ENTRETIEN XXXIII
sua l'oraison et la mortification.
Mon Dieu! je n'ai point d'autre dessein ni désir, sinon que l'on se tienne coi et tranquille auprès de Notre-Seigneur pendant l'oraison, et que celles qui commencent à la faire se servent de l'imagination, parce que, ordinairement, elles ont l'esprit rempli du monde, de leurs parents et autres vanités. Quand elles méditent les mystères de la Passion, qu'elles impriment vivement en leur esprit les tourments que Notre-Seigneur a soufferts pour nous; comme, par exemple : quand elles considèrent la flagellation, il faut qu'elles se représentent le mystère
comme si elles étaient au lieu même; par cette imagination, bien empreinte en leur esprit, elles en arracheront les peines et les soucis des choses de la terre.
Mais quand les âmes commencent à s'avancer, on les doit conduire avec une vérité plus grande, qui est que le Seigneur ne souffre plus, mais qu'il a souffert, leur faire dire des paroles sur ce qu'il a pâti pour l'amour de nous, et demeurer en cette simple pensée. Mais, si Dieu nous occupait au commencement de l'oraison, il n'est pas besoin d'aller chercher notre point, ains il se faut tenir simplement auprès de lui sans tant faire travailler l'imagination, ni faire de grands discours, car, pour l'ordinaire, cela empêche de tirer de bonnes affections, ce qui est pourtant la vraie oraison; en somme, les considérations ne se font que pour émouvoir notre affection. Or, il se trouve quelquefois que l'âme s'occupe sur quelques-uns des attributs divins, comme, par exemple : de la grandeur, de la bonté et de la puissance, et ainsi des autres; il faut avoir soin de marcher en cette voie, tandis que Dieu y appelle. Mais, lorsqu'il soustrait cette vue simple et amoureuse, l'âme se trouve toute refroidie et avec des oppressions de cœur; il faut alors qu'elle ouvre la porte aux paroles d'amour et de soumission, et d'autres fois, d'adoration et d'acquiescement à sa divine volonté. Quand nous méditons la flagellation, et que nous voyons Notre-Seigneur souffrir ce cruel supplice, il faut dire : « 0 mon Seigneur! comment avez-vous pu vous abaisser à souffrir ces coups de fouet?... » Puis, si vous sentez votre affection émue à cette seule parole, il se faut arrêter là; et après, quand l'affection est passée, il en faut dire d'autres, toujours selon l'attrait.
Il y a des âmes qui vont avec tant d'empressement et d'avidité à l'oraison, que c'est un grand plaisir de les voir; elles s'échauffent tellement es discours, qu'elles ne se donnent pas quasi le temps de respirer. Elles disent avec tant d'affection : « Hé! Seigneur!.. » qu'il semble qu'elles se veulent fondre et
anéantir devant Lui. Il ne faut pas faire cela, mais faire l'oraison avec beaucoup de tranquillité et douceur. Quand nous y entrons, il faut se prosterner en esprit d'humilité devant Notre-Seigneur, prendre notre point doucement, jusqu'à ce que notre affection soit émue ; et ne se faut jamais étonner, si nous n'avons pas de sentiments en l'oraison, car ce n'est pas ce que Dieu demande de nous; mais, oui bien, que nous soyons douces, tranquilles et humbles. Si donc, au sortir de l'oraison, nous ne sentons point d'affection, il faut dire à Notre-Seigneur : « Il est vrai, ô mon Dieu! que je ne sens point d'affection, si ne laisserai-je point d'être grandement douce parmi nos Sœurs » , . . . et sortir de l'oraison avec cette affection de douceur; et, ainsi faisant, bien que nous n'ayons point de consolation en l'oraison, nous ne laisserons pas d'être fort douces et tranquilles. Il faut parler à Notre-Seigneur fort familièrement, cœur à cœur, et si doucement que notre bon Ange ne l'entende pas.
Dites-vous, ma fille, quand vous avez fait quelques manquements, s'il serait bon d'y penser à l'oraison pour vous en humilier? Oui, vous le pouvez faire, mais cela très-simplement; car, si vous vouliez regarder par le menu vos manquements et les personnes contre qui vous les avez commis, il serait en danger qu'au lieu de parler à Dieu, vous parlassiez aux créatures, et cela vous distrairait. Il suffit de lui dire : « Hé! Seigneur! vous savez ma misère » !... puis s'arrêter là, car il la sait prou, sans que nous la lui représentions par le menu.
Vous dites, ma chère fille, s'il ne faut pas écouter parler Notre-Seigneur dans notre cœur? O Jésus ! oui, je vous le conseille; et, après que vous aurez un peu discouru sur votre point, il faut l'écouter, car c'est par là qu'il vous donnera de bons désirs de le servir.
Si on faisait l'oraison, dites-vous, ma fille, sans savoir ce qu'on y fait et les affections que Ton y a? O dà! il ne faut pas faire comme cela, nous perdrions le temps inutilement. Nous
devons toujours savoir à quoi nous nous sommes occupées, et quelles affections Dieu nous y a données, au moins en la volonté, car il ne faut jamais s'arrêter au sentiment. Nous ne devons jamais sortir de l'oraison sans faire de bonnes et efficaces résolutions, c'est-à-dire qu'il faut qu'elles produisent des œuvres, car, autrement, il ne nous servirait de rien d'en faire.
Il faut que vous sachiez, mes chères filles, que l'oraison doit être tellement suivie de la mortification, qu'en même temps que nous avançons en l'oraison, nous avancions à la mortification; et, du même pas que nous y irons, aussi avancerons-nous à l'oraison; j'en reviens toujours là. Il faut que la mortification soit la planche pour entrer à l'oraison ; quoique ce soit à l'oraison où nous recevons de bonnes inspirations, c'est toujours par le moyen de la mortification que cela nous arrive. Nous devons être telles hors de l'oraison, que nous désirerions être pendant icelle. Il faut avoir grand soin, parmi la journée, de tenir notre esprit en Dieu, de le vider de toute inutilité, surtout de ce dont nous n'avons que faire, parce que, quand nous le laissons se dissiper, nous le rendons inhabile d'être uni à Dieu et de faire l'oraison.
Je vous conseille fort, mes chères filles, l'oraison cordiale, c'est-à-dire qui ne se fait point de l'entendement, ains du cœur. Elle se pratique en cette sorte : quand nous sommes abaissées devant Dieu et mises en sa présence, ne forçons point notre cerveau pour faire des considérations; mais servons-nous de nos affections, les excitant autant qu'il nous sera possible; et, quand nous ne pouvons pas les exciter par des paroles intérieures, nous nous devons servir des vocales, comme celles-ci : Je vous rends grâce, ô mon Dieu! de ce que votre bonté permet que je sois ici, devant votre face, moi qui ne suis qu'un néant. Une autre fois : O mon Seigneur! faites-moi la grâce d'apprendre à vous parler, car je préfère ce bonheur à tout autre. h. 22
Enfin, pour l'oraison, il y faut aller avec beaucoup de simplicité; mais, pour celles qui prennent Notre-Seigneur au Jardin des Olives, et le mènent jusqu'au Calvaire ; je leur conseille de s'arrêter, parce qu'elles font bien du chemin en peu de temps et vont trop vite.
Or, pour l'imagination, elle est bonne pour les âmes embarrassées; c'est un bon moyen de les divertir de cet embarras et des choses inutiles. Il y en a qui ne peuvent rien faire à l'oraison que de se tenir avec un grand honneur et respect devant Dieu, et cette oraison est bonne; d'autres ont mille sortes de pensées et sentiments mauvais ; cela est pâlir et souffrir, et ne laisse pas d'ê'rc une oraison. D'autres encore ont beaucoup de distractions; il faut qu'elles aient bonne patience; et pourvu que la volonté n'y soit point, l'oraison ne laisse pas d'être bonne. Enfin, il y en a d'autres qui vont à l'oraison et trouvent Notre- Seigneur comme elles veulent, et font tout ce qu'elles désirent avec lui ; cela est l'oraison de repos, où il y a plus à jouir qu'à souffrir. Celles qui sont lâches à l'oraison prennent leur ruine par la racine; certes, il faut avoir un soin tout particulier pour combattre la lâcheté, car elle porte un grand préjudice à l'âme. Etre fille d'oraison, c'est beaucoup l'aimer, être fidèle à s'y préparer, être grandement ponctuelle à' observer toutes les circonstances qu'il faut pour la bien faire, être fidèle à rejeter toutes les distractions qui nous y arrivent. Voilà ce que c'est qu'être fille d'oraison.