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A LA GRACE

La perfection de céans, mes chères Sœurs, n'est pas fondée sur les grâces extraordinaires en l'oraison, mais sur la solide vertu. Nos premières Mères et Sœurs n'auraient jamais voulu parler d'autre [chose] que de l'oraison; elles en faisaient de perpétuelles demandes à notre Bienheureux Père, et elles n'étaient pas bien satisfaites, parce qu'il leur répondait courtement, s'étendant sur les pratiques de la vertu véritable, auxquelles il portait tout à fait les âmes qu'il conduisait, plus que par toutes

autres voies, et bien qu'il eût vu les âmes gratifiées des plus sublimes ravissements, s'il n'y trouvait un fond de véritable humilité, il n'en faisait point d'état.

Il aimait fort une âme courageuse, laquelle il voyait absolument déterminée au bien, quoi qu'il lui pût arriver, et ne voulait pas qu'on regardât aux goûts et aux plaisirs, ni aux dégoûts et aux privations, mais il voulait que dans les douceurs comme. dans l'amertume, on allât droit à Dieu par une remise humble et soumise aux divines dispositions sur nous, par l'exercice d'une sincère douceur de cœur et égalité d'esprit. Lorsqu'il rencontrait de telles âmes, il les chérissait fort, et pour mériter ses tendresses, je voyais qu'il ne fallait qu'aimer le bon plaisir de Dieu et sa sainte volonté sans se regarder soimême; mais il ne laissait d'aimer les moins parfaites, et il travaillait patiemment et doucement autour de ces âmes moins fortes.

Mes chères Sœurs, il y a des âmes qui, comme les lys, plantés profondément en la terre, ne portent que fort tard; et d'autres, comme ceux qui sont moins enfoncés, portent de meilleure heure. Oui, mes chères filles, nous sommes fort enterrées en nous-même, c'est pitié! nous ne portons guère de fruits, ni de fleurs que bien tard. Mais si nous sommes généreuses, peu enracinées en notre propre terre, que nous ne prenions que par nécessité tout ce qui est de la nature, nous porterons des fruits beaux, bons et de bonne heure.

Dieu ne cesse jamais, tant il est bon, d'être autour du cœur de l'homme pour l'aider à sortir de lui-même, des choses vaines et périssables, afin qu'il puisse recevoir sa grâce et se donner tout à lui. Il appelle l'un par une prédication, l'autre par un exemple ; celui-ci par une sainte lecture, ou par sa seule inspiration; d'autres par quelques afflictions. Enfin, il présente sa grâce à chacun suffisamment et très abondamment pour le salut, et pour l'avancement et progrès en la perfection.

Notre Mère la Sainte Église, détermine très-assurément que jamais la grâce ne nous manque, ni ne nous quitte, que nous ne la quittions. Ce bon Dieu nous attend en patience dans nos délais, il nous appelle incessamment, bien que nous ne lui répondions pas; il frappe à la porte même du cœur qui lui est fermé. A cette heure que je vous parle, combien pensez-vous qu'il y ait des âmes que sa grâce gagne, et qui sont destinées au salut éternel, étant encore embourbées dans de grands, péchés? JVotre-Seigneur les voit dans leurs crimes, il les regarde, il les patiente, il les inspire, enfin, il les retire parce qu'elles coopèrent à sa grâce, bien qu'elles se soient mises en grand danger, différant leur coopération; l'Esprit de Dieu s'en va, se retire, quand nous ne le recevons pas, et que nous le refusons. L'Ecriture le témoigne en plusieurs endroits : lorsque l'Epoux eut fort prié son Epouse de lui ouvrir la porte, et qu'elle continua ses excuses, cet Amant sacré passa, et elle ne le trouva plus lorsqu'elle se ravisa de lui ouvrir. Aies chères Sœurs, lorsque nous nous sentons pressées de sortir d'un péché, de quitter une imperfection, de nous relever d'une négligence, d'acquérir une vertu, de nous avancer fortement à la perfection du divin amour, alors, l'heure est venue pour nous, levons-nous promptement, accourons au divin Époux, acceptons sa grâce, profitons de son inspiration, c'est le temps de notre délivrance, ne différons point, accourons, accourons sans délai, autrement il se dépitera et s'en ira.

Il me vient une similitude sur ce sujet, qui est un peu de récréation, mes chères filles. Je me souviens que Monsieur de Chantai aimait fort à dormir la grasse matinée; moi qui avais toute l'économie de la maison à mon soin, j'étais forcée de me lever matin pour donner tous mes ordres. Lorsqu'il commençait d'être tard, et que j'étais revenue dans la chambre, y faisant assez de bruit pour l'éveiller, afin qu'on dît la messe à la chapelle, pour faire après les affaires qui restaient, l'impatience

me venait; j'allais tirer les rideaux du lit en lui criant qu'il était tard, qu'il se levât, que le chapelain était habillé et qu'il allait commencer la messe; enfin, je prenais une bougie allumée, et la lui mettais sous les yeux, et le tourmentais tant, qu'enfin je le faisais quitter son sommeil et sortir du lit. Je veux vous dire, par ce petit conte, que Notre-Seigneur fait de même avec nous : nous ayant attendues et patienté longtemps, et voyant que par des moyens généraux nous ne sortons point de nos imperfections, il s'approche plus près de nous, il tire le rideau lui-même de quelques difficultés, il nous apporte sa lumière jusque sur les yeux, nous sollicite et nous presse si fort, que souvent il nous contraint, comme par une douce violence, de nous lever; et lorsque nous sentons ses traits, que nous avons sa lumière, mes Sœurs, il faut lui obéir, nous lever promptement et sortir de nous-même, autrement il s'irritera, s'en ira et nous quittera. C'est le malheur des malheurs lorsque Dieu retire ses inspirations. Hélas! il le fait pourtant après avoir bien attendu, il le dit lui-même : J'ai été de longues années après ce peuple y mais il ne m'a point voulu ouïr, et je jure pour cela qu'il n'entrera point en mon repos.

Oh! Dieu, mes filles, lorsque par notre négligence nous laissons de profiter de ces précieuses et divines inspirations, craignons très-justement de ne trouver plus le temps propice de le ravoir. Le même Seigneur a dit : Un temps viendra que vous me chercherez et ne me trouverez; vous m'appellerez et je ne vous répondrai point. Et pourquoi, Seigneur? Parce que , lorsque je vous ai cherchés et recherchés, demandés et redemandés, vous ne vous êtes pas laissé trouver, et que vous ne m'avez pas voulu répondre. Je me suis montré à vous, et vous ne m'avez point voulu voir, maintenant je vous rendrai la pareille. Correspondez, mes chères filles, à ces divins attraits quoi qu'il nous en coûte. Le ciel souffre violence, et les forts le ravissent. Il se faut vaincre et surmonter fortement, et lorsque Dieu nous appelle, le suivre

fidèlement et humblement, opérant l'œuvre de notre salut avec crainte et tremblement, puisque le chemin qui conduit à la vie est si étroit, que peu de personnes y entrent bien comme il faut. Pour y bien marcher, il faut agir, souffrir et soutenir, puisque nous ne sommes en cette vallée de larmes que pour fatiguer et endurer, pour souffrir et non pour jouir; pour combattre et non pour nous tenir en repos. L'Eglise de Dieu, Epouse de Jésus- Christ, est appelée militante, c'est-à-dire souffrante, combattante, guerrière. Tous les fidèles sont les membres de cette Eglise, il faut donc que ces membres fidèles soient tous soldats combattants, forts et vaillants, pour vaincre les trois ennemis communs de tous.

Ôr, pour les deux premiers, le démon et le monde, ils ne nous font pas grande peine, ni ennui; ce n'est que ce nousmême qui nous tourmente et qui est notre grand ennemi, sur lequel les deux autres se reposent, parce qu'ils savent que le plus fier ennemi de l'homme est en lui-même. J'aime fort, mes Sœurs, ce mot de saint Bernard qui dit : Ce corps que tu vois, tu crois que c'est toi-même, et il n'en est rien, parce que ce nest quun sac de corruption, une pâture pour les vers, et néanmoins le trop d'amour pour une chose si vile nous retarde bien souvent au chemin de la vraie vertu. Ce corps est ce faux nous-même, tout rempli de rébellions, de passions mauvaises, habitudes vicieuses, de propres recherches, et comme il tend toujours en bas, il tire, s'il peut, l'âme après soi; et, si l'on n'a bien l'éveil à le mortifier, pour saint que l'on soit, l'on fait des faux pas en cet endroit, parce qu'on sent toujours quelques rébellions et contrariétés en la partie inférieure. Ces ermites hypocrites qui ont voulu soutenir le contraire, ont été condamnés par l'Église; et, à la vérité, je ne sais aucun saint qui n'ait eu besoin de faire attention à mortifier le corps. En quelle manière notre Bienheureux avait-il acquis ce grand empire sur lui-même, pour ne craindre ni froid, ni chaud, ni aucune incommodité,

sinon en ne laissant passer aucune occasion de se mortifier, ce qui a paru si éminemment dans la patience merveilleuse qu'il exerça dans sa dernière maladie.

Enfin, tant que nous serons vivantes, nous aurons besoin de bien combattre ce nous-mème. Je trouve que c'est une grande bassesse d'être attachées à nos corps, nous qui goûtons les plus doux et purs plaisirs d'esprit, et qui sommes destinées à vivre d'une vie toute d'esprit. Le corps n'est rien, nous le voyons bien, dès que l'âme en est sortie, ce n'est plus pour nous qu'un objet d'horreur; et, néanmoins, ce n'est que la mort qui le réduit dans l'état où il devrait être. [Pendant la vie] il ne devrait avoir de mouvement que par le commandement de la raison, tout ainsi qu'un cadavre ne se meut, comme disait le bon saint François d'Assise, que par autrui, et non de lui-même. Tâchons donc de nous bien mortifier, mes Sœurs, d'assujettir le corps à la raison, et non la raison à lui-même. A quel prix que ce soit, acquérons la vraie vertu; mais ne nous appuyons pas, en cette entreprise, sur nos propres forces, ains jetons notre confiance en la bonté divine, qui nous soutient en tout.

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