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DE NOTRE INSTITUT

Mes chères filles, il faut avoir bon courage, et nous bien disposer pour recevoir la dernière bénédiction de Notre-Seigneur, qui nous dit : Pax vobis. Il nous laisse sa paix, son amour et son union ; il s'en va au ciel; envoyons notre cœur après lui, surtout durant cette sainte octave, et jusqu'à la Pentecôte, pour imiter Notre-Dame et les Apôtres, qui se tinrent tous ensemble en oraison dans le Cénacle, pour se préparer à recevoir le Saint- Esprit; humilions-nous grandement, et nous détachons de toutes choses.

Si Tattache qu'avaient les Apôtres à la sacrée humanité de Noire-Seigneur leur servait d'obstacle pour la descente du Saint-Esprit sur eux; car il leur dit : Si je ne m'en vais, le Consolateur ne viendra point à vous; il est donc expédient que je ni* en aille , quel empêchement, je vous prie, ne nous apportera pas l'attache et l'affection que nous avons aux choses caduques de cette vie, aux créatures et à nous-mêmes? Rompons donc avec tout ce qui n'est point Dieu : faisons en sorte que nous puissions nous voir toutes en cette félicité immortelle; et je vous assure que si nous accroissons la gloire accidentelle de notre Bienheureux Père en cette vie, il nous aidera bien pour avoir notre gloire essentielle en l'autre. Après Dieu, c'est de lui que nous tenons notre bonheur, et tout ce que nous avons, car sa divine Majesté s'est servie de lui pour nous dresser notre chemin et la voie que nous devons suivre pour parvenir au paradis. C'est notre Moteur et Patron qui nous touche et excite à suivre ses traces. La divine Sapience avait mis en lui toules les grâces et lumières nécessaires pour notre conduite, et celle de tout l'institut.

Il dit aussi dans Tune de ses lettres, que la supérieure n'est pas mise en charge pour faire des nouvelles règles, ni pour introduire d'autres coutumes; mais pour y maintenir celles qui y sont établies, et faire observer tout ce qui dépend de l'Ordre.

0, mes filles, qu'il faut avoir de zèle pour ce regard, surtout vous autres, qui avez l'honneur d'être filles de ce premier monastère d'Annecy, et mères de celles qui viendront après vous. Vous êtes celles qui avez reçu les prémices de l'esprit, de sorte que si quelques-unes de nos maisons tombaient dans le relâchement, et ne se tenaient pas à l'observance, quand bien même elles seraient au bout du monde, il faudrait que nonseulement les supérieures de céans, car c'est peu de chose qu'une créature, mais aussi tout le chapitre, s'efforçassent d'y

remédier, en écrivant ou faisant écrire au nom de la communauté et du chapitre, àPévêque du lieu, où est le couvent, pour le convier et le prier très-humblement, au nom de Dieu, de mettre ordre à ce qu'on se redresse et remette au train de l'observance. Si tout cela ne sert de rien , il faut employer les personnes de crédit auprès du Prélat, comme le grand vicaire et le Père spirituel, sinon il faut recourir au Nonce apostolique, ou à Sa Sainteté, sans épargner chose quelconque, jusque même à vendre le calice de l'église, s'il en était besoin.

Comment, mes Sœurs! vous envoyez des filles ici et là établir des maisons, et vous n'en auriez point de soin? Certes, si quelqu'une d'entre vous n'avait pas cette affection, ce zèle, et ce courage , je la voudrais mettre dehors. Mon Dieu ! il se faudrait faire crucifier pour la conservation de l'Institut ! Que nous laissions déchoir ce que notre saint Fondateur a si saintement institué avec tant de peines et de labeurs ! Oh ! qu'il s'en faut bien garder! Mais, vous me dites que peut-être les monastères le trouveront mauvais, et ne voudront pas souffrir que nous nous mêlions de leurs affaires, surtout là où il n'y a point de filles de céans.

Non, ne faisons pas tant de réflexions; allons avec simplicité et humilité, faisant ce qui est de notre devoir, ne déférant, ne cherchant, en tout et partout, que la plus grande gloire de Dieu , et tout ira bien pour nous. Si les autres ne font pas leur devoir, ne déférant pas assez à cette maison, à ce qu'ils lui doivent, ne l'honorant et ne la respectant pas tout particulièrement, véritablement, ils auraient très-grand tort, et déplairaient fort à Notre-Seigneur, lequel requiert cela d'eux.

Mais, dites-vous, si la supérieure d'Annecy, ni la plupart des Sœurs, ains seulement quelques-unes, le font, comment faudraitil faire? Il faudrait que celles-ci tinssent bon, pour attirer les autres, et qu'elles le dissent à la Mère avec humilité et respect , et si elle n'en veut tenir compte, elles se doivent adresser à

l'Évêque, ou au Père spirituel. Néanmoins, il faut bien savoir les choses au vrai, avant que d'en venir là.

Il faut que les filles de la Visitation, surtout celles de céans , soient merveilleusement passionnées et affectionnées à toutes les observances qui sont écrites et de coutume, demeurant fermes en cela, sans jamais fléchir, ni à droite, ni à gauche, se gardant des nouveautés, et de dire seulement une syllable de plus ou de moins, tellement que quand on viendrait leur dire : Vous ne faites pas bien telle chose ; on ne chante pas les litanies le jour de la Toussaint, à cause de l'Office des morts; il faut qu'elles répondent, mais hardiment : Nos Règles, Constitutions, Coutumier et Coutumes portent que nous le fassions ainsi, et que nous chantions les litanies ce jour -là ; nous désirons de nous tenir à cela, et n'en point déprendre. Oh! si l'on nous disait : Vous n'êtes point modestes , il le faudrait bien recevoir, et s'en amender. Notre saint Fondateur dit que, « quand bien même tout le monde décherrait de la foi, et que nous serions toutes seules, nous devons demeurer inébranlables et constantes à merveille, sans recevoir aucun chancellement. » De même, quand il arriverait que tout notre Ordre serait bouleversé, qu'il n'y aurait plus une Sœur qui ne voulût rien en observer, que nous restassions toute seule, il faudrait demeurer immobile, demeurant entre les bras de l'exacte observance, sans jamais nous en départir.

Quand les séculiers louent et exaltent notre Institut, il faut répondre fort humblement : nous sommes les dernières venues en l'Eglise de Dieu; il nous faut bien tenir notre place, mes chères filles. L'excellence de notre Ordre consiste en l'amour de la bassesse et petitesse. Nous avons de vrai beaucoup de moyens, en notre manière de vie, pour parvenir à une trèsgrande et sublime perfection ; mais l'importance est de les bien pratiquer, selon les occasions.

Quelle est l'excellence de notre Institut? dites-vous, ma

chère fille. Notre excellence consiste, comme j'ai déjà dit, en l'amour de l'humilité, petitesse et bassesse. Tenons-nous donc bien pour ce que nous sommes; puis, de se préférer aux autres, il s'en faut bien garder. Or, nous avons le petit Office à perpétuité, grâce à Notre-Seigneur, lequel je supplie nous vouloir octroyer la perpétuité de l'observance. Véritablement, nous sommes bien obligées de remercier sa divine Bonté de ce grand bénéfice, et de faire tout notre possible pour dire ce divin Office avec toute la révérence, dévotion et attention requise. 0 Dieu! quel bonheur pour nous, de réciter jour et nuit les louanges de la Vierge ! nous devons donc nous en acquitter dignement. Je voudrais bien que nous dressassions nos cœurs vers elle, et que nous essayassions d'entendre quelque chose de ce que nous disons , car, mon Dieu ! ce cantique du Magnificat, y a-t-il rien de plus beau et de plus ravissant?

sur l'esprit de nos règles, sur trois points qui doivent servir de fondements a la vertu des novices , et sur le profit a tirer de ses manquements.

L'esprit de nos règles, nos chères Sœurs, est, comme vous avez souvent ouï-dire, un esprit de douceur et d'humilité et d'une totale dépendance de notre volonté à celle de Dieu, et voici en quoi en consiste la pratique. Il faut avoir une grande douceur dans la charité , et une humilité véritable dans sa simplicité, avec une totale dépendance de la Providence divine. Nous pratiquons la douceur en nos conversations, en nous supportant en nos défauts et infirmités.

La charité s'exerce à ne point renvoyer les filles pour des difformités corporelles, à compatir aux maux et peines de nos Sœurs, et à les excuser en nous-même, quand nous leur voyons faire quelque manquement. La vraie marque de l'humilité, c'est quand elle produit la soumission et l'amour à son abjection, soit qu'elle vienne de notre côté ou de celui de nos Sœurs, c'est-à-dire, soit qu'elle vienne de nos imperfections, ou que l'on n'ait pas bonne opinion de nous. L'humilité nous rend simple à l'obéissance, et soumise à la volonté de Dieu en toutes sortes d'événements. La simplicité entre nos Sœurs bannit les détours dans nos actions, et ne nous fait point user de finesse les unes envers les autres; mais quand nous voulons savoir quelque chose , nous dirons simplement et franchement à une Sœur : J'ai envie de savoir telle chose de Votre Charité.

La simplicité envers Dieu consiste à ne chercher que Lui en toutes nos actions, soit que nous allions à l'Office, soit que l'on nous ordonne d'aller au réfectoire , et puis à la récréation ; allons partout pour chercher Dieu et pour obéir à Dieu. Dans toutes nos œuvres intérieures et extérieures , ne cherchons qu'à plaire à Dieu, et à nous avancer en son amour et dans cette simplicité d'esprit. Tenez-vous à la présence de ce grand Dieu, soumise et attentive à son amour, et cette attention est suffisante et efficace pour redresser toutes nos actions et intentions; mais, aux œuvres de grande importance, il est bon de les redresser souvent.

Il faut avoir une grande fidélité à bien pratiquer le Directoire des exercices spirituels, surtout celui qui regarde la droiture d'intention ; et pour ce que j'ai dit, que la simplicité d'esprit à se tenir à la divine présence est suffisante, c'est pour les âmes qui sont déjà fort avancées et que Dieu occupe et attire luimême, par sa grâce, dans ce chemin de l'amoureuse simplicité.

La soumission à la volonté de Dieu gît en deux points , qui sont la volonté : signifiée et la volonté du bon plaisir. La volonté

signifiée sont les Commandements de Dieu et de l'Église, nos Règles et Constitutions, avec les obéissances qui nous sont données par les supérieurs. La volonté du bon plaisir se doit regarder en toutes sortes d'événements, soit qu'on nous mortifie, qu'on nous mésestime, qu'on nous afflige, ou que Ton souffre; comme lorsqu'on nous aime, qu'on fait état de nous, qu'on nous console, et que tout seconde nos souhaits : dans tous ces états nous devons également aimer et adorer ce divin bon plaisir. Même en nos fautes, après avoir rejeté le péché commis, nous devons regarder la volonté de Dieu en l'abjection qui nous en revient.

Non, mes filles, vous ne faites point de mal en commettant quelque manquement par ignorance, et avec bonne intention; parce que, où il n'y a point de volonté et d'intention, il n'est point de péché, et Dieu même coopère à l'action, ce qu'il ne ferait pas en l'intention si elle était mauvaise. De même un exécuteur de justice ne fait point de mal de tuer un homme condamné à mort, s'il ne le fait mourir que parce que les juges le lui ordonnent; de même aussi les soldats qui combattent pour leur prince, contre les infidèles, bien loin de commettre le péché, en tuant, méritent beaucoup, en exposant leur vie pour la foi, et pour l'obéissance due à leur souverain.

Mes chères Sœurs novices, vous me demandez quels sont les premiers fondements sur lesquels vous devez établir votre vertu? Je veux bien volontiers vous le dire, et vous en donner trois seulement.

Le premier fondement qui doit être la vertu des novices, c'est la sainte et amoureuse crainte de Dieu, c'est-à-dire qu'elles doivent avoir une ferme résolution de ne jamais offenser la bonté divine, à escient, et volontairement. Le deuxième, c'est l'amour à leur vocation qui doit procéder d'une grande reconnaissance de la grâce que Dieu leur a faite, de les avoir retirées du monde et des occasions de l'offenser, y ayant laissé tant

d'autres qui eussent mieux fait leur profit de ces grâces que nous. Le troisième, est la reconnaissance de notre néant, car si Dieu nous ôtait ses grâces , que ferions-nous? et s'il nous ôtait la vie qu'il nous a donnée, que deviendrions-nous?

Cette humilité fera que nous ne nous troublerons point de voir que nous commettons souvent des fautes, mais que nous regagnerons par humilité ce que nous avons perdu par infidélité. Voyez-vous, mes Sœurs, quand nous manquerions vingtquatre fois le jour , pourvu que nous ne nous troublions point et fassions toujours résolution de nous amender, de nous en humilier devant Dieu , de ne point fuir l'abjection qui nous en revient, et de ne point couvrir notre faute, c'est un moyen plus assuré pour arriver à la perfection que la fidélité constante. J'ai connu une âme qui a fait un avancement incroyable par cette voie-là.

Quelles sont les deux ailes de la vie spirituelle? dites-vous encore. C'est un grand amour à l'oraison et une grande affection à la mortification; une fidélité grande à nous bien occuper à la première, et une constance inviolable à nous exercer en la seconde. L'oraison ne va point sans la mortification ; l'amour de l'oraison s'étend encore au recueillement, et à se rendre attentive aux prédications, aux lectures de table, aux assemblées, et toutes les fois qu'on parle de Dieu. Pour la mortifirçation , elle s'étend à ranger et dompter nos passions sous la domination de la raison , et à mortifier les affections de notre cœur et toutes nos inclinations, à retrancher toutes sortes de réflexions, et à dire, à l'imitation de Notre-Seigneur : Je ne suis pas venue ici pour faire ma volonté, mais celle du Père céleste; enfin c'est une bonne mortification que de bien pratiquer nos règles et constitutions.

(Fait le 28 décembre 1625)

SUR LE DOCUMENT DE NOTRE BIENHEUREUX PÈRE : NE DEMANDEZ RIEN, NE REFUSEZ RIEN, ET SUR LA REDDITION DE COMPTE.

Vous me demandez, mes chères filles, en quoi consiste la perfection intérieure de laquelle nous devons faire profession, et qui nous doit être en plus grande et singulière recommandation. Ma très-chère fille, elle consiste en la pratique exacte du dernier document que notre Bienheureux Père nous a laissé , et qu'il nous a mille fois inculqué , et par ses paroles et par ses écrits. Comme un peu avant sa mort, ma sœur Marie-Aimée de Blonay, supérieure de Lyon, lui demanda : « Monseigneur, qu'est-ce que vous désirez qui demeure le plus engravé dans nos cœurs? » — Il lui répondit : « Je l'ai déjà tant dit: Ne demandez rien, ne refusez rien.» — Ainsi, mes Sœurs, on peut dire que cette sainte ordonnance est son testament pour nous, où il a abrégé tous les enseignements qu'il nous a donnés , et ses dernières intentions sur nous.

On peut dire, qu'à l'imitation de notre divin Sauveur Jésus, qui scella tous ses commandements par le doux précepte de la charité : Aimez-vous comme je vous ai aimés, qu'il donna à ses Apôtres dans sa dernière Cène , mon Bienheureux Père a fait ainsi, l'avant-veille de sa mort, scellant aussi tout ce qu'il nous avait appris, par ce document : Ne demandez rien, ne refusez rien. Mais je ne vois pas, mes Sœurs, que nous portions assez de respect à ce saint document; je n'en entends jamais parler, je ne le vois guère pratiquer. Il y a bien deux ou trois mois que je fis dessein d'en faire le sujet du premier entretien, afin de vous en rafraîchir la mémoire.

Dans les maisons de notre Institut où j'ai passé, j'y vois une ardeur non pareille dans cette sainte pratique; on ne parle quasi d'autre chose, sinon : notre Bienheureux Père a dit : Ne demandez rien et ne refusez rien; et, céans, où son esprit doit régner tout particulièrement, l'on n'y pense presque pas; et il n'y a pas une Sœur qui, en me rendant compte, m'ait parlé là-dessus, et dit qu'elle faisait attention à pratiquer ce dernier précepte de son Bienheureux Fondateur.

Vous dites, s'il en faut rendre compte? Oui-dà, ma chère fille, car nous y devons être grandement affectionnées, comme étant le moyen le plus important de notre perfection. Ce n'est autre chose qu'une parfaite indifférence, non-seulement pour les choses extérieures, mais encore plus pour les intérieures ; ne désirant ni refusant les consolations, suavités, peines, sécheresses, désolations, délaissements, tentations; ne recherchant pas d'être aimée, estimée, ni d'être en cet état ou en cet autre; d'aller parle chemin de celle-ci ou de celle-là; d'avoir de la satisfaction ou non; enfin, c'est ne vouloir chose quelconque que le bon plaisir de Dieu. Notre Bienheureux Père en faisait de même, ayant pratiqué par excellence ce saint document, car il disait : Je ne désire ni ne demande point de travaux et afflictions ; mais je me contente de me tenir disposé à recevoir celles qui m' arriveront. De sorte que, s'il lui arrivait des persécutions et souffrances, il les endurait patiemment; s'il ne lui en arrivait point, il se tenait prêt, attendant celles que Dieu lui enverrait, contre lesquelles il fortifiait son cœur. Quelquefois, en se promenant tcut seul, il pensait à part soi : Si on venait maintenant me dire des injures, faire tels et tels affronts et mépris, me mener au gibet pour être exécuté, comment te comporterais-tu? Et ainsi, il s'armait contre les occasions, faisant ce que le Combat Spirituel enseigne; car, encore qu'il allât fort simplement pour l'occasion, néanmoins, hors de là, il faisait bien quelques considérations, et il les conseille aussi. Certes, nos esprits font tou-

jours quelque chose, si nous ne les occupons en Dieu, ils s'occupent en des inutilités.

Croyez-moi, mes Sœurs, ceci sert beaucoup : je serais bien aise que nous le fissions quelquefois comme ce Bienheureux, nous représentant les difficultés, humiliations et contradictions qui nous peuvent arriver. Cela nous apporterait du profit, parce que, à l'occasion, nous serions plus fidèles et aurions plus de force , car nous nous ressouviendrions de notre détermination et des résolutions que nous avons faites pour bien employer ces rencontres, d'autant qu'il ne suffit pas d'être vaillantes en imagination ; mais il le faut être principalement en l'exécution, comme était ce Bienheureux Père, lequel était si constant, si immobile, si égala lui-même, et si invincible, que rien ne le pouvait ébranler tant soit peu. Il ne négligeait aucune occasion de pratiquer la vertu, pour petite qu'elle fût, mais l'employait fidèlement; faisons de la sorte, mes chères filles, soyons fidèles comme lui, et bonnes ménagères, je vous prie. Si Dieu nous donne une petite occasion de souffrir, souffrons; si, de patience, patientons; si, de nous humilier, humilions-nous; si, de nous soumettre, soumettons-nous; si, de pratiquer la douceur, soyons douces et débonnaires; si, de nous mortifier, mortifions- nous ; si, de charité, soyons charitables; si, de support, supportonsnous; ainsi de toutes les autres vertus qui se rencontrent en notre chemin.

Vous me demandez si une supérieure disait ce que nous lui avons dit en rendant compte, nous le reprochant, et l'apprenant aux autres, qu'est-ce qu'il faudrait faire? 0 Dieu ! si cela était, elle devrait être estimée indigne de cette charge et en pourrait être démise; mais, premièrement, il faudrait la faire avertir par sa coadjutrice ou par le Père spirituel , parce qu'il est certain qu'elle est obligée de garder, comme un secret de conscience, tout ce qui lui est dit en cette action de la reddition de compte. On peut le lui dire soi-même, avec le respect qu'il ne

faut jamais rabattre pour aucune chose, et ne pas conserver contre elle de la froideur et sécheresse de cœur. Mais savezvous, mes chères Sœurs, il ne faut pas prendre des soupçons légèrement et sans de bons fondements. La supérieure peut quelquefois vous dire des choses pour vous mortifier et éprouver; et, comme je vous ai dit autrefois, il ne faut pas obliger la supérieure à vous garder la fidélité du secret qu'en des choses qui le méritent, et non pas à tant de petites bagatelles que nous disons souvent nous -même à d'autres personnes; et, si ces mêmes choses viennent à se répéter, on se plaint de quoi la supérieure n'a pas gardé le secret, tandis que c'est vous seule qui l'avez publié. Il faut prendre bien garde à ceci pour ne pas former des plaintes injustes sur le procédé des pauvres supérieures. Dieu merci, jusqu'à présent, je n'en ai trouvé que de très-bonnes, et je crois qu'il est impossible qu'elles soient autrement, puisqu'elles sont choisies et faites par élection, ce qu'on ne fait pas à la légère et sans mûre considération. Néanmoins, il s'en pourrait trouver qui commanderaient à baguette, qui seraient rudes, turbulentes et fâcheuses; si cela était, il faudrait le supporter doucement , embrasser cette mortification et tâcher d'en profiter.

Le grand saint Pierre, mes chères filles, était rébarbatif, mal poli, rude et peu civilisé. Notre-Seigneur ne laissa pas de le faire chef de son Eglise. Les Apôtres ne s'en plaignirent point, et ne laissèrent pas de l'honorer, estimer, et de lui obéir. Enfin, si Dieu permet que nous ayons une telle supérieure, c'est pour nous établir dans les vertus solides, pour que nous le servions plus purement et généreusement; car, si bien nous sommes plus paisibles sous une qui sera bien douce et à notre gré, nous ne profilerons pas tant sous sa conduite que sous celle de l'autre, d'autant que sous la bonne, souvent tout s'en va en complaisances et vaines satisfactions. Il est bien facile d'être bonne, douce et soumise, lorsqu'on nous caresse, quon nous

supporte, qu'on s'accommode à nos humeurs, et condescend à nos volontés; mais il n'est pas si aisé d'être vertueuse lorsqu'on nous contredit, qu'on nous humilie, et mortifie souvent. Mes chères filles, il faut aussi dire qu'il se trouve parfois des inférieures si immortifiées, et si peu disposées à se laisser conduire, que la supérieure, n'ayant plus de liberté sur elles, est souvent contrainte de les employer à leur gré, à ce qu'elles veulent, et non à ce qui serait pour leur bien

Non, il ne faudrait pas, pour aucune prudence humaine, laisser de dire à la supérieure tout ce qui regarde l'état de notre âme, crainte qu'elle suive nos inclinations et nos désirs, parce qu'il faut que la candeur, naïveté, et simplicité à se découvrir, surnagent toujours; lorsqu'une fille agit de la sorte, c'est une des meilleures marques pour faire connaître qu'elle prendra bien l'esprit de noire Institut, et qu'elle se rendra digne de sa vocation.

La première disposition pour bien rendre compte, n'est autre qu'une bonne volonté de se bien faire connaître à la supérieure, de lui bien découvrir nos sentiments, en lui disant nettement, franchement, cordialement, tout ce qui se passe en nous, avec le plus de vérité, simplicité et humilité qu'il nous est possible. Mais la crainte vous empêche de vous déclarer, dites-vous? Il n'y a remède; il faut avoir patience, puisqu'il n'y a là aucune malice. J'ai vu de grandes âmes , de nos premières Sœurs, lesquelles avaient un désir insatiable de bien pratiquer ce point qu'elles reconnaissaient être des plus importants pour leur perfection. Elles venaient donc avec une ardeur et affection extrêmes, et, lorsqu'elles étaient devant moi, elles se mettaient à pleurer sans pouvoir me rien dire , parce qu'elles craignaient de n'avoir pas assez de temps, et me disaient qu'on m'appellerait pour d'autres choses, ou qu'on sonnerait aussitôt quelque exercice; or, cela était une tentation qui leur donnait bien de la peine.

EXTRETIENS. 385

Or sus, mes Sœurs, vous me dites encore que notre Bienheureux Père dit que c'est une grande grâce de Dieu d'avoir de bonnes supérieures. Il est vrai, mes chères filles, mais il ne faut pas les demander comme ceci ou comme cela, ni moins refuser les unes que les autres, ains, les recevoir telles que Dieu nous les donne, et regarder toujours ce grand Dieu en leur personne. Nous sommes certainement de bonnes filles, comme je vous dis souvent, mais il faut devenir meilleures, puisque nous en sommes capables, Dieu merci. Jusqu'à cette heure, vous vous êtes nourries de lait, et dans une vertu de coton, Dieu nous ayant traitées en faibles, ne permettant pas que nous ayons vécu sous des supérieures qui nous aient beaucoup exercées; mais, tenonsnous désormais bien disposées à tout ce que sa divine Bonté voudra faire de nous.

Vous voulez encore me dire que pour le document de notre Bienheureux Père de ne rien demander ni rien refuser, que l'on y pense bien, qu'on tâche de le pratiquer aussi, mais qu'on ne pense pas d'en rendre compte lorsqu'on parle à la supérieure. Il faut le faire, mes chères filles, car ce sont les principales affections, résolutions et dispositions que nous devons tâcher d'avoir, puisqu'enfin ce saint et dernier précepte de notre Saint Fondateur et Législateur doit faire toute notre attention, et doit être notre pratique mignonne.

(Fait en 1638) SUR LA REDDITION DE COMPTE ET LES AVERTISSEMENTS.

Vous désirez savoir si, à la reddition, on est obligé de dire tout à la supérieure, même les péchés secrets? Je vous dirai, mes chères Sœurs, que notre Bienheureux Père disait que les plus sincères étaient les meilleures. Je sais qu'il témoignait de la joie quand quelqu'une de nos Sœurs lui disait : « Monseigneur, j'ai dit cela à notre Mère.» — Néanmoins, pour les péchés secrets que nous avons commis contre Dieu et notre âme, il n'a jamais entendu de nous obliger à les dire; je sais qu'il voulait que nous fussions en liberté de ne les pas dire, si nous ne voulions, et il n'y a rien dans l'Institut, ni en ses Ecrits, ni enseignements qu'il nous a donnés, qui nous fasse voir que nous avons cette obligation. Ainsi, quand nous avons commis quelques péchés secrets, nous pouvons, sans scrupule, ne les pas dire à la supérieure, si nous n'avons pas besoin d'instruction sur cela, et que nous n'y retombions pas d'autres fois facilement. Quand Dieu nous fait la grâce de nous en donner de la contrition, et de nous en bien accuser au confesseur, cela nous doit suffire. Pour moi, je m'en contenterais, et ne le dirais pas à ma supérieure, si j'y avais trop de répugnance, et que je n'y eusse pas confiance, ni la force de me surmonter, et je crois que Dieu ne m'en diminuerait pour cela en rien de sa grâce, ni à celles qui feront de la sorte.

Ce serait une erreur de croire que l'on fut obligée de tout dire à la supérieure. Telle supérieure que l'on pourrait avoir [envers laquelle] il faudrait user de quelque prudence, et faire quelque considération, surtout pour ne lui pas dire toutes les

grosses pensées que Ton aurait contre elle ; car, si elle était immortifiée et imparfaite, elle s'en ombragerait peut-être, en sorte qu'elle contristerait cette pauvre Sœur qui les lui dirait, et l'humilierait et maltraiterait; en quoi elle ferait mal. Vous n'aurez pas toujours des supérieures qui soient soutenues de notre Bienheureux Père comme je l'ai été. Il y a des Sœurs, de son temps, qui m'ont dit des pensées du tout étranges qu'elles avaient eues contre moi

Il n'y a point de mal aux pensées qui sont contre la volonté ; on en peut bien avoir contre Notre-Seigneur; il ne faut donc jamais s'en étonner, pour mauvaises qu'elles soient. Ceux contre qui on les a, ne s'en doivent jamais offenser, quand on 1er» leur dit, surtout quand on témoigne d'être marri de les avoir, et qu'on les dit avec douceur et humilité. Celle qui irait dire à sa supérieure les pensées qu'on a contre elle, pour se venger et satisfaire sa passion, et allant dire, par après, en esprit de gaus-

serie : « Oh ! que je lui ai bien dit son fait ! » cela serait

bien odieux, et tout à fait mal et insupportable.

Si les Sœurs qui ont été sous la directrice la doivent avertir lorsqu'elles lui voient faire des manquements, dites-vous, ma chère fille? Oui, vraiment, elles y sont obligées, tout comme à une autre. Elles doivent toute leur vie lui porter du respect, et avoir une grande gratitude envers elle, mais non pas, pour cela, manquer à la règle. Je n'approuve pas pourtant qu'aussitôt qu'une Sœur est dehors du noviciat, ou de dessous la conduite de la maîtresse, elle aille d'abord faire des avertissements ; car cela ne serait pas de bonne odeur.

Pour ce que vous dites, si les Sœurs qui sont sous la directrice, surtout les jeunes professes, si elles lui doivent ou peuvent dire les fautes qu'elles voient commettre aux Sœurs de communauté? Nullement, ma chère fille, elles s'en doivent garder, et la maîtresse ne le doit pas souffrir, ni s'en informer; il les faut dire à la supérieure, puisque c'est elle qui doit y remédier;

car, s'il suffit de faire connaître les défauts des Sœurs à une personne, pourquoi le fera-t-on savoir à deux? Pour moi, si je pouvais empêcher que mes deux yeux vissent les défauts du prochain, je le ferais, et en fermerais un, afin de ne les voir qu'avec un seul. Quand un suffit, il n'est pas nécessaire de regarder avec les deux. Donc, mes Sœurs, il faut avoir un grand soin et une grande charité, pour couvrir les défauts du prochain, et ne les jamais faire savoir qu'à celles qui peuvent et doivent y remédier; par exemple : si une novice professe est aide d'une officière, et qu'elle voie que cette Sœur n'observe pas son directoire en sa charge, ou qu'elle fasse quelque autre manquement contre l'observance, comme de dire des paroles inutiles, parler du monde, rompre le silence et autres semblables ; quelle qu'elle soit, elle doit incontinent le faire savoir à la supérieure, et se doit bien garder d'en faire rien connaître à la directrice. Elles lui peuvent bien dire les manquements de celles qui sont au noviciat, parce que c'est elle qui y doit apporter remède; mais, les autres défauts qui se font par des Sœurs qui ne sont pas sous sa conduite, à quel propos, je vous prie, les lui dire? Que cela ne se fasse donc jamais, je vous supplie.

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