SUR LA PERTE DE SOI-MÊME EU DIEU
Ma chère Sœur, à ce que je vois, vous avez désir de vous perdre en Dieu. Etre perdue en Dieu, n'est autre chose que
d'être absolument et entièrement résignée et remise entre les mains de Dieu, et abandonnée au soin de son adorable Providence. Ce mot de se perdre en Dieu, porte une certaine substance, que je ne crois pas pouvoir être bien entendue que par ceux qui se sont ainsi heureusement perdus. Le grand saint Paul Pentendait bien lorsqu'il disait avec tant d'assurance : « Je vis, mais je ne vis plus en moi, ains c'est Jésus-Christ qui vit en moi. » 0 Dieu! mes Sœurs, que nous serions heureuses si nous pouvions véritablement dire : « Ce n'est plus moi qui vis en moi, parce que toute ma vie est toute perdue en Dieu, et c'est lui qui vit par moi, et en moi. Ne vivre plus en nous-même, mais perdue en Dieu, c'est la plus sublime perfection à laquelle une âme puisse arriver. Nous y devons pourtant toutes aspirer, nous perdant et reperdant mille fois dans l'Océan de cette grandeur infinie. Mais une âme ainsi perdue est toujours anéantie devant Dieu; elle est toujours contente de ce que Dieu fait dans elle, et hors d'elle. Tout ce qui lui arrive la satisfait; l'affliction lui plaît; elle la regarde sans se troubler, parce qu'elle dira : J'ai perdu toute consolation dans celle d'être perdue en Dieu. Si on lui annonce la mort de ses proches ou de ses amis, elle n'en paraît point troublée, car elle les avait déjà perdus en Dieu. Si on l'humilie fortement, qu'on touche son point d'honneur, hélas ! elle ne tient point compte de cela, parce qu'elle s'est toute donnée et perdue dans Celui qui doit faire son honneur et sa gloire, et on ne saurait rien lui ôter qu'elle n'ait perdu et voulu perdre elle-même. J'admire ce grand Job : il est sur son fumier rongé des vers : Le Seigneur a fait cela, dit-il, son saint Nom soit béni.
Il y a quelque temps qu'une personne m'écrivait sur des grandes peines qu'elle souffrait. Je lui mandai de perdre tout cela en Dieu. Cette parole fit un tel effet dans son âme, qu'il m'écrivait d'en être tout étonné, et tout ravi de contentement de ce que cette seule parole : perdre tout cela en Dieu,
avait produit en lui. Pour nous, mes chères Sœurs, nous voudrions bien nous perdre, mais nous voudrions aussi qu'il ne nous en coûtât guère. Nous disons bien à Notre-Seigneur que nous nous abandonnons entre ses bras divins, mais nous ne le faisons pas de la bonne sorte. Nous voulons toujours avoir quelques petits soins de nous-même, non pas tant pour le temporel comme pour le spirituel, l'amour-propre par sa subtile finesse nous persuadant toujours que si nous ne nous en mêlons un peu, tout n'ira pas bien.
Non, ma Sœur, une âme totalement perdue en Dieu ne veut avoir ni de vertu, ni de perfection que ce que Dieu veut qu'elle en ait. Elle travaille fidèlement, parce que Dieu le veut, mais elle lui laisse tout le soin de son travail, et ne se met pas en peine de chercher des moyens nouveaux de perfection, ains ne s'applique qu'à bien employer ceux que la Providence lui fournit et qu'elle lui présente à chaque occasion.
Il est vrai, mes très-chères Sœurs, bien que l'on se soit parfaitement donné à Dieu, on peut se reprendre facilement. Mais que faire à cela, ma chère fille, sinon de s'en bien humilier, et reconnaître que notre perte en Dieu n'était pas entière, puisque nous avons été si prompte à nous retrouver, et après cet acte d'humilité profonde se reperdre de nouveau, se jeter en Dieu comme une petite goutte d'eau dans la mer, et se bien perdre dans cet océan de la divine bonté pour ne se plus retrouver. Toutes les fois qu'il vous arrivera de vous reprendre, ma fille, refaites la même chose constamment, et si vous persévérez fidèlement à vous redonner toujours, j'ose vous assurer que vous vous perdrez enfin d'une si heureuse perte que vous ne vous trouverez plus. Il est facile de perdre ce que l'on veut bien perdre, et qu'on perd souvent sans apporter du soin à le retrouver; l'on ne pense plus à une chose perdue. Si nous voulons tout de bon nous perdre, ne pensons plus ni à nos cœurs, ni à nos corps, ni à nous-même, ni à rien de tout ce qui n'est pas Dieu ou pour
Dieu. Ah! que je voudrais bien voir mes chères filles ainsi perdues! Ne voulez-vous pas bien entreprendre cette perte si désirable pour votre défi! Je le désire bien, mes chères Sœurs. 0 Dieu! que ces paroles sont fidèles : Mourons avec Jésus- Christ si nous voulons ressusciter avec Lui! C'est notre grand saint Paul qui nous les dit, prêtons-lui foi, et vous verrez qu'il dit vrai, parce qu'il est impossible de trouver la vraie et solide vertu qu'en cette mort de nous-même, de nos inclinations, et de nos humeurs pour ranger tout sous l'étendard de la croix de Notre-Seigneur. Malgré cette divine semonce, nous souffrons avec tant de répugnances. 0 mes Sœurs! mes chères sœurs! si le grain du plus beau froment ne meurt, il ne fructifiera point. C'est la vérité éternelle qui nous en avertit, elle est bien digne d'être crue. Si le vieil Adam n'est ruiné, le nouveau ne vivra pas en nous.