? Ma chère fille, je ne suis guère docte, c'est pourquoi je ne sais guère comment répondre à votre demande. Si vous dirai-je seulement, qu'à mon avis, la simplicité de vie, c'est d'être simple en ses habits, en sa chambre, en ses meubles, en son manger,
en sa conversation, et en tous ses déportements et actions. L'on dit qu'une personne est simple en ses habits, quand on la voit habillée simplement, d'étoffe simple, ou bien sans façon; de même quand quelqu'un n'a que de simples meubles en son logis, en son lit, en tout le reste, l'on dit qu'il est simplement couché, accommodé. Lorsqu'il ne mange que des viandes simples et communes, l'on dit qu'il est simple en son manger. De même, lorsqu'il est rond, franc, naïf, et véritable en sa conversation, l'on dit qu'il est simple. Pour avoir la simplicité de vie, il faut donc être simple en toutes choses, comme aussi en ses affections, volontés, intentions et prétentions. C'est ici la vraie simplicité, laquelle est fort désirable, et de laquelle nous devrons principalement faire profession; car, pour celle-là, nous la pratiquons, d'autant que nous sommes traitées, couchées et habillées simplement.
Or, quant à la pauvreté d'esprit, c'est un détachement de toutes choses créées, si on les possède. Cette pauvreté d'esprit requiert qu'on n'y loge point son affection, de sorte qu'il faut être pauvre de ces choses d'affection et de volonté, en ayant le cœur détaché et entièrement libre, étant également contente de ne les avoir pas comme de les avoir.
Une pauvre pauvreté, c'est de les quitter pour l'amour de Dieu, et pour le servir plus parfaitement; non-seulement il les faut quitter d'effet, mais aussi d'affection. Enfin, la vraie et parfaite pauvreté d'esprit, mes chères fdles, c'est de n'avoir rien que Dieu en son esprit. Oh ! que cette pauvreté nous rend grandement, riches! parce qu'ayant ainsi quitté toutes choses et tout ce qui n'est point Dieu, nous venons à posséder les richesses du Ciel et de la terre, qui est Dieu. Soyons donc bien pauvres de cette pauvreté ici, ne cherchant que Dieu, ne voulant que Dieu, ne nous attachant qu'à Dieu. Et nous serons véritablement bienheureuses, et nous posséderons une grande paix et liberté d'esprit.
Pour la douceur de cœur, ma chère fille, c'est un cœur qui ne se ressent de rien et ne s'offense de rien qu'on lui fasse, qui supporte tout, qui endure tout, qui est compatissant et plein de dilection pour le prochain, qui n'a point d'amertume en son cœur. Non, je n'entends point parler du cœur de chair; mais du cœur de la volonté et partie supérieure de notre âme. Donc les contradictions, persécutions, traverses et difficultés, qui peuvent arriver en un cœur vraiment doux, sont aussitôt émoussées, dès qu'elles approchent de lui. Il y en a, de vrai, qui sont naturellement doux; de sorte qu'ils ont déjà bien de la besogne faite, et sont bien obligés à Notre-Seigneur, qui leur a donné ce naturel-là; néanmoins, s'ils ne le divinisent, cela est bien peu de chose, et ils n'auront pas la vertu solide. Les autres, qui n'ont pas le naturel doux, pourront pourtant acquérir cette vertu de douceur de cœur avec la grâce de Dieu.
Notre Bienheureux Père dit qu'il y a deux sortes de voies, par lesquelles Dieu nous donne les vertus. La première, c'est par la grâce infuse ; car Notre-Seigneur tenant toutes les vertus en ses mains, les donne à qui il lui plaît, et rend les âmes parfaites en un instant, comme il est arrivé en saint Paul, en sainte Madeleine, sainte Catherine de Gênes, et autres qui ont été parfaites en un instant; mais ce sont là des grâces extraordinaires que nous ne devons pas désirer, ni attendre. L'autre voie d'acquérir les vertus est ordinaire. Par la première, Dieu y conduit peu d'âmes; elles sont rares; enfin, celles qu'il rend parfaites tout d'un coup; cela dépend de sa bonté, de son amour, qui lui fait prévenir de ses bénédictions quelques créatures particulières. Nous ne devons pas nous promettre, ni présumer mériter ce bonheur. Mais, pour la iroie commune, Notre-Seigneur l'a mise en notre conquête, car c'est par la fidèle correspondance à la grâce que nous y pourrons parvenir; et Dieu veut donner les autres vertus de cette sorte, puisque tous ces Saints les ont acquises, comme à la pointe de l'épée.
Vous demandez maintenant ce que c'est que vertu solide? Ma chère fille, c'est de faire toutes ses actions purement pour Dieu, de pratiquer les vertus comme Notre-Seigneur les a pratiquées ; car, en tout ce qu'il a pàti et opéré en. la terre, il n'a cherché que la pure gloire de son Père éternel, le salut des créatures, et nullement son intérêt et satisfaction. En tout ce que nous faisons, que Fhonneur de Dieu, sa plus grande gloire et son bon plaisir, soient notre seul but. Enfin, la solide vertu est fort constante et persévérante; car il ne suffit pas d'être humble aujourd'hui, mais il le faut être encore demain et jusqu'à l'extrémité de notre vie.
Vous dites : si l'âme qui a la vertu solide, par exemple, l'humilité, si elle n'a jamais des ressentiments des humiliations qui se présentent?
Si elle est bien fondée en cette vertu, elle n'en aura pas souvent; néanmoins, il en peut arriver quelquefois, mais elle se jette incontinent en Dieu, et s'anéantit si fort en sa présence et dans son néant, que cela se dissipe. Notre Bienheureux Père dit qu'il était insensible aux mépris, injures et contrôlements que l'on faisait de ses actions. Oh ! c'est ici où se font les vrais actes d'humilité, de souffrir doucement d'être humiliée, avilie, tenue pour incapable, inutile, qu'on ne fasse point d'état de nous, qu'on censure et contrôle tout ce que nous faisons, à se soumettre à l'obéissance, à chercher le mépris, à se tenir pour la moindre de toutes. S'il est dit dans nos règles que la supérieure se tiendra sous les pieds de toutes, à plus forte raison, les Sœurs se doivent-elles tenir aux pieds les unes des autres. 0 Dieu! mes chères filles, qu'il faut bien prendre garde à l'inclination de l'estime et aux pensées de rehaussement pour les étouffer, et s'approfondir à bon escient. Quand il nous vient à l'oraison des pensées et affections d'humilité, à quelle pratique vous les devez rapporter, dites-vous? A la souplesse, à l'obéissance; car, ma chère fille, les plus grands actes d'humilité con-
sistent en la soumission; c'est la pierre de touche pour connaître si la sainteté et l'humilité qui se rencontrent aux âmes est vraie. Ne voyez-vous pas que ce fut la marque assurée que les anciens Pères du désert eurent pour connaître si saint Siméon Stylite était poussé par l'esprit de Dieu, à mener une vie si extraordinaire et inusitée? La solide vertu donc ne s'attache qu'à Dieu, et consiste à ne vouloir que Dieu, ne dépendre que de Dieu, le servir également, constamment et persévéramment, en quelque état qu'il nous mette, soit que nous soyons en prospérité ou adversité, joie ou tristesse, en consolation ou affliction, en santé ou en maladie, en sécheresse ou en suavité.