A DIEU
Vous voulez toujours que je vous prêche, mes Sœurs, et je ne sais point prêcher; je viens bien plutôt chercher parmi vous l'aumône d'un peu de ferveur en répondant à vos demandes.
Vous voulez savoir si vous ne devez pas être bien fidèles au saint recueillement?
Oui, sans doute, ma chère fille; ce sont nos vieilles leçons que toutes nos Sœurs savent bien, Dieu merci; mais vous m'en faites la question comme de la chose la plus nécessaire. En effet, c'est la bonne odeur d'une maison religieuse qu'une âme recueillie et unie à Dieu ; toutes ses actions prêchent le recueillement. C'est l'un des plus grands moyens que nous ayons pour nous avancer en la perfection ; car, n'ayez pas peur qu'une àme
recueillie tombe en de lourdes fautes; je dis fréquentes, car tant que nous vivrons, nous en ferons toujours, par-ci par-là; il ne nous en faut pas étonner, puisque même il arrivera quelquefois que Notre-Seigneur permettra qu'une Sœur fort exemplaire et fort recueillie tombe en de grosses fautes, pour la tenir en humilité et abjecte à ses yeux. Une Sœur bien recueillie fera bien et à propos toutes choses, elle sera prompte à l'obéissauce, fidèle à tous ses exercices, soigneuse de tout ce qu'elle a en charge, douce et prompte à servir ses Sœurs, zélée et fort désireuse de sa perfection.
Or, le recueillement est un pur don de Dieu qui le donne à qui bon lui semble. Toutefois, il est en quelque façon entre les mains de notre soin et fidélité, de l'acquérir, et il faut un travail soigneux et fidèle, bien que Notre-Seigneur le donne quelquefois à des âmes, par pure grâce, sans qu'elles aient encore rien fait ou peu travaillé de leur part pour arriver à ce bonheur. Nous ne devons pas y prétendre de cette façon extraordinaire, mais travailler de toutes nos forces à acquérir un bien si précieux; et, quand nous l'aurons obtenu, confesser que c'est par la très-grande libéralité de Dieu, et que toute notre peine a été bien petite pour la poursuite d'un si grand bien qui est pour nous le plus rare, le plus précieux et le plus utile, et qui doit être incessamment notre exercice plus ordinaire. Voilà, ma fille, pour votre demande.
Mais, vous voulez encore que je vous parle de l'attention à la présence de Dieu, d'autant que nous y sommes toujours, mais non pas toujours attentives, ce qui est la cause que nous venons à l'offenser; notre Bienheureux Père disait : « Si un aveugle est en une salle où le roi est, il fait ses badineries accoutumées, sinon qu'il soit averti que le roi est là; alors, bien qu'il ne le voie pas, mais parce qu'on lui a dit, ou qu'il l'ait ouï parler, il se tient en respect, attention et révérence. » — Nous sommes, mes filles, en ce misérable monde comme de pauvres aveugles : Dieu nous
est toujours présent; mais, charnelles que nous sommes, parce que nous ne le voyons pas, nous faisons nos badineries et commettons l'iniquité et nos fautes devant lui, et même dans Lui. Cette pensée touchait grandement la Mère Thérèse, quand elle considérait que les pécheurs commettaient leurs abominations dans Dieu. Nous* ne voyons pas Notre-Seigneur, mais nous sommes averties par la foi qu'il est présent, en toutes choses, par présence, par essence et par puissance; de plus, qu'il réside en nos cœurs d'une façon particulière par assistance et par grâce. Mais, hélas! mon Dieu, nous sommes aveugles, et parce que nous ne vous voyons pas, nous perdons facilement le souvenir de votre divine présence ! Que faire à cela, mes chères filles, sinon vivifier souvent notre foi que Dieu est présent partout, et que rien n'arrive au monde que par l'ordre de sa divine Providence qui régit tout ce monde selon son bon plaisir.
Une âme attentive à cette vérité ne sera jamais en perturbation. Eh bien! dira-t-elle, je sais que Dieu m'est présent, qu'il est plus dans moi que moi-même; je sais qu'il gouverne toutes choses, et que son œil a soin de tout. Je sais que rien n'arrive au ciel ni en la terre qu'il ne l'ordonne ou permette. Voilà, si les eaux du lac s'enflent et submergent le monastère, je sais que Dieu m'est présent et qu'il permet cette inondation pour quelque fin qu'il appartient à sa Providence de savoir, pourquoi me troublerai-je? 0 Dieu, vous gouvernez les ondes, le ciel et la terre; si vous voulez que je sois noyée ou brûlée, je m'y conforme de tout mon cœur, sans m'enquérir pourquoi vous le faites; mais j'adore et révère, en silence d'esprit, tous vos secrets jugements. La peste vient de ravager tout; cette âme attentive à Dieu dira : Seigneur ! vous êtes avec moi ; vous savez bien me conduire; si c'est votre volonté que je meure de ce mal, que votre saint Nom soit béni! j'accepte votre ordonnance (nonobstant toutes les résistances de ma chair), de toutes les forces de mon âme et de l'étendue de mon cœur. Mais, une
Sœur que j'aime bien et qui est fort utile au monastère, meurt, j'en pleure un peu, cela ne veut rien dire, c'est la nature, l'inclination et la compassion, et une certaine condition de l'esprit humain qu'il est impossible d'empêcher; puis l'Ecriture dit : Pleure un peu sur ton frère trépassé; car, nonobstant mes larmes, ennuis et soupirs, l'âme, en la supérieure partie, demeure coite et tranquille auprès de Dieu, toute soumise à sa volonté.
Qui donnait cette grande douceur et égalité à notre Bienheureux Père? C'était l'attention à cette divine présence qui lui faisait tout recevoir avec paix et tranquillité de cœur; c'était qu'il recevait ces choses-là comme si Notre-Seigneur l'eût regardé, et que, de sa propre main, il les lui eût données; si que, lorsqu'on lui disait de fâcheuses nouvelles, il n'en était point ému, parce que, étant attentif à Dieu, il ne pouvait rien refuser de tout ce que lui présentait cette main adorable. Si on lui apportait la nouvelle de la mort de quelqu'un de ses parents ou amis, aussitôt il regardait cet événement en la volonté de Dieu et s'y conformait soudain, disant : Seigneur y je me tais et je n'ouvre point la bouche , parce que c'est vous qui avez fait cela. Lui imposait-on des blâmes, lui faisait-on tort, lui disait-on des injures, il supportait tout cela patiemment, regardant le tout en Dieu; après, on le voyait avec la même sérénité de visage et autant de tranquillité. Pour moi, je l'admirai à la mort de madame sa Mère, qu'il aimait uniquement; il reçut cette perte avec une résignation digne de lui, et m'écrivit : « Parce que le Seigneur l'a fait, je me suis tu et n'ai pas ouvert la bouche pour dire un seul mot; car c'est la main paternelle de notre Dieu qui a donné ce coup! » Voilà, mes chères filles, les fruits de la présence de Dieu; et, en somme, c'est par là que s'acquièrent les solides vertus.
Je pensais, l'autre jour, que l'un des désirs les plus pressants que je pouvais avoir était de voir nos Sœurs travailler fortement
pour l'acquisition des solides vertus. Il n'y a point pour cela de plus grands moyens que le saint recueillement et l'attention à Dieu, voire, il n'y en a point d'autre, au moins pour qui voudra de la vraie vertu; car, pour certaines vertus apparentes, nous n'en voudrions point céans, et ce n'est pas de celles-là dont je parle, ains de celles que notre Bienheureux Père nous a enseignées.
Or sus, je parle toujours, et nos Sœurs ne disent mot. Ditesmoi quelque chose, mes chères filles, que j'apprenne aussi un peu de vos bons sentiments, que Dieu veuille bénir.