AUTRE FRAGMENT SUR LE MÊME SUJET
Mes chères Sœurs, il est vrai, certes, que Dieu attire, quoique diversement, toutes les filles de la Visitation à lui, par une certaine sainte simplicité. Or, cet attrait est bon lorsqu'il apprend à l'âme à ne dépendre que de Dieu, à n'aimer que Dieu, à n'obéir qu'à Dieu, et en des choses de Dieu, et non à nos inclinations. Je dis et le dirai toujours que, lorsque Dieu favorise une âme de cette sacrée simplicité et familiarité avec lui, quand on voit que cela la rend plus humble et observante, on ne l'en doit jamais, ni elle ne s'en doit jamais divertir, pour bon que lui semble les autres voies; car, quel bien plus désirable ni meilleur, que de se reposer tout en Dieu? Je dis que c'est la vraie voie et la vraie sainteté de l'âme; si elle s'en détourne, elle se met en danger de résister à Dieu et le faire retirer d'elle; et, après, elle aura bien de la peine à retourner à sa place, encore ne sais-je si elle y retournera.
Je ne sais pourquoi le cœur de l'homme est si imbécile : Dieu n'est-il pas le Dieu des cœurs, n'est-ce donc pas à lui de donner l'attrait qu'il sait être le plus convenable? Oui, mes Sœurs, nos cœurs sont créés pour Dieu et n'ont point de repos qu'ils ne
soient en Dieu. Faisons donc notre pouvoir pour les ranger absolument en ce divin centre ; et, quand une fois nous les y trouverons, ne les en détournons jamais, autrement nous serions coupables devant Dieu.
Dieu est le trésor de l'âme pure et fidèle ; quand donc elle a son trésor, qu'elle en jouisse sans désirer autre chose. La perfection des filles de la Visitation doit être fondée sur quatre pierres, autrement leur édifice tombera : la profonde humilité, la candide simplicité, la suave douceur et condescendance, et le total abandonnement d'elles-mêmes entre les bras de la divine Providence et de leur supérieure. Voilà le moyen efficace d'arriver à la perfection de notre sainte vocation.
sur l'excellence de la prière.
Vous faites bien, mes chères filles, de vouloir être instruites sur la prière, et de me demander que je vous en dise un mot : elle est le canal qui unit le cœur d'une religieuse avec celui cle Dieu; la prière attire les eaux du ciel, qui descendent et montent de nous à Dieu, et de Dieu à nous. C'est le premier acte de notre foi; et, par conséquent, ce que l'Apôtre dit de la foi, que sans elle il est impossible de plaire à Dieu, il laut le dire de la prière. Elle est la voie par laquelle nous demandons à Dieu et à Jésus-Christ, qui est notre unique libérateur, qu'il nous sauve, parce que nous ressentons en nous de si grands mouvements d'infirmité, que, s'il ne nous soutenait à tout moment par des grâces nouvelles, nous péririons.
On peut dire, en un certain sens, que tout ce que nous fai-
sons, dans la religion, le manger et le dormir, est une prière, quand nous le faisons simplement dans l'ordre qui nous est prescrit, sans y ajouter ni diminuer rien, par nos caprices et vaines élections; c'est-à-dire, quand on obéit à toute la règle morte et vivante, aussi bien à la supérieure que nous voyons et qui nous gouverne par ses ordonnances, qu'au Bienheureux qui a fait la règle, et que nous ne voyons pas.
Lorsque le temps de nous mettre devant sa divine Bonté, pour lui parler seul à seul, est arrivé, ce qu'on appelle prière, la seule présence de notre esprit devant le sien, et du sien devant le nôtre, forme la prière, soit que nous y ayons de bonnes pensées et bons sentiments, ou que nous n'en ayons point. 11 faut seulement, avec toute simplicité, sans faire aucun violent effort d'esprit, nous tenir devant lui, avec des mouvements d'amour et une attention de toute notre âme, sans nous distraire volontairement; alors tout le temps que nous sommes à genoux sera tenu pour une prière devant Dieu; car il aime autant la souffrance humble des pensées vaines et involontaires, qui nous attaquent alors, que les meilleures pensées que nous avons eues en d'autres temps; car une des plus excellentes prières, c'est le désir amoureux de notre cœur envers Dieu, et la souffrance des choses qui nous déplaisent. Elle se rencontre alors avec la patience qui est la première des vertus, et l'âme qui s'élève ainsi humblement du milieu de ses distractions, doit croire qu'elle a autant prié que si elle n'en eût aucunement souffert. C'est une marque de simplicité et même d'amour de Dieu, que de lui faire nos demandes sans vouloir le contraindre de ne donner qu'autant, et en tant qu'il lui plaira. Il est ravi de l'oraison d'une telle âme si simple, si humble et si soumise à sa volonté, comme nous sommes ravies de voir un pauvre nous demander [l'aumône], sans se troubler du refus que nous lui faisons. En effet, quelque importunité qu'il y apporte, ou, pour mieux dire, quelque longue que soit sa présence devant nous, sans nous
regarder qu'avec les yeux baissés, ne sommes-nous pas touchées, lorsqu'il s'en va après le temps qu'il a mis à nous attendre?
C'est de la simplicité de cette âme qui prie ainsi qu'il faut dire : Si ton œil est simple, tout ton corps sera lumineux, c'està-dire toutes les bonnes œuvres que tu feras dans la religion, le long de la journée, ensuite d'une telle oraison, seront agréables à celui que tu as prié, et remplies de sa lumière divine, invisible et insensible. Souvent il arrive que lorsque nous pensons avoir la lumière et les grâces, nous ne les avons point, et lorsque nous pensons ne les point avoir, nous les avons ; c'est pourquoi on se met vainement en peine de chercher des lumières dans l'oraison, puisqu'on ne les a pas : l'opération du Saint-Esprit dans l'âme étant toute intérieure et souvent inconnue à l'âme même. C'est assez, ce me semble, d'être ainsi présente devant Dieu et d'agir comme je vous ai dit.
Il n'y a pas longtemps que j'ai écrit à quelqu'un, qu'il faut être comme un vase ouvert et exposé devant Dieu, lorsqu'on le prie, afin qu'il y distille sa grâce peu à peu selon sa volonté, et demeurer presque aussi content de le rapporter chez nous, ce vase vide, que s'il avait été tout rempli. A la fin il arrivera que Dieu y distillera cette eau divine, si on se présente souvent avec cette foi vive, et un entier désintéressement de ce qu'on peut désirer de lui, car souvent on croit qu'on s'en retourne vide, lorsqu'on est rempli de l'Esprit de Dieu, bien qu'on l'ignore.
Le chemin que tient l'Esprit de Dieu, lorsqu'il entre dans nous, est inconnu, puisque l'Ecriture dit : On ne sait d'où il rient ni où il va. C'est assez de savoir qu'on l'a reçu, par les effets qu'il produit tous les jours, et qu'on se sente plus forte qu'on n'était, sans savoir comment ni quand cette grâce est venue dans nous. Il est certain qu'elle ne peut être venue que dans l'oraison, et par suite des fréquentes oblations que nous avons faites de notre cœur à Dieu. On ne voit point croître les arbres ni les corps des hommes, quand bien même on les re-
garderait depuis le matin jusqu'au soir; mais on est étonné de voir ensuite leur accroissement. Il en est de même des âmes : elles avancent dans la voie de Dieu, bien qu'elles ne s'en aperçoivent pas, pourvu qu'elles soient fidèles à correspondre aux lumières et attraits de la grâce.
Il en est de l'Esprit de Dieu que nous demandons par la prière, comme du Corps de Dieu que le prêtre produit, par la consécration. L'un et l'autre nous est nécessaire et nous a été promis par Jésus-Christ Notre-Seigneur pour la nourriture de nos âmes; et cependant ni le prêtre, ni nous, lorsque nous communions, et que la foi nous apprend que nous avons reçu le Corps de Jésus-Christ, nous n'en avons d'ordinaire aucun goût ni aucun sentiment; mais nous le digérons (pour user de ce terme) par la foi, étant certaines sur la parole de Dieu, quoique nous ne l'ayons ni vu, ni senti, ni goûté, qu'il nourrit néanmoins nos âmes, et qu'il produira en elles des effets de lumières et de force, parmi les ténèbres et les sécheresses qu'il a laissées en nous, après l'avoir reçu.
La première de toutes les oraisons et qui est le modèle de toutes les autres, est celle que le prêtre fait à Dieu en lui offrant le sacrifice de la messe, et en changeant le pain matériel de la terre en son Corps glorieux qui est la viande des Anges. Il a plu à la Bonté infinie de nous nourrir de cette substance divine, sous les voiles du pain et du vin, parmi les obscurités et les aridites qui l'accompagnent dans l'Eglise de la terre, en attendant qu'il nous donne à contempler sa divinité dévoilée dans l'Eglise du ciel, où elle produira en nous toutes les lumières et les plaisirs qui en sont inséparables.
Après cela, on n'a pas sujet de se plaindre si dans les autres prières particulières, qui sont toutes moindres que celle qui change le pain et le vin au sacré Corps de Jésus-Christ, et produit le grand sacrifice de la messe, il n'y a nul goût, nulle saveur, ni aucune lumière sensible. Le prêtre, même le plus ex-
cellent, n'est pas toujours exempt des distractions au moment qu'il consacre le Corps du Fils de Dieu ; et peut-être que nul ne pourrait dire qu'il a goûté sensiblement la substance de cette divine nourriture, en la prenant. Je sais qu'il y a des personnes fort unies à Dieu qui ont prié plusieurs années sans avoir aucune consolation sensible, et qui néanmoins ont toujours paru insensibles dans les grandes tentations. Elles étaient si résolues dans les occasions où il s'agissait de servir Dieu et de lui rendre des témoignages de leur obéissance et de leur amour, que rien ne les a pu ébranler, s'estimant heureuses de ne rien recevoir de sensible, et de sentir et souffrir toutes sortes de peines et de travaux pour Dieu.