ENTRETIEN XXXVI
SUR LA FIDÉLITÉ A SUIVRE L'ATTRAIT DE LA GRACE PENDANT l'oRAISON.
Le secret de la vie spirituelle est de se tenir auprès de Dieu et de marcher en une continuelle présence de sa divine Majesté, mais une présence de foi et non de sentiment; d'autan! que la perfection ne consiste point au goût et sentiment, mais en une parfaite résolution d'être à Dieu et à avoir un courage de longue haleine, à se mortifier et renoncer en tout, sans se relâcher jamais ; car il est impossible d'être parfaite sans cette résolution. Nous nous arrêtons trop aux sentiments et ne vivons pas assez selon l'esprit et la foi.
Pour être en de grandes sécheresses d'esprit, on ne laisse pas de pouvoir faire des actes de confiance en Dieu, tant en l'oraison que hors d'icelle, comme : Eh Dieu! vous êtes mon Père, je me confie totalement en vous ! Si c'est sans goût et sentiment, ce ne sera point sans profit.
Ordinairement, Dieu tire les âmes qui s'adonnent sérieusement à la pureté de cœur, à un grand abandonnement, et il prend des soins fort particuliers de ces âmes-là.
Lorsqu'à l'oraison on est attiré à une grande simplicité, il ne se faut pas mettre en peine quand, autour des bonnes fêtes, on ne s'y occupe pas aux pensées de ces grands mystères, car il faut toujours suivre son attrait. Hors de l'oraison on peut faire des pensées, et regarder ces mystères simplement ou les lire; car, bien que l'on n'y fasse pas de grandes considérations, on ne laisse pas de sentir en soi certaines douces affections d'imitation, de joie ou autres. Et pour l'oraison, le grand secret est toujours d'y suivre l'attrait qui nous est donné. Mon Dieu! combien y a-t-il des âmes qui se peinent quelquefois autour de leur
oraison pour la pouvoir bien faire, et cependant il n'y a rien à faire qu'à suivre l'attrait; et plus l'oraison est pure, simple et dénuée d'objet, plus elle est excellente et parfaite, car Dieu est esprit, et une essence très-simple. C'est pourquoi plus l'âme traite délicatement et simplement avec Lui, en l'oraison, plus elle est rendue capable de s'unir à Lui.
Oui vraiment, mes filles, c'est une grande consolation de s'abandonner totalement à Dieu et de savoir qu'il voit et pénètre le plus intime de nos cœurs. Cette manière de se tenir en sa présence est bonne, mais surtout je vous recommande de vous garder de l'empressement.
Oui, mes filles, quand on a besoin de quelque lumière, en des choses importantes, il faut la demander à Dieu, et si dans l'oraison elle vous vient, vous pouvez la conserver, sans pourtant vous détourner du regard de Dieu, et ceci se peut faire ainsi; par exemple : bien que je regarde et que je tienne ma vue arrêtée sur ce rayon de soleil, je ne laisse pas de voir encore, des deux côtés de ce rayon, le plancher, quoique je ne regarde pourtant que le rayon. Après l'oraison, il faut simplement, en se remettant en la présence de Dieu et s'abaissant devant Lui, rechercher cette lumière.
C'est une bonne pratique de simplicité, que notre Bienheureux Père recommandait fort, de n'avoir point tant de réflexions ni sur le passé, ni sur l'avenir, ni même sur le présent; mais à chaque occasion demander conseil à Dieu en élevant sa pensée à Lui, soit allant au parloir pour traiter de quelque affaire, soit pour les autres choses de notre charge. Notre-Seigneur m'enseigna cette pratique, il y a bien longtemps, et je vous la recommande.
Les âmes attirées à la simplicité dans l'oraison doivent avoir un grand soin de retrancher un certain empressement, qui donne souvent envie de faire et multiplier les actes en icelle, parce que c'est une pure recherche de soi-même qui donne cette ar-
deur, laquelle nous prive de cette simple attention et occupation de notre âme en la présence de Dieu. L'oraison n'est autre chose que cette intime communication de l'âme avec son Dieu, et ces paroles intérieures ou actes que nous voulons faire alors, pour accroître ce sentiment, et le rendre plus sensible, est ce qu'il faut très-soigneusement retrancher.
Mais, comme il ne faut jamais de soi-même se portera cette oraison, aussi faut-il suivre l'attrait dès que Dieu le donne, avec grande humilité et soumission. Il porte et affectionne grandement les âmes qui l'ont, à la pureté de cœur, à l'exacte observance, à un grand renoncement d'elle-même, à l'humilité, simplicité, mais surtout à un grand abandonnement de tout soimême à la divine Providence. Monseigneur de Langres disait qu'il estimait que cet attrait était tellement l'attrait des filles de la Visitation, qu'il ne pensait pas qu'une fille en pût bien avoir l'esprit, si elle n'avait cet attrait d'heureuse et sainte simplicité intérieure.
Nous devrions prendre toutes nos délices à traiter avec Notre- Seigneur, et êtres indifférentes que les siennes, en nous, fussent de nous donner de la consolation et suavité, ou bien des distractions, des peines ou travaux; pourvu que son bon plaisir s'accomplisse, il nous doit suffire. Enfin, c'est l'abrégé et le sommaire de la perfection que la totale dépendance et conformité de notre volonté à celle de Dieu. Toute la doctrine de notre Bienheureux Père tendait au parfait dénûment de soimême. J'aime mieux que l'on se tienne simplement attentive à recevoir tout ce qui arrive de la main de Dieu, selon l'ordre que sa Providence présente les choses, que non pas d'occuper continuellement son attention à choisir ce qui mortifie le plus, parce que notre Bienheureux Père faisait ainsi. Mais s'il y a quelque rencontre où il faille choisir, alors il faut prendre ce qui mortifie le plus, car à mesure que nous nous vidons de nous-même, Notre-Seigneur nous remplit de ses dons et de ses
grâces. 0 Dieu! qu'heureuses sont les âmes véritablement simples et méprisant tout ce qui n'est point Dieu !
La douceur et tranquillité d'esprit sont le siège du Saint- Esprit. Pour avoir la perfection que Dieu demande de nous, en notre vocation, il faut être parfaitement mortifiées de corps, de cœur et d'esprit, se perdre tout soi-même avec ses recherches, ses intérêts, et ne rien vouloir que ce que Dieu veut, et être entièrement abandonnée à sa Bonté. Tout arbre porte fruit selon son espèce; s'il ne le fait, il mérite d'être coupé et jeté au feu. Ainsi, si l'oraison, tant haute et élevée que vous voudrez, ne produit le fruit de la mortification, elle n'est rien; car, pour être vraie, il faut nécessairement qu'elle produise des fruits, c'est-à-dire la pratique des vertus; car on ne se mortifie que pour l'acquisition d'icelles, et il ne faut, pour en acquérir la perfection', que bien débrouiller son cœur et se donner vraiment à Dieu. 0 que nous perdons, pour avoir trop de recherches de nous-même !
Mes filles, la plus grande affaire que nous ayons depuis que nous sommes entrées en Religion, c'est de nous y occuper à aimer Dieu. Tout le temps que nous n'employons pas à cela, nous le dérobons à Dieu.
La fin de ceux qui travaillent, c'est le repos ; ainsi la fin de ceux qui cherchent Dieu, c'est de se reposer en Lui, et partant, quand ils en jouissent, ils peuvent bien dire avec l'Epouse : Jai trouvé Celui que mon âme aime, je le tiendrai et ne le laisserai point aller. Le fruit de la perfection chrétienne et religieuse est de s'abandonner tout à Dieu, et de se reposer entre ses bras, comme un enfant, lui recommandant néanmoins cette affaire. Il n'y a rien qui nous rende plus semblables à Dieu que la simplicité; l'âme qui l'a vraiment est parfaite. Quand les âmes s'adonnent bien à la vraie mortification, Dieu les rend capables de grandes choses.
L'essence de l'oraison n'est pas d'être toujours à genoux, il 23
mais bien de tenir notre volonté unie à celle de Dieu en tout
événement L'âme qui se tient prête et disposée à recevoir
toutes sortes d'obéissances, et qui les reçoit amoureusement, comme de la part de Dieu, peut dire en vérité qu'elle est toujours en oraison; car, de cette sorte, on la peut faire même en balayant.
Nous devons vivre de la seule volonté de Dieu. Oh! qu'une âme qui ferait cette entreprise, de regarder et suivre en toutes choses cette divine volonté, serait heureuse! car elle jouirait d'une profonde paix en sa résignation, parce que en tout elle trouverait cette divine volonté, et l'aimerait autant en une chose qu'en une autre, parce qu'elle ne mettrait pas son contentement es événements, ains en la volonté de Dieu qui les veut et les permet. Nous sommes appelées à cette perfection, et pour y parvenir, il n'est pas besoin d'altérer le corps par pénitences et austérités ; c'est pourquoi nous n'avons nulle excuse de ne la point pratiquer. Certes, la plus grande assurance de salut que nous puissions avoir en cette vie, consiste en cette entière et absolue remise de tout notre être à la volonté de Dieu, et à nous reposer au soin de sa Providence. Se reposer est bien doux, facile, aisé et bien aimable; mais être abandonnée à la sainte volonté est un point bien plus haut, plus grand et plus relevé, parce qu'il comprend la parfaite indifférence à tout ce que Dieu veut de nous.