SLR L'ESPRIT D'HUMILITÉ, CARACTÈRE DISTUVCTIF DE NOTRE INSTITUT
L'excellence de l'esprit de notre Institut consiste en l'amour de l'humilité, vileté et abjection : quand cette humilité défaudra, notre excellence manquera. Pour être vraie fille de la Visitation, il faut être vraiment humble, mépriser l'honneur et estimer le mépris.
Quand Dieu trouve dans une âme un entendement anéanti,
il lui fait de grandes grâces, et lui communique des lumières et faveurs fort spéciales; voire même, que cet anéantissement est l'une des plus grandes grâces qu'une âme puisse recevoir. Si nous avions les yeux bien ouverts, et le goût intérieur bien disposé pour savourer les fruits de l'humilité et anéantissement, nous serions dans un continuel bonheur; puisque c'est cela seul qui peut nous rendre riches et agréables devant Dieu, aux yeux duquel tout ce qui n'est pas vertu n'est rien.
Le vrai esprit de l'Institut, mes chères filles, n'est autre que celui do Notre-Seigneur, vraiment humble, vraiment simple, droit, sincère et joyeux, dans la sainte innocence et liberté.
Il n'y a que les humbles qui glorifient et honorent Dieu comme il faut, parce que, reconnaissant que d'eux-mêmes ils ne sont rien et ne peuvent rien de bon, ils rendent à Dieu l'honneur et la gloire de tout ce qu'ils font de bien, connaissant et confessant qu'il est la source et l'origine de toutes grâces et vertus. Dieu se plaît à faire de grandes choses pour les âmes humbles, mais vraiment humbles de cœur.
Toutes les filles de la Visitation sont obligées par leur vocation, de chercher, en tous leurs exercices, leur humiliation et abjection ; et Dieu ne favorise que les âmes humbles et qui se confient entièrement en lui. La plus grande abjection et vileté qui puisse être en une âme, après le péché, c'est d'être sans vertu.
L'humilité et la charité sont les mères des vertus : l'une nous abaisse jusqu'au néant, par la propre connaissance de ce que nous sommes; et l'autre nous élève jusqu'à l'union de nos âmes avec Dieu; toutes les autres vertus suivent ces deux-là, comme les poussins, leur mère.
L'humilité est une précieuse monnaie pour acquérir le ciel. Il n'y a point de perfection sans humilité, et nous avons autant de degrés de perfection que nous en aurons en l'humilité et non plus.
366 OEUVRES DE SAINTE CfiANTAL.
La vertu se cache aux yeux de ceux qui l'ont, et se découvre à ceux des autres. Le moyen de posséder la paix intérieure, c'est d'avoir une véritable et très-sincère humilité, car le vrai humble n'a rien qui lui fasse peine.
L'humilité de cœur n'est autre chose qu'une véritable connaissance que nous ne sommes rien, que nous ne pouvons rien, et désirer d'un vrai désir que les autres nous tiennent et traitent comme telle, c'est cela qui s'appelle humilité de cœur, laquelle fait encore que nous nous anéantissons en tout, sans exception, et que nous nous estimons toujours mieux traitées et plus estimées que nous ne méritons.
Nous sommes d'autant plus saintes que nous sommes plus humbles, et non pas plus; et si nous portons peu de fruits, c'est parce que nous ne nous anéantissons pas assez en nousmême. Cependant, si l'homme ne se mortifie et ne se fait violence, il ne portera jamais le fruit de la volonté de Dieu en soi.
Mes filles, nous devons regarder l'éclat de notre Institut et l'estime que Ton en fait, non en nous, mais en Dieu, d'où il provient, et ne nous jamais départir, pour tout l'éclat du monde, de l'amour de notre petitesse, vileté et abjection. C'est une chose grandement mauvaise, en une âme religieuse, que l'amour de sa propre réputation, et la crainte que quelques grains d'icelle ne nous en soit ôtés, parce qu'il faut être totalement abandonnée à la Providence de Dieu, sans la permission de laquelle rien ne nous saurait arriver, car l'essence de l'humilité consiste à avoir une volonté entièrement soumise à celle de Dieu.
L'accusation franche de soi-même [de ses fautes] est une des plus vraies marques de l'humilité en une âme, comme, au contraire, l'excusation de ses fautes et manquements est le signe évident d'un très-grand orgueil. Il est impossible d'avoir la paix, au moins une vraie paix intérieure et de vertu, que par le moyen de l'humilité sincèrement pratiquée. Par l'humilité,
l'on surmonte toutes les tentations. 0 humilité! fondement de toutes les vertus; humilité, sans le fondement de laquelle nulle vertu ne saurait subsister ! Enfin, mes Sœurs, l'humilité est la princesse et la reine de toutes les autres vertus. Je désire que nous soyons toutes des saintes, mais des saintes d'une très-pure pureté, et d'une très-profonde humilité.
L'amour de la propre estime est un casque et un plastron à l'àme, et qui l'empêche de pouvoir recevoir et d'être susceptible des traits de l'amour de Dieu.
sur l'abandon a la providence, autre caractère distinctif de l'esprit de notre institut.
Oui, ma Sœur, c'est un vrai point de la plus haute et sublime perfection, que d'être entièrement remise, dépendante et soumise aux événements de la divine Providence. Si nous nous y sommes bien remises, nous aimerons autant d'être à cent lieues d'ici, qu'ici même; et possible mieux, pour y trouver plus du bon plaisir de Dieu et moins de notre propre satisfaction. Il nous serait indifférent d'être humiliée ou exaltée, que cette main ou cette autre nous conduise, d'être en sécheresse, aridité, tristesse et privation, ou d'être consolée par la divine onction et dans la jouissance de Dieu. Enfin, nous nous tiendrions entre les bonnes mains de ce grand Dieu comme l'étoffe en celles du tailleur, qui la coupe en cent façons pour l'usage qui lui plaît et auquel il l'a destinée, sans qu'elle y apporte de l'obstacle; ainsi nous endurerions que cette puissante main de Dieu nous coupe, martèle, cisèle, tout comme elle veut que nous soyons faites,
pour être une pierre propre à parer son édifice, et les afflictions comme les délices ne seraient qu'une même chose, nous écriant, avec notre grand Père saint Augustin : Coupez, tranchez, brûlez, mon Seigneur Jésus-Christ ; pourvu que je sois avec vous et que je vous possède, je suis content!
Mes Sœurs, ne parviendrons-nous jamais à la totale destruction de nos sentiments humains et à la ruine de la prudence humaine, pour voir, d'un œil pur, d'une vraie foi, la beauté et bonté des afflictions, des souffrances, des pressures de cœur, des dérélictions et maladies? Le monde ne s'attache qu'à l'écorce, et ne va pas jusqu'à voir la moelle cachée sous la douceur de la croix; il ne voit que l'écorce, qui paraît rude et fâcheuse; mais il ne pénètre point jusqu'au dedans, où l'on goûte plus de plaisir, si l'on aime bien Dieu, que l'on n'en trouvera jamais dans la jouissance des faux et vains contentements, que le même monde peut donner. L'esprit humain voit une personne délaissée, persécutée et mortifiée ; il la croit misérable et pleurerait volontiers de compassion sur elle, quand il voit que la créature l'a comme rejetée; mais, s'il discernait et pénétrait la douceur que Dieu fait trouver à cette âme dans l'humiliation, il aurait de l'envie du bonheur qu'elle possède d'être admise à l'honneur de la diline familiarité.
C'est un grand trait de la divine Providence, quand elle permet l'infidélité de la créature, et que des affaires succèdent mai et contrarient quelquefois nos désirs, parce que tout cela oblige notre cœur, que Dieu a créé libre et désengagé, à aller se reposer en lui; ce pauvre cœur est si faible, que, s'il rencontrait toujours dans les créatures du contentement, il irait avec peine au Créateur. Les yeux de la chair ne voient pas bien cela, mais Dieu le voit pour nous ; il sait que la douleur et l'humiliation nous rendent conformes à son Fils, Notre-Seigneur Jésus-Christ. Mais, pour nous, mes chères Sœurs, que la divine miséricorde a séparées du monde, qu'elle a retirées dans ce cloître pour nous
distinguer par tant de grâces et de bienfaits du reste des créatures, soyons toujours prêtes à faire et souffrir tout ce que Dieu veut de nous, ne disant jamais : c'est assez de peines, de mépris et d'abnégation ; mais, me voici, toute soumise et prête à faire votre bon plaisir. C'est vivre selon l'esprit, de parler de la sorte, et non selon les mouvements de la partie inférieure, qui n'entre point en participation dans cette façon d'agir si parfaite. C'est par celte voie que les vraies filles de la Visitation doivent marcher.
Le bon Job s'écriait sur son fumier : Que celui qui a commencé de m affliger parachève seulement son œuvre en moi ; j'y trouve mon plaisir, parce que je vois le sien dans mon extrême souffrance, et je bénis son saint Nom au milieu de cette rude épreuve. La vraie résignation consiste dans la pratique de cette merveilleuse patience, et à bénir Dieu de ce qu'il nous a ôté, comme de ce qu'il nous a donné. Il faut vous avouer la vérité, mes chères Sœurs, j'aurais bien de la sainte joie de vous voir toutes bien abandonnées au bon plaisir de ce grand Dieu, et soumises à sa divine Providence. Notre Bienheureux Père me disait un jour, que c était là le rendez-vous unique de notre cœur, que nous n'en devions point avoir & autre.
La grande besogne que nous trouvons en nos règles et la perfection angélique à laquelle cet Institut doit aspirer, ne consistent pas à une grande multiplicité d'actes et œuvres pénales, beaucoup estimés du vulgaire ; mais elle nous conduit à la perfection de l'esprit, toute cachée en Dieu. C'est là notre excellence, de voir la volonté de Dieu en toutes choses et la suivre. Cette vie cachée nous conduit à l'union divine, à la séparation de toutes les choses créées et à une parfaite pureté de cœur, qui plaît infiniment à Dieu ; il ne nous a ainsi cachées que pour nous faire vivre de Lui et en Lui. Faisons donc de notre douce clôture un paradis en terre, et de nos cellules, le séjour de l'Epoux ; rendons tout notre monastère le lieu de ces délices, et h. 2*
le midi de son amour pour y venir reposer. Nous le pouvons par sa grâce ; ayons seulement un grand courage et nous obtiendrons cette faveur, en observant nos règles exactement, en faisant toutes nos actions dans une profonde, sincère et franche humilité, vivant dans la parfaite abnégation de nous-même et dans une pauvreté dépouillée de tout, ne vivant, respirant ni aspirant que pour ce céleste Epoux de nos âmes. Aimons tendrement et également nos chères Sœurs, et servons Notre- Seigneur d'un esprit joyeux et content dans l'état de notre vocation, vivant enfin paisibles et tranquilles sous les ailes de sa divine Providence, qui prend tant soin de nous. Sa grâce ne nous manquera jamais, soyons-lui fidèles; suivons ses attraits, et Dieu bénira de sa grande bénédiction, nous et nos desseins.
SUR TROIS MOYENS PROPRES A MAINTENIR l' ESPRIT DE NOTRE INSTITUT I L'UNION AVEC DIEU, LE SUPPORT, ET LA CORRECTION FRATERNELLE.
Ma fille, je vous remercie de la demande que vous me faites au sujet du zèle que nous devons avoir chacune en particulier, et toutes en général, pour maintenir l'esprit de notre Institut; c'est tout juste ce que j'ai pensé ce mâtin de vous recommander.
Ce zèle est extrêmement nécessaire pour conserver l'esprit de la Visitation en une grande pureté et intégrité de vie , les unes envers les autres. Il consiste en trois points : le premier est de s'unir avec Dieu, et pour cela être bien exacte à l'observance et aux vœux que nous lui avons faits , de vivre selon les Règles de saint Augustin et les Constitutions de Notre-Dame de la Visitation; car il faut avoir ce zèle , premièrement pour soi, avant
que de l'exercer sur les autres. Il y aurait danger de s'oublier soi-même , voulant perfectionner les autres. Nous devons donc travailler toute notre vie à l'acquisition des vertus propres à notre Institut : ces vœux, que nous avons faits à Dieu de vivre selon nos règles, nous obligent à n'avoir qu'un cœur et une âme en Dieu. Il faut que nous regardions si nous aimons autant le bien fait à nos Sœurs qu'à nous-même; si nous sommes bien aises quand nous les voyons vertueuses et estimées; si nous avons un grand déplaisir de leur voir faire des manquements, et si nous les voudrions cacher, afin qu'on ne les vît pas : voilà le zèle qu'il faut que nous ayons pour notre particulier.
Le deuxième, c'est le support les unes des autres, en nos défauts et imperfections; et, lorsque nous en voyons commettre à nos Sœurs, nous nous devons humilier devant Dieu et prier pour elles , croyant que nous en faisons d'autres plus grandes, qui nous sont inconnues, et que, si l'on nous connaissait, on aurait bien de la peine à nous supporter; voici un exemple comme il faut pratiquer ceci. Une fille a une charge de grand tracas : une Sœur vient lui demander quelque chose, elle lui répond un peu sèchement; celle qui est ainsi reçue doit grandement excuser sa Sœur, et croire que c'est sa grande occupation qui la fait parler de la sorte. Néanmoins, l'autre, s'apercevant de ce défaut , doit demander pardon à celle à qui elle a dit ces paroles sèches, et la Sœur à qui elle demande pardon se doit grandement humilier et dire en elle-même : Hélas! mon Dieu , ma Sœur n'a point de tort, et elle s'humilie si fort en mon endroit!... C'est en ces occasions où l'on doit pratiquer le support, bien que chacune doive en son particulier tâcher de faire son devoir.
Le troisième, c'est d'avertir des manquements qite nous voyons faire à nos Sœurs. Mais il faut que ce soit avec beaucoup de charité et d'humilité; car, si on manque de ces vertus, les avertissements nuisent quelquefois plus qu'ils ne profitent ;
il se faut bien garder de les faire avec ressentiment contre les
défaillantes, pour décharger son cœur.
Pour moi, je crois que si j'étais avertie d'une chose que je n'aurais pas faite, je n'en parlerais jamais, et n'irais point dire mes raisons à la supérieure, car cela est fort contraire à l'humilité que Dieu requiert des filles de la Visitation , qui ne doivent chercher que l'humiliation. Enfin, mes chères Sœurs, notre gloire doit être de nous voir petites, basses, abjectes et méprisées, si nous voulons ressembler au Fils de Dieu, qui s'est humilié jusqu'à la mort de la croix. Humilions-nous de ce que, après toutes ces grandes leçons, nous ne sommes pas encore saintes; et si, après avoir supporté patiemment une humiliation, nous pensions avoir rendu quelque grand service à Dieu, il se faut bien garder de cette vaine complaisance, et s'en détourner si elle se présente à nous.